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un homme qui maîtrise la fortune, et qui par des moyens puissants arrive à des fins élevées, qui subjugue les autres hommes par son activité, par sa patience ou par de profonds conseils; je dis qu'il est difficile de ne pas sentir dans un génie de cet ordre, une noble réalité. Cependant il n'y a rien de pur et dont nous n'abusions sans peine.

La grandeur d'ame est un instinct élevé qui porte les hommes au grand, de quelque nature qu'il soit, mais qui les tourne au bien ou au mal, selon leurs passions, leurs lumières, leur éducation, leur fortune, etc. Égale à tout ce qu'il y a sur la terre de plus élevé, tantôt elle cherche à soumettre par toutes sortes d'efforts ou d'artifices les choses humaines à elle, et tantôt dédaignant ces choses, elle s'y soumet ellemême sans que sa soumission l'abaisse pleine de sa propre grandeur, elle s'y repose en secret, contente de se posséder. Qu'elle est belle, quand la vertu dirige tous ses mouvements; mais qu'elle est dangereuse alors qu'elle se soustrait à la règle! Représentez-vous Catilina audessus de tous les préjugés de sa naissance, méditant de changer la face de la terre et d'anéantir le non romain: concevez ce génie audacieux, menaçant le monde du sein des plaisirs, et formant d'une troupe de voluptueux et de voleurs, un corps redoutable aux armées et à la sagesse de Rome.

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tre né souverain? Il étoit bon, magnanime, généreux, hardi, clément; personne n'étoit plus capable de gouverner le monde et de le rendre heureux : s'il eût eu une fortune égale à son génie, sa vie auroit été sans tache ; mais parcequ'il s'étoit placé lui-même sur le trône par la force, on a cru pouvoir le compter avec justice parmi les tyrans.

Cela fait sentir qu'il y a des vices qui n'excluent pas les grandes qualités, et par conséquent de grandes qualités qui s'éloignent de la vertu. Je reconnois cette vérité avec douleur : il est triste que la bonté n'accompagne pas toujours la force, et que l'amour de la justice ne prévale pas nécessairement dans tous les hommes et dans tout le cours de leur vie, sur tout autre amour; mais non seulement les grands hommes se laissent entraîner au vice, les vertueux même se démentent et sont inconstants dans le bien. Cependant ce qui est sain est sain, ce qui est fort est fort, etc. Les inégalités de la vertu, les foiblesses qui l'accompagnent, les vices qui flétrissent les plus belles vies, ces dé-* fauts inséparables de notre nature, mêlée si manifestement de grandeur et de petitesse, n'en détruisent pas les perfections. Ceux qui veulent que les hommes soient tout bons ou tout méchants, absolument grands ou petits, ne con-noissent pas la nature. Tout est mélangé dans les hommes; tout y est limité; et le vice même y a ses bornes.

XLV.

Du courage.

Qu'un homme de ce caractère auroit porté loin la vertu, s'il eût été tourné au bien ! mais les circonstances malheureuses le poussent au crime. Catilina étoit né avec un amour ardent pour les plaisirs, que la sévérité des lois aigrissoit et contraignoit ; sa dissipation et ses débauLe vrai courage est une des qualités qui supches l'engagèrent peu à peu à des projets cri- posent le plus de grandeur d'ame. J'en remarminels ruiné, décrié, traversé, il se trouva que beaucoup de sortes: un courage contre la dans un état où il lui étoit moins facile de gou- fortune, qui est philosophie; un courage contre verner la république que de la détruire; ne les misères, qui est patience; un courage à la pouvant être le héros de sa patrie, il en médi- guerre, qui est valeur; un courage dans les entoit la conquête. Ainsi les hommes sont souvent treprises, qui est hardiesse; un courage fier et portés au crime par de fatales rencontres, ou téméraire, qui est audace; un courage contre par leur situation : ainsi leur vertu dépend de l'injustice, qui est fermeté; un courage contre leur fortune. Que manquoit-il à César, que d'é- le vice, qui est sévérité; un courage de réflexion, de tempérament, etc.

' Lucius Sergius Catilina. Voyez l'histoire de sa conjuration par Salluste. F.

Il seroit plus exact de dire, l'engagèrent peu à peu dans des projets criminels. S.

Il n'est pas ordinaire qu'un même homine assemble tant de qualités. Octave1, dans le plan

Caius Julius Cæsar Octavianus porta le nom d'Octave dans

P

de sa fortune, élevée sur des précipices, bravoit | des périls éminents; mais la mort, présente à la guerre, ébranloit son ame. Un nombre innombrable de Romains qui n'avoient jamais craint la mort dans les batailles, manquoient de cet autre courage qui soumit la terre à Auguste.

On ne trouve pas seulement plusieurs sortes de courages, mais dans le même courage bien des inégalités. Brutus, qui eut la hardiesse d'attaquer la fortune de César, n'eut pas la force de suivre la sienne : il avoit formé le dessein de détruire la tyrannie avec les ressources de son seul courage, et il eut la foiblesse de l'abandonner avec toutes les forces du peuple romain, faute de cette égalité de force et de sentiment qui surmonte les obstacles et la lenteur des succès.

Je voudrois pouvoir parcourir ainsi en détail toutes les qualités humaines : un travail si long ne peut maintenant m'arrêter. Je terminerai cet écrit par de courtes définitions.

Observons néanmoins encore que la petitesse est la source d'un nombre incroyable de vices: de l'inconstance, la légèreté, la vanité, l'envie, l'avarice, la bassesse, etc.; elle rétrécit notre esprit autant que la grandeur d'ame l'élargit; mais elle est malheureusement inséparable de l'humanité, et il n'y a point d'ame si forte qui en soit tout-à-fait exempte. Je suis mon dessein. La probité est un attachement à toutes les vertus civiles 1.

La droiture est une habitude des sentiers de sans artifice. la vertu.

2

L'équité peut se définir par l'amour de l'égalité ; l'intégrité paroît une équité sans tache, et la justice une équité pratique.

sa jeunesse, et celui d'Anguste quand les Romains furent entièrement asservis. F.

Je n'admets point cette définition; j'aimerois mieux, un

altachement à tout ce qui est juste. Duclos a dit : Ne fais pas

La force d'esprit est le triomphe de la réflexion; c'est un instinct supérieur aux passions, qui les calme ou qui les possède 3; on ne peut pas savoir d'un homme qui n'a pas les passions ardentes, s'il a de la force d'esprit ; il n'a jamais été dans des épreuves assez difficiles.

La modération est l'état d'une ame qui se possède; elle naît d'une espèce de médiocrité dans les desirs, et de satisfaction dans les pen

à autrui ce que tu ne voudrois pas qu'on te fit; c'est la pro-
bité. Fais à autrui ce que tu voudrois qu'on te fit; c'est la
vertu. M. de Vauvenargues a voulu dire sans doute un attache-sées, qui dispose aux vertus civiles.

ment à tous les devoirs civils. S.

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La noblesse est la préférence de l'honneur à l'intérêt; la bassesse, la préférence de l'intérêt à l'honneur.

L'intérêt est la fin de l'amour-propre 1; la générosité en est le sacrifice.

La méchanceté suppose un goût à faire du mal; la malignité, une méchanceté cachée; la noirceur, une méchanceté profonde.

-L'insensibilité à la vue des misères peut s'appe ler dureté; s'il y entre du plaisir, c'est cruauté. La sincérité me paroît l'expression de la vérité; la franchise, une sincérité sans voiles2; la candeur, une sincérité douce; l'ingénuité, une sincérité innocente; l'innocence, une pureté sans tache.

L'imposture est le masque de la vérité; la fausseté, une imposture naturelle ; la dissimulation, une imposture réfléchie; la fourberie, une imposture qui veut nuire; la duplicité, une imposture qui a deux faces.

La libéralité est une branche de la générosité; la bonté, un goût à faire du bien et à pardonner le mal; la clémence, une bonté envers nos ennemis.

La simplicité nous présente l'image de la vérité et de la liberté.

L'affectation est le dehors de la contrainte et du mensonge la fidélité n'est qu'un respect pour nos engagements; l'infidélité, une dérogeance; la perfidie, une infidélité couverte et criminelle.

La bonne foi est une fidélité sans défiance et

L'immoderation, au contraire, est une ardeur

Amour-propre encore employé ici pour amour de soi. S.

2 C'est-à-dire qui ne réserve rien. La sincérité ne dit que ce qu'on lui demande; la franchise dit souvent ce qu'on ne lui demande pas. S.

3 Posséder n'est pas le mot propre. On ne dit pas posséder les passions. On diroit mieux ou qui les domine. B.

inaltérable et sans délicatesse, qui mène quelquefois à de grands vices.

l'un et l'autre termes dans la vertu, parce que sa bonté nous plaît, et que sa beauté nous sert. Mais d'une médecine qui blesse nos sens, et de toute autre chose qui nous est utile, mais désa

La tempérance n'est qu'une modération dans les plaisirs, et l'intempérance au contraire. L'humeur est une inégalité qui dispose à l'im-gréable, nous ne disons pas qu'elle est belle, patience; la complaisance est une volonté flexible; la douceur, un fonds de complaisance et de bonté ;

La brutalité, une disposition à la colère et à la grossièreté; l'irrésolution, une timidité à entreprendre; l'incertitude, une irrésolution à croire; la perplexité, une irrésolution inquiète; La prudence, une prévoyance raisonnable; l'imprudence, tout au contraire".

L'activité naît d'une force inquiète; la paresse, d'une impuissance paisible.

La mollesse est une paresse voluptueuse. L'austérité est une haine des plaisirs, et la sévérité, des vices.

La solidité est une consistance et une égalité d'esprit la légèreté, un défaut d'assiette et d'uniformité de passions ou d'idées.

La constance est une fermeté raisonnable dans nos sentiments; l'opiniâtreté, une fermeté déraisonnable; la pudeur, un sentiment de la difformité du vice et du mépris qui le suit 3.

La sagesse est la connoissance et l'affection du vrai bien; l'humilité, un sentiment de notre bassesse devant Dieu; la charité, un zèle de religion pour le prochain; la grâce, une impul

sion surnaturelle vers le bien.

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2 Tout au contraire, etc. Il faudroit tout le contraire. M.

3 La pudeur est un sentiment de la difformité du vice et du mépris qui le suit. La pudeur est plutôt la crainte de la

honte, à quoi que ce soit qu'on l'attache: on peut éprouver la

honte sans qu'il s'y mêle aucune idée de vice ou de mépris. Un homme qui demande, et qu'on refuse, éprouve de la honte, et une certaine pudeur empêche l'homme bien né de demander; il n'y a pourtant là aucune idée de vice ou de mépris. Une femme dont les vêtements se dérangent par hasard éprouve de la honte, et sa pudeur est blessée, sans que l'idée de vice on de mépris se présente à la pensée. S.

elle n'est que bonne; de même à l'égard des choses qui sont belles sans être utiles.

M. Crouzas dit que le beau naît de la variété réductible à l'unité, c'est-à-dire d'un composé qui ne fait pourtant qu'un seul tout et qu'on peut saisir d'une vue ; c'est là, selon lui, ce qui excite l'idée du beau dans l'esprit.

RÉFLEXIONS

SUR DIVERS SUJETS.

Sur le Pyrrhonisme".

Qui doute a une idée de la certitude, et par conséquent reconnoît quelque marque de la vérité. Mais parceque les premiers principes ne peuvent se démontrer, on s'en défie; on ne fait pas attention que la démonstration n'est qu'un raisonnement fondé sur l'évidence. Or, les premiers principes ont l'évidence par eux-mêmes, et sans raisonnement; de sorte qu'ils portent la marque de la certitude la plus invincible. Les pyrrhoniens obstinés affectent de douter que l'évidence soit signe de vérité; mais on leur demande: Quel autre signe en desirez-vous done? Quel autre croyez-vous qu'on puisse avoir? Vous en formez-vous quelque idée?

On letar dit aussi : Qui doute pense, et qui pense est et tout ce qui est vrai de sa pensée l'est aussi de la chose qu'elle représente, si cette chose a l'être ou le reçoit jamais. Voilà donc déjà des principes irréfutables: or, s'il y a quel que principe de cette nature, rien n'empêche

Jean-Pierre de Crouzas, mort en 1748, est l'auteur d'un Traité sur le beau, en deux volumes, et beaucoup trop long. F. 2 Pyrrhon, philosophe grec, vivoit vers l'an 500 de l'ère chrétienne; il chercha toute sa vie la vérité, et ne voulut jamais convenir de l'avoir trouvée. C'est de lui que prirent leur nom les pyrrhoniens ou sceptiques, et la secte du pyrrhonisme. F.

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qu'il y en ait plusieurs. Tous ceux qui porteront | de l'opinion: peu en parlent exactement. Les le même caractère auront infailliblement la mème vérité : il n'en seroit pas autrement quand notre vie ne seroit qu'un songe; tous les fantômes que notre imagination pourroit nous figurer dans le sommeil, ou n'auroient pas l'ètre, ou l'auroient tel qu'il nous paroît. S'il existe hors de notre imagination une société d'hommes foibles, telle que nos idées nous la représentent, tout ce qui est vrai de cette société imaginaire, le sera de la société réelle, et il y aura dans cette société des qualités nuisibles, d'autres estimables ou utiles, etc. ; et par conséquent des vices et des vertus. Oui, nous disent les pyrrhoniens: mais peut-être que cette société n'est pas; je réponds : Pourquoi ne seroit-elle pas, puisque nous sommes ? Je suppose qu'il y eût là-dessus quelque incertitude bien fondée, toujours serions-nous obligés d'agir comme s'il n'y en avoit pas. Que sera-ce si cette incertitude est sensiblement supposée? Nous ne nous donnons pas à nous-mêmes nos sensations; donc il y a quelque chose hors de nous qui nous les donne: si elles sont fidèles ou trompeuses; si les objets qu'elles nous peignent sont des illusions ou des vérités, des réalités ou des apparences, je n'entreprendrai point de les démontrer. L'esprit de l'homme qui ne connoît qu'imparfaitement, ne sauroit prouver parfaitement; mais l'imperfection de ses connoissances n'est 'pas plus manifeste que leur réalité ; et s'il leur manque quelque chose pour la conviction du côté du raisonnement, l'instinct le supplée avec usure. Ce que la réflexion trop foible n'ose décider, le sentiment nous force de le croire. S'il est quelque pyrrhonien réel et parfait parmi les hommes, c'est dans l'ordre des intelligences un monstre qu'il faut plaindre. Le Pyrrhonisme parfait est le délire de la raison, et la production la plus ridicule de l'esprit humain 1.

II.

Sur la nature et la coutume.

Les hommes s'entretiennent volontiers de la force de la coutume, des effets de la nature ou

'S'Gravesande, dans son Traité des Syllogismes, réduit, à très peu de chose près, aux mêmes termes, scs arguments contre les pyrrhoniens. B.

dispositions fondamentales et originelles de cha-
que être forment ce qu'on appelle sa nature.
Une longue habitude peut modifier ces disposi-
tions primitives; et telle est quelquefois sa force
qu'elle leur en substitue de nouvelles plus con-
stantes, quoique absolument opposées : de sorte
qu'elle agit ensuite comme cause première, et
fait le fondement d'un nouvel être; d'où est
venue cette conclusion très littérale, qu'elle étoit
une seconde nature; et cette autre pensée plus
hardie de Pascal : que ce que nous prenons pour
la nature n'est souvent qu'une première cou-
tume; deux maximes très véritables. Toutefois,
avant qu'il y eût une première coutume, notre
ame existoit, et avoit ses inclinations qui fon-
doient sa nature; et ceux qui réduisent tout à
l'opinion et à l'habitude, ne comprennent pas
ce qu'ils disent : toute coutume suppose anté-
rieurement une nature, toute erreur une vérité.
l est vrai qu'il est difficile de distinguer les prin-
cipes de cette première nature de ceux de l'édu-
cation; ces principes sont en si grand nombre
et si compliqués, que l'esprit se perd à les suivre,
et il n'est pas moins malaisé de démêler ce que-
l'éducation a épuré ou gâté dans le naturel. On
peut remarquer seulement que ce qui nous reste
de notre première nature est plus véhément et
plus fort que ce qu'on acquiert par étude,
par coutume et par réflexion : parceque l'ef-
fet de l'art est d'affoiblir, lors même qu'il
polit et qu'il corrige; de sorte que nos qualités
acquises sont en même temps plus parfaites et
plus défectueuses que nos qualités naturelles ; et
cette foiblesse de l'art ne procède pas seulement
de la résistance trop forte que fait la nature,
mais aussi de la propre imperfection de ses
principes, ou insuffisants, ou mêlés d'erreur.
Sur quoi cependant je remarque, qu'à l'égard
des lettres, l'art est supérieur au génie de beau-
coup d'artistes qui, ne pouvant atteindre la
hauteur des règles et les mettre toutes en
œuvre, ni rester dans leur caractère qu'ils trou-
vent trop bas, ni arriver au beau naturel, de-
meurent dans un milieu insupportable, qui est
l'enflure et l'affectation, et ne suivent ni l'art ni
la nature. La longue habitude leur rend propre
ce caractère forcé; et à mesure qu'ils s'éloi-
gnent davantage de leur naturel, ils croient

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élever la nature don incomparable, qui n'ap- | partient qu'à ceux que la nature même inspire avec le plus de force. Mais telle est l'erreur qui les flatte; et malheureusement rien n'est plus ordinaire que de voir les hommes se former par étude et par coutume un instinct particulier, et s'éloigner ainsi, autant qu'ils peuvent, des lois générales et originelles de leur être : comme si la nature n'avoit pas mis entre eux assez de différences, sans y en ajouter par l'opinion. De là vient que leurs jugements se rencontrent si rarement. Les uns disent: Cela est dans la nature ou hors de la nature, et les autres tout au contraire. Il y en a qui rejettent, en fait de style, les transitions soudaines des Orientaux, et les sublimes hardiesses de Bossuet'; l'enthousiasme même de la poésie ne les émeut pas; ni sa force et son harmonie, qui charment avec tant de puissance ceux qui ont de l'oreille et du goût. Ils regardent ces dons de la nature, si peu ordinaires, comme des inventions forcées et des jeux d'imagination, tandis que d'autres admirent l'emphase comme le caractère et le modèle d'un beau naturel. Parmi ces variétés inexplicables de la nature ou de l'opinion, je crois que la coutume dominante peut servir de guide à ceux qui se mêlent d'écrire ; parcequ'elle vient de la nature dominante des esprits, ou qu'elle la plie à ses règles, et forme le goût et les mœurs : de sorte qu'il est dangereux de s'en écarter, lors même qu'elle nous paroît manifestement vicieuse. Il n'appartient qu'aux hommes extraordinaires de ramener les autres au vrai, et de les assujettir à leur génie particulier; mais ceux qui conclueroient de là que tout est opinion, et qu'il n'y a ni nature ni coutume plus parfaite l'une que l'autre par son propre fonds, seroient les plus inconséquents de tous les hommes.

III.

Nulle jouissance sans action.

Ceux qui considèrent sans beaucoup de réflexion les agitations et les misères de la vie humaine, en accusent notre activité trop empressée, et ne cessent de rappeler les hommes

'Jacques Bénigne Bossuet, évêque de Condom, puis de Meaux, mourut en 1704. B.

au repos et à jouir d'eux-mêmes. Ils ignorent que la jouissance est le fruit et la récompense du travail; qu'elle est elle-même une action; qu'on ne sauroit jouir qu'autant que l'on agit, et que notre ame enfin ne se possède véritablement que lorsqu'elle s'exerce tout entière. Ces faux philosophes s'empressent à détourner l'homme de sa fin, et à justifier l'oisiveté; mais la nature vient à notre secours dans ce danger. L'oisiveté nous lasse plus promptement que le travail, et nous rend à l'action; détrompés du néant de ses promesses; c'est ce qui n'est pas échappé aux modérateurs de systèmes, qui se piquent de balancer les opinions des philosophes et de prendre un juste milieu. Ceux-ci nous permettent d'agir, sous condition néanmoins de régler notre activité et de déterminer selon leurs vues la mesure et le choix de nos occupations; en quoi ils sont peut-être plus inconséquents que les premiers, car ils veulent nous faire trouver notre bonheur dans la sujétion de notre esprit ; effet purement surnaturel, et qui n'appartient qu'à la religion, non à la raison. Mais il est des erreurs que la prudence ne veut pas qu'on approfondisse.

IV.

De la certitude des principes.

Nous nous étonnons de la bizarrerie de certaines modes, et de la barbarie des duels ; nous triomphons encore sur le ridicule de quelques coutumes, et nous en faisons voir la force. Nous nous épuisons sur ces choses comme sur des abus uniques, et nous sommes environnés de préjugés sur lesquels nous nous reposons avec une entière assurance. Ceux qui portent plus loin leurs vues remarquent cet aveuglement ; et entrant là-dessus en défiance des plus grands principes, concluent que tout est opinion; mais

Le P. Charles Le Gobien, dans sa Préface de l'Histoire de l'Édit de l'empereur de lu Chine, donne cette morale aux brachmanes, qu'il appelle bramènes. Ils poussent si loin, dit-il, l'apathie ou l'indifférence, à laquelle ils rapportent toute la sainteté, qu'il faut devenir pierre ou statue pour en acquérir la per

fection. Non seulement ils enseignent que le sage ne doit avoir aucune passion, mais qu'il ne lui est pas permis d'avoir même un desir; de sorte qu'il doit continuellement s'appliquer à ne vouloir rien, à ne sentir rien, à bannir si loin de son esprit toute idée de vertu et de sainteté, qu'il n'y ait rien en lui de contraire à la parfaite quiétude de l'ame. F.

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