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inaltérable et sans délicatesse, qui mène quelquefois à de grands vices.

l'un et l'autre termes dans la vertu, parce que sa bonté nous plaît, et que sa beauté nous sert. Mais d'une médecine qui blesse nos sens, et de toute autre chose qui nous est utile, mais désa

La tempérance n'est qu'une modération dans les plaisirs, et l'intempérance au contraire. L'humeur est une inégalité qui dispose à l'im-gréable, nous ne disons pas qu'elle est belle, patience; la complaisance est une volonté flexible; la douceur, un fonds de complaisance et de bonté ;

La brutalité, une disposition à la colère et à la grossièreté; l'irrésolution, une timidité à entreprendre; l'incertitude, une irrésolution à croire; la perplexité, une irrésolution inquiète; La prudence, une prévoyance raisonnable; l'imprudence, tout au contraire".

L'activité naît d'une force inquiète; la paresse, d'une impuissance paisible.

La mollesse est une paresse voluptueuse. L'austérité est une haine des plaisirs, et la sévérité, des vices.

La solidité est une consistance et une égalité d'esprit la légèreté, un défaut d'assiette et d'uniformité de passions ou d'idées.

La constance est une fermeté raisonnable dans nos sentiments; l'opiniâtreté, une fermeté déraisonnable; la pudeur, un sentiment de la difformité du vice et du mépris qui le suit 3.

La sagesse est la connoissance et l'affection du vrai bien; l'humilité, un sentiment de notre bassesse devant Dieu; la charité, un zèle de religion pour le prochain; la grâce, une impul

sion surnaturelle vers le bien.

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2 Tout au contraire, etc. Il faudroit tout le contraire. M.

3 La pudeur est un sentiment de la difformité du vice et du mépris qui le suit. La pudeur est plutôt la crainte de la

honte, à quoi que ce soit qu'on l'attache: on peut éprouver la

honte sans qu'il s'y mêle aucune idée de vice ou de mépris. Un homme qui demande, et qu'on refuse, éprouve de la honte, et une certaine pudeur empêche l'homme bien né de demander; il n'y a pourtant là aucune idée de vice ou de mépris. Une femme dont les vêtements se dérangent par hasard éprouve de la honte, et sa pudeur est blessée, sans que l'idée de vice on de mépris se présente à la pensée. S.

elle n'est que bonne; de même à l'égard des choses qui sont belles sans être utiles.

M. Crouzas dit que le beau naît de la variété réductible à l'unité, c'est-à-dire d'un composé qui ne fait pourtant qu'un seul tout et qu'on peut saisir d'une vue ; c'est là, selon lui, ce qui excite l'idée du beau dans l'esprit.

RÉFLEXIONS

SUR DIVERS SUJETS.

Sur le Pyrrhonisme".

Qui doute a une idée de la certitude, et par conséquent reconnoît quelque marque de la vérité. Mais parceque les premiers principes ne peuvent se démontrer, on s'en défie; on ne fait pas attention que la démonstration n'est qu'un raisonnement fondé sur l'évidence. Or, les premiers principes ont l'évidence par eux-mêmes, et sans raisonnement; de sorte qu'ils portent la marque de la certitude la plus invincible. Les pyrrhoniens obstinés affectent de douter que l'évidence soit signe de vérité; mais on leur demande: Quel autre signe en desirez-vous done? Quel autre croyez-vous qu'on puisse avoir? Vous en formez-vous quelque idée?

On letar dit aussi : Qui doute pense, et qui pense est et tout ce qui est vrai de sa pensée l'est aussi de la chose qu'elle représente, si cette chose a l'être ou le reçoit jamais. Voilà donc déjà des principes irréfutables: or, s'il y a quel que principe de cette nature, rien n'empêche

Jean-Pierre de Crouzas, mort en 1748, est l'auteur d'un Traité sur le beau, en deux volumes, et beaucoup trop long. F. 2 Pyrrhon, philosophe grec, vivoit vers l'an 500 de l'ère chrétienne; il chercha toute sa vie la vérité, et ne voulut jamais convenir de l'avoir trouvée. C'est de lui que prirent leur nom les pyrrhoniens ou sceptiques, et la secte du pyrrhonisme. F.

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qu'il y en ait plusieurs. Tous ceux qui porteront | de l'opinion: peu en parlent exactement. Les le même caractère auront infailliblement la mème vérité : il n'en seroit pas autrement quand notre vie ne seroit qu'un songe; tous les fantômes que notre imagination pourroit nous figurer dans le sommeil, ou n'auroient pas l'ètre, ou l'auroient tel qu'il nous paroît. S'il existe hors de notre imagination une société d'hommes foibles, telle que nos idées nous la représentent, tout ce qui est vrai de cette société imaginaire, le sera de la société réelle, et il y aura dans cette société des qualités nuisibles, d'autres estimables ou utiles, etc. ; et par conséquent des vices et des vertus. Oui, nous disent les pyrrhoniens: mais peut-être que cette société n'est pas; je réponds : Pourquoi ne seroit-elle pas, puisque nous sommes ? Je suppose qu'il y eût là-dessus quelque incertitude bien fondée, toujours serions-nous obligés d'agir comme s'il n'y en avoit pas. Que sera-ce si cette incertitude est sensiblement supposée? Nous ne nous donnons pas à nous-mêmes nos sensations; donc il y a quelque chose hors de nous qui nous les donne: si elles sont fidèles ou trompeuses; si les objets qu'elles nous peignent sont des illusions ou des vérités, des réalités ou des apparences, je n'entreprendrai point de les démontrer. L'esprit de l'homme qui ne connoît qu'imparfaitement, ne sauroit prouver parfaitement; mais l'imperfection de ses connoissances n'est 'pas plus manifeste que leur réalité ; et s'il leur manque quelque chose pour la conviction du côté du raisonnement, l'instinct le supplée avec usure. Ce que la réflexion trop foible n'ose décider, le sentiment nous force de le croire. S'il est quelque pyrrhonien réel et parfait parmi les hommes, c'est dans l'ordre des intelligences un monstre qu'il faut plaindre. Le Pyrrhonisme parfait est le délire de la raison, et la production la plus ridicule de l'esprit humain 1.

II.

Sur la nature et la coutume.

Les hommes s'entretiennent volontiers de la force de la coutume, des effets de la nature ou

'S'Gravesande, dans son Traité des Syllogismes, réduit, à très peu de chose près, aux mêmes termes, scs arguments contre les pyrrhoniens. B.

dispositions fondamentales et originelles de cha-
que être forment ce qu'on appelle sa nature.
Une longue habitude peut modifier ces disposi-
tions primitives; et telle est quelquefois sa force
qu'elle leur en substitue de nouvelles plus con-
stantes, quoique absolument opposées : de sorte
qu'elle agit ensuite comme cause première, et
fait le fondement d'un nouvel être; d'où est
venue cette conclusion très littérale, qu'elle étoit
une seconde nature; et cette autre pensée plus
hardie de Pascal : que ce que nous prenons pour
la nature n'est souvent qu'une première cou-
tume; deux maximes très véritables. Toutefois,
avant qu'il y eût une première coutume, notre
ame existoit, et avoit ses inclinations qui fon-
doient sa nature; et ceux qui réduisent tout à
l'opinion et à l'habitude, ne comprennent pas
ce qu'ils disent : toute coutume suppose anté-
rieurement une nature, toute erreur une vérité.
l est vrai qu'il est difficile de distinguer les prin-
cipes de cette première nature de ceux de l'édu-
cation; ces principes sont en si grand nombre
et si compliqués, que l'esprit se perd à les suivre,
et il n'est pas moins malaisé de démêler ce que-
l'éducation a épuré ou gâté dans le naturel. On
peut remarquer seulement que ce qui nous reste
de notre première nature est plus véhément et
plus fort que ce qu'on acquiert par étude,
par coutume et par réflexion : parceque l'ef-
fet de l'art est d'affoiblir, lors même qu'il
polit et qu'il corrige; de sorte que nos qualités
acquises sont en même temps plus parfaites et
plus défectueuses que nos qualités naturelles ; et
cette foiblesse de l'art ne procède pas seulement
de la résistance trop forte que fait la nature,
mais aussi de la propre imperfection de ses
principes, ou insuffisants, ou mêlés d'erreur.
Sur quoi cependant je remarque, qu'à l'égard
des lettres, l'art est supérieur au génie de beau-
coup d'artistes qui, ne pouvant atteindre la
hauteur des règles et les mettre toutes en
œuvre, ni rester dans leur caractère qu'ils trou-
vent trop bas, ni arriver au beau naturel, de-
meurent dans un milieu insupportable, qui est
l'enflure et l'affectation, et ne suivent ni l'art ni
la nature. La longue habitude leur rend propre
ce caractère forcé; et à mesure qu'ils s'éloi-
gnent davantage de leur naturel, ils croient

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élever la nature don incomparable, qui n'ap- | partient qu'à ceux que la nature même inspire avec le plus de force. Mais telle est l'erreur qui les flatte; et malheureusement rien n'est plus ordinaire que de voir les hommes se former par étude et par coutume un instinct particulier, et s'éloigner ainsi, autant qu'ils peuvent, des lois générales et originelles de leur être : comme si la nature n'avoit pas mis entre eux assez de différences, sans y en ajouter par l'opinion. De là vient que leurs jugements se rencontrent si rarement. Les uns disent: Cela est dans la nature ou hors de la nature, et les autres tout au contraire. Il y en a qui rejettent, en fait de style, les transitions soudaines des Orientaux, et les sublimes hardiesses de Bossuet'; l'enthousiasme même de la poésie ne les émeut pas; ni sa force et son harmonie, qui charment avec tant de puissance ceux qui ont de l'oreille et du goût. Ils regardent ces dons de la nature, si peu ordinaires, comme des inventions forcées et des jeux d'imagination, tandis que d'autres admirent l'emphase comme le caractère et le modèle d'un beau naturel. Parmi ces variétés inexplicables de la nature ou de l'opinion, je crois que la coutume dominante peut servir de guide à ceux qui se mêlent d'écrire ; parcequ'elle vient de la nature dominante des esprits, ou qu'elle la plie à ses règles, et forme le goût et les mœurs : de sorte qu'il est dangereux de s'en écarter, lors même qu'elle nous paroît manifestement vicieuse. Il n'appartient qu'aux hommes extraordinaires de ramener les autres au vrai, et de les assujettir à leur génie particulier; mais ceux qui conclueroient de là que tout est opinion, et qu'il n'y a ni nature ni coutume plus parfaite l'une que l'autre par son propre fonds, seroient les plus inconséquents de tous les hommes.

III.

Nulle jouissance sans action.

Ceux qui considèrent sans beaucoup de réflexion les agitations et les misères de la vie humaine, en accusent notre activité trop empressée, et ne cessent de rappeler les hommes

'Jacques Bénigne Bossuet, évêque de Condom, puis de Meaux, mourut en 1704. B.

au repos et à jouir d'eux-mêmes. Ils ignorent que la jouissance est le fruit et la récompense du travail; qu'elle est elle-même une action; qu'on ne sauroit jouir qu'autant que l'on agit, et que notre ame enfin ne se possède véritablement que lorsqu'elle s'exerce tout entière. Ces faux philosophes s'empressent à détourner l'homme de sa fin, et à justifier l'oisiveté; mais la nature vient à notre secours dans ce danger. L'oisiveté nous lasse plus promptement que le travail, et nous rend à l'action; détrompés du néant de ses promesses; c'est ce qui n'est pas échappé aux modérateurs de systèmes, qui se piquent de balancer les opinions des philosophes et de prendre un juste milieu. Ceux-ci nous permettent d'agir, sous condition néanmoins de régler notre activité et de déterminer selon leurs vues la mesure et le choix de nos occupations; en quoi ils sont peut-être plus inconséquents que les premiers, car ils veulent nous faire trouver notre bonheur dans la sujétion de notre esprit ; effet purement surnaturel, et qui n'appartient qu'à la religion, non à la raison. Mais il est des erreurs que la prudence ne veut pas qu'on approfondisse.

IV.

De la certitude des principes.

Nous nous étonnons de la bizarrerie de certaines modes, et de la barbarie des duels ; nous triomphons encore sur le ridicule de quelques coutumes, et nous en faisons voir la force. Nous nous épuisons sur ces choses comme sur des abus uniques, et nous sommes environnés de préjugés sur lesquels nous nous reposons avec une entière assurance. Ceux qui portent plus loin leurs vues remarquent cet aveuglement ; et entrant là-dessus en défiance des plus grands principes, concluent que tout est opinion; mais

Le P. Charles Le Gobien, dans sa Préface de l'Histoire de l'Édit de l'empereur de lu Chine, donne cette morale aux brachmanes, qu'il appelle bramènes. Ils poussent si loin, dit-il, l'apathie ou l'indifférence, à laquelle ils rapportent toute la sainteté, qu'il faut devenir pierre ou statue pour en acquérir la per

fection. Non seulement ils enseignent que le sage ne doit avoir aucune passion, mais qu'il ne lui est pas permis d'avoir même un desir; de sorte qu'il doit continuellement s'appliquer à ne vouloir rien, à ne sentir rien, à bannir si loin de son esprit toute idée de vertu et de sainteté, qu'il n'y ait rien en lui de contraire à la parfaite quiétude de l'ame. F.

ils montrent à leur tour par là les limites de leur esprit. L'être et la vérité n'étant, de leur aveu, qu'une même chose sous deux expressions, il faut tout réduire au néant ou admettre des vérités indépendantes de nos conjectures et de nos frivoles discours. Or, s'il y a des vérités réelles, comme il me paroît hors de doute, il s'ensuit qu'il y a des principes qui ne peuvent être arbitraires; la difficulté, je l'avoue, est à les connoître. Mais pourquoi la même raison qui nous fait discerner le faux, ne pourroit-elle nous conduire jusqu'au vrai? L'ombre est-elle plus sensible que le corps, l'apparence que la réalité? Que connoissons-nous d'obscur par sa nature, sinon l'erreur? Que connoissons-nous d'évident, sinon la vérité? N'est-ce pas l'évidence de la vérité qui nous fait discerner le faux, comme le jour marque les ombres? Et qu'est ce en un mot que la connoissance d'une erreur, sinon la découverte d'une vérité? Toute privation suppose nécessairement une réalité; ainsi la certitude est démontrée par le doute, la science par l'ignorance, et la vérité par l'erreur.

V.

Du défaut de la plupart des choses.

Le défaut de la plupart des choses dans la poésie, la peinture, l'éloquence, le raisonnement, etc., c'est de n'être pas à leur place. De là le mauvais enthousiasme ou l'emphase dans le discours, les dissonances dans la musique", la confusion dans les tableaux, la fausse poli

tesse dans le monde, ou la froide plaisanterie. Qu'on examine la morale même, la profusion n'est-elle pas aussi le plus souvent une générosité hors de sa place; la vanité, une hauteur hors de sa place 3; l'avarice, une prévoyance hors de sa place? la témérité, une valeur hors de sa place, etc.? La plupart des choses ne sont fortes ou foibles, vicieuses ou vertueuses, dans la nature ou hors de la nature, que par cet endroit on ne laisseroit rien à la plupart des

Il faut, je crois, de les connoître. S.

Les dissonances dans la musique ne sont pas un défaut, et font souvent beauté. Il faudroit ici discordances.

3 Ce n'est pas, je crois, une hauteur, mais un orgueil hors de sa place. La hauteur n'est jamais bien placée ; au lieu qu'on dit un orgueil bien placé ̧ un juste ou noble orgueil. S.

hommes, si l'on retranchoit de leur vie tout ce qui n'est pas à sa place, et ce n'est pas en tous défaut de jugement, mais impuissance d'assortir les choses. VI.

De l'ame.

Il sert peu d'avoir de l'esprit lorsqu'on n'a point d'ame. C'est l'ame qui forme l'esprit et qui lui donne l'essor; c'est elle qui domine dans les sociétés, qui fait les orateurs, les négociateurs, les ministres, les grands hommes, les conquérants. Voyez comme on vit dans le monde. Qui prime chez les jeunes gens, chez les femmes, chez les vieillards, chez les hommes de tous les états, dans les cabales et dans les partis? Qui nous gouverne nous-mêmes, est-ce l'esprit ou le cœur? Faute de faire cette réflexion, nous nous étonnons de l'élévation de quelques hommes, ou de l'obscurité de quel ques autres, et nous attribuons à la fatalité ce

dont nous trouverions plus aisément la cause dans leur caractère; mais nous ne pensons qu'à l'esprit, et point aux qualités de l'ame. Cependant c'est d'elle avant tout que dépend notre destinée: on nous vante en vain les lumières d'une belle imagination; je ne puis ni estimer, ni aimer, ni haïr, ni craindre ceux qui n'ont que de l'esprit. VII.

Des romans.

Le faux en lui-même nous blesse et n'a pas

de quoi nous toucher. Que croyez-vous qu'on cherche si avidement dans les fictions? L'image d'une vérité vivante et passionnée.

Nous voulons de la vraisemblance dans les

fables mêmes, et toute fiction qui ne peint pas la nature est insipide.

Il est vrai que l'esprit de la plupart des hommes a si peu d'assiette, qu'il se laisse entraîner au merveilleux, surpris par l'apparence du grand. Mais le faux, que le grand leur cache dans le merveilleux, les dégoûte au moment qu'il se laisse sentir; on ne relit point un roman 1.

Je crois que dirige vaudroit mieux. Former est vague et impropre. S.

Cette assertion est trop générale. Beaucoup de gens ont relu Télémaque, clarisse, Grandisson, et les poëmes d'Homère

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J'excepte les gens d'une imagination frivole et déréglée, qui trouvent dans ces sortes de lectures l'histoire de leurs pensées et de leurs chimères. Ceux-ci, s'ils s'attachent à écrire dans ce genre, travaillent avec une facilité que rien n'égale car ils portent la matière de l'ouvrage dans leur fonds; mais de semblables puérilités n'ont pas leur place dans un esprit sain; il ne peut les écrire, ni les lire.

Lors donc que les premiers s'attachent aux fantômes qu'on leur reproche, c'est parcequ'ils y trouvent une image des illusions de leur esprit, et par conséquent quelque chose qui tient à la vérité, à leur égard; et les autres qui les rejettent, c'est parcequ'ils n'y reconnoissent pas le caractère de leurs sentiments: tant il est manifeste de tous les côtés que le faux connu nous dégoûte, et que nous ne cherchons tous ensemble que la vérité et la nature'.

VIII.

Contre la médiocrité.

Si l'on pouvoit dans la médiocrité n'être ni glorieux, ni timide, ni envieux, ni flatteur, ni préoccupé des besoins et des soins de son état, lorsque le dédain et les manières de tout ce qui nous environne concourent à nous abaisser; si l'on savoit alors s'élever, se sentir, résister à la multitude!... Mais qui peut soutenir son esprit et son cœur au-dessus de sa condition? Qui peut se sauver des foiblesses que la médiocrité traîne avec soi?

Dans les conditions éminentes, la fortune au moins nous dispense de fléchir devant ses idoles. Elle nous dispense de nous déguiser, de quitter notre caractère, de nous absorber dans les riens : elle nous élève sans peine au-dessus de la vanité, et nous met au niveau du grand, et si nous sommes nés avec quelques vertus, les moyens et les occasions de les employer sont

en nous.

Enfin, de même qu'on ne peut jouir d'une grande fortune avec une ame basse et un petit génie, on ne sauroit jouir d'un grand génie ni❘

et de Virgile, dont les fictions sont bien plus éloignées de la vérité que les romans de l'immortel Richardson. F.

Expression impropre pour ni les uns ni les autres. S.

d'une grande ame, dans une fortune médiocre.

IX.

Sur la noblesse.

les diamants. Ceux qui regrettent que la conLa noblesse est un héritage, comme l'or et sidération des grands emplois et des services passe au sang des hommes illustres, accordent davantage aux hommes riches, puisqu'ils ne leur fortune bien ou mal acquise. Mais le peuple contestent pas à leurs neveux la possession de en juge autrement; car au lieu des gens riches se détruit par la dissipation de

que

la fortune

leurs enfants, la considération de la noblesse se conserve après que la mollesse en a souillé la prix de l'intérêt se consume et s'appauvrit, source. Sage institution qui, pendant que le rend la récompense de la vertu éternelle et ineffaçable!

Qu'on ne nous dise donc plus que la mémoire d'un mérite doit céder à des vertus vivantes. Qui mettra le prix au mérite? C'est sans doute à cause de cette difficulté, que les grands, qui ont de la hauteur, ne se fondent que sur leur naissance, quelque opinion qu'ils aient de leur génie. Tout cela est très raisonnable, si l'on excepte de la loi commune de certains talents qui sont trop au-dessus des règles.

X.

Sur la fortune.

Ni le bonheur ni le mérite seul ne font l'élévation des hommes. La fortune suit l'occasion qu'ils ont d'employer leurs talents. Mais il n'y a peut-être point d'exemple d'un homme à qui le mérite n'ait servi pour sa fortune ou contre l'adversité; cependant la chose à laquelle un homme ambitieux pense le moins, c'est à mériter sa fortune. Un enfant veut être évêque, veut être roi, conquérant, et à peine il connoît l'étendue de ces noms. Voilà la plupart des hommes; ils accusent continuellement la fortune de caprice, et ils sont si foibles, qu'ils lui abandonnent la conduite de leurs prétentions, et qu'ils se reposent sur elle du succès de leur ambition.

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