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au moins de le croire; car pourquoi le bon sens, | falloit qu'il fût né avec un génie bien singulier,

qui est un don de la nature, n'en auroit-il pas l'agrément? La raison ne déplaît, dans la plupart des hommes, que parcequ'elle leur est étrangère. Un bon sens naturel est presque inséparable d'une grande simplicité; et une simplicité éclairée est un charme que rien n'égale. Je ne donne pas ces louanges aux graces d'un homme si sage, pour dissimuler ses défauts. Je crois qu'on peut trouver dans ses écrits plus de style que d'invention, et plus de négligence que d'exactitude. Le noeud et le fond de ses contes ont peu d'intérêt, et les sujets en sont bas. On y remarque quelquefois bien des longueurs, et un air de crapule qui ne sauroit plaire. Ni cet auteur n'est parfait en ce genre, ni ce genre n'est assez noble.

II.

BOILEAU.

Boileau prouve, autant par son exemple que par ses préceptes, que toutes les beautés des bons ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai ; mais cette expression si touchante appartient moins à la réflexion, sujette à l'erreur, qu'à un sentiment très intime et très fidèle de la nature. La raison n'étoit pas distincte, dans Boileau, du sentiment : c'étoit son instinct. Aussi a-t-elle animé ses écrits de cet intérêt qu'il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.

Cela met, je crois, dans son jour, ce que je viens de toucher en parlant de La Fontaine. S'il n'est pas ordinaire de trouver de l'agrément parmi ceux qui se piquent d'être raisonnables, c'est peut-être parceque la raison est entrée dans leur esprit, où elle n'a qu'une vie artificielle et empruntée; c'est parcequ'on honore trop souvent du nom de raison une certaine médiocrité de sentiment et de génie, qui assujettit les hommes aux lois de l'usage, et les détourne des grandes hardiesses, sources ordinaires des grandes fautes.

Boileau ne s'est pas contenté de mettre de la vérité et de la poésie dans ses ouvrages, il a enseigné son art aux autres. Il a éclairé tout son siècle; il en a banni le faux goût, autant qu'il est permis de le bannir chez les hommes. Il

pour échapper, comme il a fait, aux mauvais exemples de ses contemporains, et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l'art et à l'exactitude de sa versification, ne font pas peut-être attention que ses vers sont pleins de pensées, de vivacité, de saillies, et même d'invention de style. Admirable dans la justesse, dans la solidité et la netteté de ses idées, il a su conserver ces caractères dans ses expressions, sans perdre de son feu et de sa force: ce qui témoigne incontestablement un grand talent.

Je sais bien que quelques personnes, dont l'autorité est respectable, ne nomment génie dans les poëtes que l'invention dans le dessein de leurs ouvrages. Ce n'est, disent-ils, ni l'harmonie, ni l'élégance des vers, ni l'imagination dans l'expression, ni même l'expression du sentiment, qui caractérisent le poëte: ce sont, à leur avis, les pensées måles et hardies, jointes à l'esprit créateur. Par-là on prouveroit que Bossuet et Newton ont été les plus grands poëtes de la terre; car certainement l'invention, la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquoient pas. J'ose leur répondre que c'est confondre les limites des arts que d'en parler de la sorte. J'ajoute que les plus grands poëtes de l'antiquité, tels qu'Homère, Sophocle, Virgile, se trouveroient confondus avec une foule d'écrivains médiocres, si on ne jugeoit d'eux que par le plan de leurs poëmes et par l'invention du dessein; et non par l'invention du style, par leur harmonie, par la chaleur de leur versification, et enfin par la vérité de leurs images.

Si l'on est donc fondé à reprocher quelque défaut à Boileau, ce n'est pas, à ce qu'il me semble, le défaut de génie. C'est au contraire d'avoir eu plus de génie que d'étendue ou de profondeur d'esprit, plus de feu et de vérité que d'élévation et de délicatesse, plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaîté, et plus d'agrément que de grace l'attaque encore sur quelques uns de ses jugements qui semblent injustes; et je ne prétends pas qu'il fût infaillible.

on

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Molière me paroît un peu répréhensible d'avoir pris des sujets trop bas. La Bruyère, animé à peu près du même génie, a peint avec la même vérité et la même véhémence que Molière les travers des hommes ; mais je crois que l'on peut trouver plus d'éloquence et plus d'élévation dans ses peintures.

sont attachés à peindre la nature. Racine la saisit dans les passions des grandes ames; Molière, dans l'humeur et les bizarreries des gens du commun1. L'un a joué avec un agrément inexplicable les petits sujets; l'autre a traité les grands avec une sagesse et une majesté touchantes. Molière a ce bel avantage que ses dialogues jamais ne languissent une forte et continuelle imitation des mœurs passionne ses moindres discours. Cependant, à considérer simplement ces deux auteurs comme poëtes, je crois qu'il ne seroit pas juste d'en faire comparaison. Sans parler de la supériorité du genre sublime donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poëtes, si j'ose le dire, moins corrects et moins purs que lui.

On peut se convaincre de ce que je dis en lisant le poëme du Val-de-Grace, où Molière n'est que poëte: on n'est pas toujours satisfait. En pensant bien, il parle souvent mal, dit l'illustre archevêque de Cambray; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dil en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers 3, etc.

Alceste n'est certainement pas un homme du commun ; il y a peu de caractères plus nobles. S.

2 Cette préférence presque exclusive que donne Vauvenar

On peut mettre encore ce poëte en parallèle gues au genre sublime, et qui tenoit à son caractère, explique

avec Racine. L'un et l'autre ont parfaitement connu le cœur de l'homme; l'un et l'autre se

Il semble que les Femmes savantes, le Tartuffe, le Misanthrope, ne sont pas assurément des sujets bas; la comédie n'en peut guère traiter de plus relevés. Pourquoi l'Avare encore seroit-il un sujet trop bas pour la comédie? Passe pour les Fourberies de scapin, le Médecin malgré lui, Sganarelle, et si l'on veut même Georges Dandin. Mais c'est d'après les chefs-d'œuvre d'un grand homme qu'on doit juger de son génie et en déterminer le caractère. On sait d'ailleurs que Molière, forcé d'abord de se conformer au goût de son siècle pour en obtenir le droit de le ramener au sien, forcé souvent de faire servir son travail au soutien de la troupe dont il étoit le directeur, ne fut pas toujours le maître de choisir les sujets de ses comédies, ni d'en soigner l'exécution. S.

› On ne peut pas dire que La Bruyère fut animé du même génie que Molière. Vauvenargues disoit autrement dans la premiére édition, toujours en donnant à La Bruyère une sorte de supériorité aussi est-il plus facile de caractériser les hommes que de faire qu'ils se caractérisent eux-mêmes. On ne voit pas trop pourquoi il a retranché cette phrase. qui étoit du moins une espèce de correctif. S.

son injustice envers Molière; injustice qui, sans cela, seroit difficile à concevoir dans un homme d'un esprit aussi juste, et d'un goût généralement aussi sûr que le sien. S.

Le jugement de Fénelon sur Molière nous semble trop intéressant pour que nous puissions nous dispenser de le citer en entier :

« Il faut avouer que Molière est un grand poëte comique. Je ne crains pas de dire qu'il a enfoncé plus avant que Térence dans certains caractères; il a embrassé une plus grande variété de sujets; il a peint par des traits forts tout ce que nous voyons de déréglé et de ridicule. Térence se borne à représenter des vieillards avares et ombrageux, des jeunes hommes prodigues et étourdis, des courtisanes avides et impudentes, des parasites bas et flatteurs, des esclaves imposteurs et scélérats. Ces caractères méritoient sans doute d'être traités suivant les mœurs des Grecs et des Romains. De plus, nous n'avons que six pièces de ce grand auteur. Mais enfin Molière a ouvert un chemin tout nouveau. Encore une fois, je le trouve grand; mais ne puis-je pas parler en toute liberté sur ses défauts?

« En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers, etc. Par

Cependant l'opinion commune est qu'aucun | de la poésie. Je lui proposai mes idées lorsque des auteurs de notre théâtre n'a porté aussi loin | j'eus envie de parler de Corneille et de Racine; son genre que Molière a poussé le sien; et la raison en est, je crois, qu'il est plus naturel que tous les autres 1.

C'est une leçon importante pour tous ceux qui veulent écrire.

V, VI.

CORNEILLE ET RACINE.

Je dois à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire le peu de connoissance que je puis avoir de connoissance que je puis avoir

exemple, l'Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vrai que la versification françoise l'a gêné; il est vrai même qu'il a mieux réussi pour les vers dans l'Amphitryon, où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais, en général, il me paroît, jusque dans la prose, ne parler point assez simple

ment pour exprimer toutes les passions.

« D'ailleurs il a outré souvent les caractères : il a voulu, par cette liberté, plaire au parterre, frapper les spectateurs les

moins délicats, et rendre le ridicule plus sensible. Mais quoi

qu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré et par les traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le vraisemblable. Ainsi, malgré l'exemple de Plaute, où nous lisons cedo tertiam, je soutiens, contre Molière, qu'un avare qui n'est point fou ne va jamais jusqu'à vouloir regarder dans la troisième main de l'homme qu'il soupçonne de l'avoir volé.

« Un autre défaut de Molière, que beaucoup de gens d'esprit lui pardonnent, et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. Je comprends que ses défenseurs ne manqueront pas de dire qu'il a traité avec honneur la vraie probité, qu'il n'a attaqué qu'une vertu chagrine et qu'une hypocrisie détestable; mais, sans entrer dans cette longue discussion, je soutiens que Platon et les autres législateurs de l'antiquité païenne n'auroient jamais admis dans leurs républiques un tel jeu sur les mœurs.

«Enfin, je ne puis m'empêcher de croire, avec M. Despréaux, que Molière, qui peint avec tant de force et de beauté les mœurs de son pays, tombe trop bas quand il imite le badinage de la comédie italienne: »

Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe,
Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope.

BOILEAU, Art poétique, Chant III.

Si Molière n'étoit que le plus naturel des auteurs dramatiques, il ne seroit pas assurément un des premiers, car le naturel n'est un mérite que là où la nature est bonne à imiter. Mais Molière est celui qui a le mieux choisi, le plus approfondi; comme il est celui qui a le mieux peint, c'est-à-dire qui a le mieux su donner à ses personnages non pas seulement les actions, les discours appartenant à tel caractère, mais pour ainsi dire le maintien, la physionomie, les traits:

Ce n'est pas un portrait, une image semblable,
C'est un amant, un fils, un père véritable.

Est-ce là ce que Vauvenargues a entendu par le plus naturel? En ce cas, l'expression seroit loin de rendre toute la pensée. B.

* OEuvres choisies de Fénelon, t. II, p. 244, Lettre sur l'éloquence, S VII, iu-8, Paris, 1821. B.

et il eut la bonté de me marquer les endroits de Corneille qui méritent le plus d'admiration', pour répondre à une critique que j'en avois faite. Engagé par-là à relire ses meilleures tragédies, j'y trouvai sans peine les rares beautés que m'avoit indiquées M. de Voltaire. Je ne m'y étois pas arrêté en lisant autrefois Corneille, refroidi ou prévenu par ses défauts, et né, selon toute apparence, moins sensible au mière me fit craindre de m'être trompé encore caractère de ses perfections. Cette nouvelle lu

sur Racine et sur les défauts mêmes de Corneille mais ayant relu l'un et l'autre avec quelque attention, je n'ai pas changé de pensée à cet égard; et voici ce qu'il me semble de ces

hommes illustres.

Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans les inspirer: ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent, et toujours trop, afin de se faire connoître; les autres se font connoître parcequ'ils parlent. Surtout Corneille paroît ignorer que les grands

C'est une chose digne d'être remarquée, que ce fut Voltaire qui força en quelque sorte Vauvenargues à admirer Corneille, dont celui-ci avoue lui-même qu'il n'avoit pas senti d'abord les beautés. On est même étonné, en lisant ses lettres à Voltaire, de son aveuglement à cet égard, et de la singularité de ses opinions. Elles cédèrent à l'autorité de Voltaire; mais il n'en revint jamais bien entièrement. On le voit, dans ce parallèle, moins occupé à caractériser Corneille et Racine, qu'à se justifier son extrême prédilection pour ce dernier, dont le genre de beautés étoit plus conforme à son caractère.

Corneille, à qui il a été donné, comme le dit Vauvenargues, de peindre les vertus austères, dures, inflexibles, devoit produire bien moins d'effet que Racine sur l'ame d'un homme tel que Vauvenargues, qui, naturellement doux et facile, mélant toujours l'indulgence aux sentiments les plus élevés, temperoit encore par l'habitude d'une certaine élégance de mœurs ce que la morale a de plus austère. D'ailleurs, à cette préférence pour Racine se joignoit encore, pour Vauvenargues, le sentiment de l'injustice qu'on faisoit à ce grand poëte, que généralement on plaçoit encore au-dessous de Corneille. Vauvenargues et Voltaire sont les premiers qui lui aient assigné son véritable rang. et ses admirateurs les plus vifs et les plus sincères sont de l'école de Voltaire, qui ainsi défendoit Corneille contre Vauvenargues, et Racine contre les partisans exclusifs de Corneille. C'est surtout à combattre ces derniers que s'attache Vauvenargues dans son parallèle de Corneille et de Racine, ce qui fait qu'il a dû nécessairement relever davantage les beautés alors moins senties du dernier de ces poëtes, et les défauts moins avoués de l'autre. Si l'on trouve, dit-il à la fin de cet article, en parlant des jugements qu'il a portés sur la plupart de nos grands écrivains, si l'on trouve que je relève davantage les défauts des uns que ceux des autres, je déclare que c'est à cause que les uns me sont plus sensibles que les autres, ou pour éviter de répéter des choses qui sont trop connues. S.

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hommes se caractérisent souvent davantage par | faire connoître, et dire de grandes choses sans les inspirer.

les choses qu'ils ne disent pas que par celles qu'ils disent.

Lorsque Racine veut peindre Acomat, Osmin l'assure de l'amour des janissaires; ce visir répond:

Quoi! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée? Crois-tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnoîtroient la voix de leur visir?

BAJAZET, acte I, scène I.

On voit dans les deux premiers vers un général disgracié que le souvenir de sa gloire et l'attachement des soldats attendrissent sensiblement; dans les deux derniers, un rebelle qui médite quelque dessein: voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans en avoir l'intention. On en trouveroit dans Racine beaucoup d'exemples plus sensibles que celui-ci. On peut voir, dans la même tragédie, que lorsque Roxane, blessée des froideurs de Bajazet, en marque son étonnement à Athalide, et que celle-ci proteste que ce prince l'aime, Roxane répond brièvement :

Пly va de sa vie, au moins, que je le croie.

BAJAZET, acte III, scène VI.

Ainsi cette sultane ne s'amuse point à dire : Je suis d'un caractère fier et violent. J'aime avec jalousie et avec fureur. Je ferai mourir Bajazet s'il me trahit. » Le poëte tait ces détails qu'on pénètre assez d'un coup d'œil, et Roxane se trouve caractérisée avec plus de force. Voilà la manière de peindre de Racine : il est rare qu'il s'en écarte; et j'en rapporterois de grands exemples, si ses ouvrages étoient

moins connus.

Il est vrai qu'il la quitte un peu, par exemple, lorsqu'il met dans la bouche du même Acomat :

Et, s'il faut que je meure,
Mourons: moi, cher Osmin, comme un visir; et toi,
Comme le favori d'un homme tel que moi.
BAJAZET, acte IV, scène VII.

Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme; mais je les cite, parcequ'elles semblent imitées du style de Corneille; c'est là ce que j'appelle, en quelque sorte, parler pour se

Mais écoutons Corneille même, et voyons de quelle manière il caractérise ses personnages. C'est le comte qui parle dans le Cid:

Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir;
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années.
Que ne puisse égaler une de mes journées ?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui ;

Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille :
Mon nom sert de rempart à toute la Castille;
Sans moi vous passeriez bientôt sous d'autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.

Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
Le prince à mes côtés feroit, dans les combats,
L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;
Il apprendroit à vaincre en me regardant faire,
Et....

LE CID, acte I, scène VI.

Il n'y a peut-être personne aujourd'hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles, et je crois qu'elles ont été citées long-temps avant moi. Il faut les pardonner au temps où Corneille a écrit, et aux mauvais exemples qui l'environnoient. Mais voici d'autres vers qu'on loue encore, et qui, n'étant pas aussi affectés, sont plus propres, par cet endroit même, à faire illusion. C'est Cornélie, veuve de Pompée, qui parle à César :

César; car le destin, que dans tes fers je brave,
M'a fait ta prisonnière, et non pas ton esclave;
Ei tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur
Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur.
De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée,
Veuve du jeune Crasse et veuve de Pompée,
Fille de Scipion, et pour dire encor plus,
Romaine, mon courage est encore au-dessus.

Je te l'ai déja dit, César, je suis Romaine :
Et quoique ta captive, un cœur comme le mien,
De peur de s'oublier, ne te demande rien.
Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie,
Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

POMPÉE, acte III, scène IV.

Et dans un autre endroit où la même Cornélie parle de César, qui punit les meurtriers du grand Pompée :

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux,
Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous,
Si, comme par soi-même, un grand cœur juge un autre,
Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre;
Et croire que nous seuls armons ce combattant,
Parcequ'au point qu'il est, j'en voudrois faire autant.
POMPÉE, acte V, scène 1.

Il me paroît, dit encore Fénelon1, qu'on a donné souvent aux Romains un discours trop fastueux..... Je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna, et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint dans tout le détail de ses mœurs. Tout ce que nous voyons dans Tite-Live, dans Plutarque, dans Cicéron, dans Suétone, nous représente les Romains comme des hommes hautains dans leurs sentiments, mais simples, naturels et modestes dans leurs paroles, etc.

Cette affectation de grandeur que nous leur prêtons m'a toujours paru le principal défaut de notre théâtre et l'écueil ordinaire des poëtes. Je n'ignore pas que la hauteur est en possession d'en imposer à l'esprit humain; mais rien ne décèle plus parfaitement aux esprits fins une hauteur fausse et contrefaite, qu'un discours fastueux et emphatique.

Il est aisé d'ailleurs aux moindres poëtes de mettre dans la bouche de leurs personnages des paroles fières. Ce qui est difficile, c'est de leur faire tenir ce langage hautain avec vérité et à propos. C'étoit le talent admirable de Racine, et celui qu'on a le moins remarqué dans ce grand homme. Il y a toujours si peu d'affectation dans ses discours, qu'on ne s'aperçoit pas de la hauteur qu'on y rencontre. Ainsi lorsqu'Agrippine, arrêtée par l'ordre de Néron, est obligée de se justifier, commence par ces mots si simples:

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.
On veut, sur vos soupçons, que je vous satisfasse.

BRITANNICUS, acte IV, scène II.

je ne crois pas que beaucoup de personnes fassent attention qu'elle commande en quelque manière à l'empereur de s'approcher et de s'asseoir : elle qui étoit réduite à rendre compte de sa vie, non à son fils, mais à son maître. Si elle eût dit comme Cornélie :

Néron; car le destin, que dans tes fers je brave.
M'a fait ta prisonnière, et non pas ton esclave;
Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur

Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur.

sent applaudi à ces paroles, et les eussent trouvées fort élevées.

Corneille est tombé trop souvent dans ce défaut de prendre l'ostentation pour la hauteur, et la déclamation pour l'éloquence; et ceux qui se sont aperçus qu'il étoit peu naturel à beaucoup d'égards, ont dit, pour le justifier, qu'il s'étoit attaché à peindre les hommes tels qu'ils devoient être. Il est donc vrai du moins qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étoient : c'est un grand aveu que cela. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature. Les peintres n'ont pas eu la même présomption. Lorsqu'ils ont voulu peindre les anges, ils ont pris les traits de l'enfance; ils ont rendu cet hommage à la nature leur riche modèle. C'étoit néanmoins un beau champ pour leur imagination; mais c'est qu'ils étoient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvoit donner de la vie à ses propres iuventions. Si Corneille eût fait attention que tous les panégyriques étoient froids, il en auroit trouvé la cause en ce que les orateurs vouloient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.

Mais l'erreur de Corneille ne me surprend point : le bon goût n'est qu'un sentiment fin et fidèle de la belle nature, et n'appartient qu'à ceux qui ont l'esprit naturel. Corneille, né dans un siècle plein d'affectation, ne pouvoit avoir le goût juste aussi l'a-t-il fait paroître non seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, qu'il a pris chez les Espagnols et les Latins, auteurs pleins d'enflure, dont il a préféré la force gigantesque à la simplicité plus noble et plus touchante des poëtes grecs.

basses, ses licences continuelles, son obscurité, De là ses antithèses affectées, ses négligences son emphase, et enfin ces phrases synonymes, où la même pensée est plus remaniée que la division d'un sermon.

De là encore ces disputes opiniâtres qui refroidissent quelquefois les plus fortes scènes, et où l'on croit assister à une thèse publique de

alors je ne doute pas que bien des gens n'eus- philosophie, qui noue les choses pour les dé

Œuvres choisies de Fénelon, Lettre sur l'Eloquence,

tome II, S VI, page 238 et suivantes. Paris, 1821. B.

nouer. Les premiers personnages de ses tragedies argumentent alors avec les tournures et les

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