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doit avoir la force de fixer sa pensée fugitive, peuple de la terre : nous voulons donner beaude la retenir sous ses yeux pour en considérer coup de choses à entendre sans les exprimer, le fond , et de ramener à un point une longue et les présenter sous des images douces el voichaine d'idées : c'est à ceux principalement qui lées ; nous avons confondu la délicatesse et la fiont cet esprit en partage, que la netteté et la nesse, qui est une sorte de sagacité sur les chojustesse sont plus nécessaires ! Quand ces avan- ses de sentiment'. Cependant la nature sépare lages leur manquent, leurs vues sont mêlées souvent des dons qu'elle a faits si divers : grand d'illusions et couvertes d'obscurités. Et néan- nombre d'esprits délicats ne sont que délicats; moins, comme de tels esprits voient toujours beaucoup d'autres ne sont que fins; on en voit plus loin que les autres dans les choses de leur même qui s'expriment avec plus de finesse qu'ils ressort, ils se croient aussi bien plus proches de n'entendent, parcequ'ils ont plus de facilité à la vérité que le reste des hommes ; mais ceux-ci parler qu'à concevoir. Cette dernière singulane pouvant les suivre dans leurs sentiers tené- rité est remarquable; la plupart des hommes breux, ni remonter des conséquences jusqu'à la sentent au-delà de leurs foibles expressions ; hauteur des principes, ils sont froids et dédai- l'eloquence est peut-être le plus rare comme le gneux pour cette sorte d'esprit qu'ils ne sau- plus gracieux de tous les dons. roient mesurer.

La force vient aussi d'abord du sentiment, et Et même entre les gens profonds, comme les se caractérise par le tour de l'expression ; mais uns le sont sur les choses du monde, et les au- quand la nelleté et la justesse ne lui sont pas tres dans les sciences, ou dans un art particu- jointes, on est dur au lieu d'être fort, obscur lier, chacun préférant son objet dont il connoît au lieu d'être précis, etc. mieux les usages, c'est aussi de tous les côtés matière de dissension.

Enfin, on remarque une jalousie encore plus particulière entre les esprits vifs et les esprits

De l'étendue de l'esprit. profonds, qui n'ont l'un qu'au défaut de l'autre; car les uns marchant plus vite, et les autres al

Rien ne sert au jugement et à la penetration

comme l'étendue de l'esprit. On peut la regarlant plus loin, ils ont la folie de vouloir entrer en concurrence , et ne trouvant point de mesure der, je crois, comme une disposition admirable pour des choses si différentes, rien n'est ca- des organes , qui nous donne d'embrasser beaupable de les rapprocher.

coup d'idées à la fois sans les confondre.

Un esprit étendu considère les êtres dans IX.

leurs rapports mutuels : il saisit d'un coup d'ail

tous les rameaux des choses ; il les réunit à leur De la délicatesse, de la finesse et de la force. source et dans un centre commun ; il les met La délicatesse vient essentiellement de l'ame": lumière sur de grands objets et sur une vaste

sous un mème point de vue. Enfin il répand la c'est une sensibilité dont la coutume, plus ou

surface. moins hardie, détermine aussi le degré 3. Des nations ont mis de la délicatesse où d'autres avoir l'esprit étendu ; mais il est possible qu'on

On ne sauroit avoir un grand genie sans n'ont trouvé qu'une langueur sans grace; celdes-ci au contraire. Nous avons mis peut-être ait l'esprit étendu sans avoir du genie; car ce celte qualité à plus haut prix qu'aucun autre sont deux choses distinctes. Le génie est actif,

, borne c'est à ceux, etc. Descartes me paroît un esprit très pro à la spéculation ; il est froid, paresseux et timide. fond , quoique faux et romancsqne. V.

fécond ; l'esprit étendu, fort souventse

Personne n'ignore que cette qualité dépend 2 La delicatesse vient essentiellement de l'ame. La délicatesse est, ce me semble , finesse et grace. V.

aussi beaucoup de l'ame, qui donne ordinaire3 C'est une sensibilité, etc. La coutume, les meurs du pays qu'on habile, détertninent le degré de délicatesse et de sensibi- On n'a jamais dit que la finesse fût une sorte de sagacite lité qu'on porte sur certaines choses, c'est-à-dire qu'elles for- sur les choses de sentiment. Cela ne pourroit se dire que de ment en nous des habitudes qui rendent cette délicatesse plus la délicatesse de l'ame. S. ou moins sévère, cette sensibilité plus ou moins vive. S.

2 Métaphore incohérente : un rameau n'a pas de source. M.

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ment à l'esprit ses propres bornes, et le rétrécit tres ce genre d'esprit; mais, parcequ'il est difou l'étend , selon l'essor qu'elle-même se donne. ficile aux hommes de ne pas outrer ce qui est

bien, ils ont fait du plus naturel de tous les dons XI.

un jargon plein d'affectation. L'envie de briller

leur a fait abandonner par réflexion le vrai et Des saillies.

le solide, pour courir sans cesse après les allyLe mot de saillie vient de sauter; avoir des sions et les jeux d'imagination les plus frivoles; saillies, c'est passer sans gradation d'une idée il semble qu'ils soient convenus de ne plus rien à une autre qui peut s'y allier. C'est saisir les dire de suivi, et de ne saisir dans les choses que rapports des choses les plus éloignées ; ce qui ce qu'elles ont de plaisant, et leur surface. Cet demande sans doute de la vivacité et un esprit esprit, qu'ils croient si aimable, est sans doute agile. Ces transitions soudaines et inattendues bien éloigné de la nature, qui se plait à se reposer causent toujours une grande surprise; si elles sur les sujets qu'elle embellít, et trouve la vase portent à quelque chose de plaisant, elles riété dans la fécondité de ses lumières, bien excitent à rire ; si à quelque chose de profond, plus que dans la diversité de ses objets. Un agré elles étonnent; si à quelque chose de grand, ment si faux et si superficiel est un art ennemi elles élèvent : mais ceux qui ne sont pas capa- 1 du cæur et de l'esprit", qu'il resserre dans des bles de s'élever, ou de pénétrer d'un coup d'æil bornes étroites; un art qui ôte la vie de tous les des rapports trop approfondis, n'admirent que discours en bannissant le sentiment qui en est ces rapports bizarres et sensibles que les gens l'ame, et qui rend les conversations du monde du monde saisissent si bien. Et le philosophe, aussi ennuyeuses qu’insensées et ridicules. qui rapproche par de lumineuses sentences les vérités en apparence les plus séparées, réclame

XII. inutilement contre celle injustice : les hommes frivoles, qui ont besoin de temps pour suivre ces grandes démarches de la réflexion, sont dans une espèce d'impuissance de les admirer;

Le goût est une aptitude à bien juger des obattendu que l'admiration ne se donne qu'à la jets de sentiment". Il faut donc avoir de l'ame surprise, et vient rarement par degrés. pour avoir du goût ; il faut avoir aussi de la pé

Les saillies tiennent en quelque sorte dans nétration, parceque c'est l'intelligence qui rel'esprit le même rang que l'humeur peut avoir mue le sentiment. Ce que l'esprit ne pénètre dans les passions '. Elles ne supposent pas né- qu'avec peine ne va pas souvent jusqu'au coeur, cessairement de grandes lumières, elles pei- où n'y fait qu'une impression foible ; c'est là ce gnent le caractère de l'esprit. Ainsi ceux qui qui fait que les choses qu'on ne peut saisir d'un approfondissent vivement les choses , ont des coup d'oeil ne sont point du ressort du goût. saillies de réflexion ; les gens d'une imagination

Le bon goût consiste dans un sentiment de la heureuse, des saillies d'imagination ; d'autres, belle nature; ceux qui n'ont pas un esprit nades saillies de mémoire; les méchants, des mé- turel ne peuvent avoir le goût juste. chancetés ; les gens gais, des choses plaisan

Toute vérité peut entrer dans un livre de rétes, etc.

flexion; mais dans les ouvrages de goût, nous Les gens du monde, qui font leur étude de ce

Un agrément si faux,etc. L'auteur veut parler sans doute qui peut plaire, ont porté plus loin que les au- ici de cette habitude et de ce talent qu'ont les gens du monde

de glacer tout sentiment par une plaisanterie, et de couper. · Les saillies tiennent, etc. Quel rang tient l'humeur entre court à toute discussion sérieuse par une saillie heureuse, fou les passions? est-elle une passion ? Cette pensée peut expliquer dée sur quelques frivoles rapports de mots. S. l'humour des Anglois. M. – L'humeur, comme la colère, est 2 Le goût, etc. Le goût ne porte-t-il pas aussi sur des objets une passion momentanée qui ne mène à rien , parce qu'elle n'a qui ne sont pas de sentiment, mais du simple ressort de l'es. point de but déterminé. Est-ce en cela que Vauvenargues la prit? M. compare aux saillies qui, le plus souvent, ne prouvent rien? ou Par objets de sentiment, l'auteur entend les choses qui se bien l'humeur est-elle prise ici pour le caractère ? De quelque sentent et ne se raisonnent pas; il le dit lui-même. B. manière qu'on veuille l'entendre, ce passage est difficile à ex- 3 Mais dans les ouvrages de goût, etc. Qu'est-ce que les oupliquer. s.

Frages de goût ? Sont-ce les ouvrages dont le goût seuldoit jager ?

Du goût.

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aimons que la vérité soit puisée dans la nature; / pas d'abord, on ne le sent que par degrés, nous ne voulons pas d'hypothèses ; tout ce qui comme l'on fait en jugeant'. De là vient qu'on n'est qu'ingénieux est contre les règles de goût. voit des ouvrages critiques du peuple, qui ne

Comme il y a des degrés et des parties diffé- lui en plaisent pas moins ; car il ne les critique rentes dans l'esprit, il y en a de même dans le que par réflexion, et il les goûte par sentiment. goût. Notre goût peut, je crois, s'étendre au- Que les jugements du public, épurés par le tant que notre intelligence; mais il est difficile temps et par les maîtres, soient donc, si l'on qu'il passe au-delà. Cependant ceux qui ont une veut, infaillibles; mais distinguons-les de son

sorte de talent se croient presque toujours un goût, qui paroit toujours récusable. 13 goût universel, ce qui les porte quelquefois jus- Je finis ces observations : on demande de

qu'à juger des choses qui leur sont les plus puis long-temps s'il est possible de rendre
étrangères. Mais cette présomption, qu'on pour- raison des matières de sentiment; lous avouent
roil supporter dans les hommes qui ont des ta- que le sentiment ne peut se connoître que par
lents , se remarque aussi parmi ceux qui rai- expérience; mais il est donné aux habiles d'ex-
sonnent des talents, et qui ont une teinture pliquer sans peine les causes cachées qui l'ex-
superficielle des règles du goût, dont ils font des citent. Cependant bien des gens de goût n'ont
applications tout-à-fait extraordinaires. C'est pas cette facilité, et nombre de dissertateurs
dans les grandes villes, plus que dans les au- qui raisonnent à l'infini, manquent du senti-
tres , qu'on peut observer ce que je dis : elles ment, qui est la base des justes notions sur le
sont peuplées de ces hommes suffisants qui ont goût.
assez d'éducation et d'habitude du monde pour

XU.
parler des choses qu'ils n'entendent point: aussi
sont-elles le théâtre des plus impertinentes dé- Du langage et de l'éloquence.
cisions ; et c'est là que l'on verra mettre, à côté
des meilleurs ouvrages, une fade compilation

On peut dire en général de l'expression, des traits les plus brillants de morale et de qu'elle répond à la nature des idées, et par

goût, mêlés à des vieilles chansons et à d'autres conséquent aux divers caractères de l'esprit. wo extravagances, avec un style si bourgeois et si

Ce seroit néanmoins une témérité de juger ridicule, que cela fait mal au cour.

de tous les hommes par le langage. Il est rare Je crois que l'on peut dire, sans témérité, peut-être de trouver une proportion exacte en* que le goût du plus grand nombre n'est pas tre le don de penser et celui de s'exprimer. Les juste : le cours déshonorant de tant d'ouvrages termes n'ont pas une liaison nécessaire avec les ridicules en est une preuve sensible. Ces écrits, idées : on veut parler d'un homme qu’on conil est vrai, ne se soutiennent pas ; mais ceux noît beaucoup; dont le caractère, la figure, le qui les remplacent ne sont pas formés sur un maintien, tout est présent à l'esprit, hors son meilleur modèle : l'inconstance apparente du nom qu'on veut nommer, et qu'on ne peut rappublic ne tombe que sur les auteurs. Cela vient peler; de même de beaucoup de choses dont on de ce que les choses ne font d'impression sur a des idées fort nettes, mais que l'expression nous que selon la proportion qu'elles ont avec

ne suit pas : de là vient que d'habiles gens mannotre esprit ; tout ce qui est hors de notre sphère quent quelquefois de cette facilité à rendre leurs nous échappe, le bas, le naïf, le sublime, etc. idées, que des hommes superficiels possèdent

Il est vrai que les habiles reforment nos ju- avec avantage. gements; mais ils ne peuvent changer notre

i Ce que l'on ne sent pas d'abord, on ne le sent que par goût, parceque l'ame a ses inclinations indé- degrés, comme l'on fait en jugeant. Il y a, je crois , beau. pendantes de ses opinions; ce que l'on ne sent coup de gens capables de sentir par degrés, ou lorsqu'on les

en avertit, des choses qu'ils n'avoient pas senties d'abord. Mais Mais il y en a de plusieurs sortes : pourquoi ce qui n'est qu'in- cela est vrai plutôt des beautés que des défauts. On n'est jamais génieux en doit-il être banni? Ce qui n'est qu'ingénieux n'est choqué du défaut qui n'a point choqué d'abord; mais on pent, pas vrai , et ce qui n'est pas vrai n'est bon nulle part; et ou est à force de réflexion, se transporter pour des beautés qu'on n'ala vérité qui ne soit pas puisée dans la nature? Toute cette voit pas senties d'abord, parcequ'on n'avoit pu en einbrasser pensée ne paroit pas nette. S.

d'un coup d'mil tout le mérite. S.

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La précision et la justesse du langage dépen- sition, dans la recherche même des plaisirs, dent de la propriété des termes qu'on emploie. rien ne peut réussir sans elle. Elle se joue des

La force ajoute à la justesse et à la briéveté passions des hommes, les émeut, les calme, les ce qu'elle emprunte du sentiment : elle se ca- pousse, et les détermine à son gré : tout cède ractérise d'ordinaire par le tour de l'expression. à sa voix, elle seule enfin est capable de se cé

La finesse emploie des termes qui laissent lebrer dignement. beaucoup à entendre. La délicatesse cache sous le voile des paroles

XIV. ce qu'il y a dans les choses de rebutant.

De l'invention. La noblesse a un air aisé, simple, précis, naturel.

Les hommes ne sauroient créer le fond des Le sublime ajoule à la noblesse une force et choses; ils les modifient. Inventer n'est donc une hauteur qui ébranlent l'esprit, qui l'éton- pas créer la matière de ses inventions, mais lui nent et le jettent hors de lui-même; c'est l'ex- donner la forme. Un architecte ne fait pas le pression la plus propre d'un sentiment élevé, marbre qu'il emploie à un édifice, il le dispose

; ou d'une grande et surprenante idée.

et l'idée de celle disposition, il l'emprunte enOn ne peut sentir le sublime d'une idée dans core de différents modèles qu'il fond dans son une foible expression; mais la magnificence des imagination , pour former un nouveau tout. paroles avec de foibles idées est proprement du De même un poète ne crée pas les images de phébus : le sublinie veut des pensées élevées, sa poésie ; il les prend dans le sein de la nature, avec des expressions et des tours qui en soient et les applique à différentes choses pour les dignes.

figurer aux sens : et encore le philosophe; il L'eloquence embrasse tous les divers carac- saisit une vérité souvent ignorée, mais qui tères de l'élocution : peu d'ouvrages sont élo- existe éternellement, pour joindre à une autre quents ; mais on voit des traits d'éloquence se- vérité, et pour en former un principe. Ainsi se més dans plusieurs écrits.

produisent en différents genres les chefs-d'oeuIl y a une éloquence qui est dans les paroles, vre de la réflexion et de l'imagination. Tous et qui consiste à rendre aisément et convena- ceux qui ont la vue assez bonne

pour

lire dans blement ce que l'on pense; de quelque nature le sein de la nature, y découvrent, selon le caqu'il soit; c'est là l'éloquence du monde. Il y ractère de leur esprit, ou le fond et l'enchaineen a une autre dans les idées mêmes et dans les ment des vérités que les hommes effleurent, ou sentiments, jointe à celle de l'expression : c'est l'heureux rapport des images avec les vérités la véritable.

qu'elles embellissent. Les esprits qui ne peuOn voit aussi des hommes que le monde vent pénétrer jusqu'à cette source féconde, qui échauffe, et d'autres qu'il refroidit. Les pre- n'ont pas assez de force et de justesse pour lier iniers ont besoin de la présence des objets; les leurs sensations et leurs idées, donnent des fanautres, d'être retirés et abandonnés à eux-mê tômes sans vie , et prouvent , plus sensiblement mes : ceux-là sont éloquents dans leur conver- que tous les philosophes, notre impuissance à sation, ceux-ci dans leurs compositions. créer. Un

peu d'imagination et de mémoire, un es- Je ne blâme pas néanmoins ceux qui se serprit facile, suffisent pour parler avec élégance; vent de cette expression pour caractériser avec mais que de choses entrent dans l'éloquence ! le plus de force le don d'inventer. Ce que j'ai dit raisonnement et le sentiment, le naïf et le pa se borne à faire voir que la nature doit être le 1hétique, l'ordre et le désordre, la force et la modèle de nos inventions, et que ceux qui grace, la douceur et la véhémence, etc. quittent ou la méconnoissent ne peuvent rien

Tout ce qu'on a jamais dit du prix de l'élo- faire de bien. quence n'en est qu'une foible expression. Elle Savoir après cela pourquoi les hommes queldonne la vie à tout : dans les sciences, dans les quefois médiocres excellent à des inventions on affaires, dans la conversation, dans la compo- | des hommes plus éclairés ne peuvent atteindre;

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fc'est là le secret du génie, que je vais tâcher | après ceux qui mettent toutes leurs ressources d'expliquer.

et toute leur activité en ouvre, en faveur d'un XV.

objet unique.

C'est cette chaleur du génie et cet amour de Du génie et de l'esprit.

son objet qui lui donnent d'imaginer et d'in

venter sur cet objet même. Ainsi, selon la pente Je crois qu'il n'y a point de génie sans acti- de leur ame et le caractère de leur esprit, les vité. Je crois que le génie dépend en grande uns ont l'invention de style, les autres celle du partie de nos passions. Je crois qu'il se forme raisonnement, ou l'art de former des systèmes. du concours de beaucoup de différentes quali- D'assez grands génies ne paroissent presqueavoir tés, et des convenances secrètes de nos inclina- eu que l'invention de détail : tel est Montaigne. tions avec nos lumières. Lorsque quelqu'une La Fontaine, avec un génie bien différent de des conditions nécessaires manque, le génie celui de ce philosophe, est néanmoins un autre n'est point ou n'est qu'imparfait; et on lui con- exemple de ce que je dis. Descartes, au conteste son nom.

traire, avoit l'esprit systématique et l'invention Ce qui forme donc le génie des négociations, des desseins; mais il manquoit, je crois, de l'iou celui de la poésie, ou celui de la guerre, etc., magination dans l'expression ', qui embellit les ce n'est pas un seul don de la nature, comme pensées les plus communes. on pourroit croire : ce sont plusieurs qualités, A cette invention du génie est attaché, comme soit de l'esprit, soit du corur, qui sont insépara- on sait, un caractère original, qui tantôt naît blement et intimement réunies.

des expressions et des sentiments d'un auteur, Ainsi l'imagination, l'enthousiasme , le talent tantôt de ses plans, de son art, de sa manière de peindre, ne suffisent pas pour faire un poëte : d'envisager et d'arranger les objets. Car un il faut encore qu'il soit né avec une extrême homme qui est maitrisé par la pente de son sensibilité pour l'harmonie, avec le génie de sa esprit et par les impressions particulières et langue, et l'art des vers.

personnelles qu'il reçoit des choses, ne peut Ainsi la prévoyance, la fécondité, la célé- ni ne veut dérober son caractère à ceux qui rité de l'esprit sur les objets militaires, ne l'épient, formeroient pas un grand capitaine, si la sécu- Cependant il ne faut pas croire que ce carácrité dans le péril, la vigueur du corps dans les tère original doive exclure l'arı d'imiter. Je ne opérations laborieuses du métier, et enfin une connois point de grands hommes qui n'aient activité infatigable, n'accompagnoient ses autres adopté des modèles. Rousseau · a imité Marot; talents.

Corneille 3, Lucain et Sénèque; Bossuet, les C'est la nécessité de ce concours de tant de prophètes ; Racine, les Grecs et Virgile; et qualités indépendantes les unes des autres, qui Montaigne dit quelque part qu'il y a en lui une fait apparemment que le génie est toujours si condition aucunement singeresse et imitatrice. rare. Il semble que c'est une espèce de hasard, Mais ces grands hommes, en imitant, sont dequand la nature assorlit ces divers mérites dans meurés originaux, parcequ'ils avoient à peu un même homme. Je dirois volontiers qu'il lui près le même génie que ceux qu'ils prenoient en coûte moins pour former un homme d'es- pour modèles : de sorte qu'ils cultivoient leur prit, parcequ'il n'est pas besoin de mettre entre propre caractère, sous ces maitres qu'ils conses talents cette correspondance que veut le sultoient, et qu'ils surpassoient quelquefois ; génie.

au lieu que ceux qui n'ont que de l'esprit, sont Cependant on rencontre quelquefois des gens d'esprit qui sont plus éclairés que d'assez beaux i Mais il manquoit, je crois, de l'imagination , etc. Mais génies. Mais soit que leurs inclinations parta-" pour faire un bon usage des mathématiques ; voila pourquoi il

il manquoit bien davantage de la justesse d'esprit nécessaire gent leur application, soit que la foiblesse de a dit tant de folies. V. leur ame les empèche d'employer la force de

2 Rousseau ( Jeun-Baptiste). B.

3 Pierre Corneille, dans ses tragédies, a emprunté quelques leur esprit, on voit qu'ils demeurent bien loin traits de la Pharsale de Lucain et des tragédies de Sénèque. B.

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