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nent, comme celles de tous les bons esprits, à une plus éclairés, et a servi comme de signal à la justice vue incomplète de l'objet et à la précipitation du ju- universelle qu'on a rendue dès-lors à l'auteur de gement. Il ne doit aussi qu'à lui un grand nombre Phèdre et d'Athalie. On peut dire que ce sont Volde vérités qu'il a puisées dans une ame supérieure taire et Vauvenargues qui ont fixé les premiers le aux. illusions de la vanité comme aux subterfuges rang que ce grand poëte a pris dans l'opinion, et des foiblesses , et dans un esprit indépendant des qu'il conservera sans doute dans la postérité. préjugés établis par la mode , ainsi que des opinions Quant à Corneille, Vauvenargues ne put jamais accréditées par des noms imposants.

se résoudre à rendre à ce puissant génie la justice En 1743, peu de temps après son retour de Bo- qu'il méritoit; mais le jugement qu'il en portoit hême, Vauvenargues entra en correspondance avec tenoit plus à son caractère qu'à son goût. Moins Voltaire, qui étoit alors dans tout l'éclat de sa re- touché de la peinture des vertus sévères et des sennommée, disputant la gloire à la jalousie et à la ma-timents exaltés, peu conformes à la douceur de son lignité, éclipsant ses rivaux par la supériorité et la ame, que choqué du faste qui s'y mêle quelquefois variété de ses talents, et conquérant l'empire litté- et qui blessoit la simplicité et la modestie de son caraire à force de victoires.

ractère, il ne pouvoit pas s'élever à cette admiration Tous ceux qui aimoient et cultivoient les lettres, passionnée qui transporte les ames capables de s'en les jeunes gens sur-tout, le regardoient comme l'ar- pénétrer, et leur donne souvent des émotions plus bitre du goût et le dispensateur de la réputation; ils délicieuses que la peinture des affections plus douces ambitionnoient son suffrage, lui adressoient leurs et plus tendres. Les raisonnements de Voltaire ne écrits , et regardoient une réponse de lui comme un parent entièrement changer ses idées à cet égard. encouragement, et un éloge, qui n'étoit d'ordinaire Trop modeste pour ne pas céder quelquefois au juqu'un compliment, comme un brevet d'honneur. gement d'un homme dont le goût naturellement On ignore d'ailleurs les circonstances qui occasio- exquis étoit encore perfectionné par des études apnèrent le commerce de lettres qui s'établit entre profondies de l'art, il avoit en même temps l'esprit Voltaire et Vauvenargues avant qu'ils se fussent trop indépendant pour admirer sur parole des beaurencontrés.

tés dont il n'avoit pas le sentiment. La comparaison du mérite de Corneille et de Ra- Ses fragments sur Bossuet et Fénelon sont remarcine forme le sujet de la première lettre de Vauve- quables, non-seulement par la justesse avec laquelle nargues à Voltaire. Celui-ci, toujours flatté des il a saisi le caractère propre de leur talent, mais enhommages que lui attiroit sa célébrité, négligeoit core par l'art avec lequel il a su prendre le style de rarement de les payer par des témoignages d'estime l'un et de l'autre, en parlant de chacun d'eux. Ne et de bienveillance. Mais il ne se contenta pas de eroit-on pas lire une page de Télémaque, en lisant répondre à la confiance de Vauvenargues par des cette apostrophe à Fénelon : « Né pour cultiver la phrases obligeantes; il se plut à y joindre des con- « sagesse et l'humanité dans les rois, ta voix ingéseils utiles , en modérant l'excès du zèle qui portoit « nue fit retentir au pied du trône les calamités du ce jeune militaire à rabaisser Corneille pour élever « genre humain foulé par les tyrans, et défendit Racine et le venger des préventions injustes de « contre les artifices de la flatterie la cause abanquelques vieux partisans du père du théâtre. Il est « donnée des peuples. Quelle bonté de cæyr! quelle assez curieux de voir, dans cette correspondance, « sincérité se remarque dans les écrits ! quel éclat Voltaire, admirateur non moins passionné de Ra- « de paroles et d'images ! Qui sema jamais tant de cine que Vauvenargues, défendre en même temps, « fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et contre des critiques fausses ou exagérées, le génie « tendre ? Qui orna jamais la raison d'une si loude ce même Corneille, dont on l'a depuis accusé, « chante parure ? Ah! que de trésors d'abondance avec si peu de raison, d’être le détracteur jaloux et « dans ta riche simplicité! » le censeur injuste.

Vauvenargues, dans ces fragments, défend FéneOn voit que Vauvenargues, éclairé par le goût lon contre Voltaire, qui admiroit médiocrement sa de Voltaire , rectifia ses premières idées sur Cor-belle prose, encore qu'un peu trainante; comme il neille. Les opinions qu'il avoit exposées dans sa défendit contre lui La Fontaine et Pascal. Voltaire première lettre se retrouvent avec quelques adou- étoit moins touché d'une tournure naive que d'une cissements dans le chapitre de ses OEuvres, inti- pensée brillante, et il auroit mieux aimé qu'un tulé Corneille et Racine. L'analyse qu'il y fait du homme aussi dévot que Pascal ne fût pas un homme caractère propre des tragédies de Racine et de l'ini- de génie. Malgré l'admiration et l'attachement qu'il mitable perfection de son style a élé le type des avoit voués à Voltaire , Vauvenargues ne craignoit jugements qu'en ont portés depuis les critiques les pas de le contredire, et dans le brillant portrait qu'il

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fait de ses talents et de ses ouvrages, il ne dissimule dans le but de leurs méditations et dans le résultat pas les défauts qu'il y remarque.

de leurs maximes. Pascal , voué à la solitude, a exaBoileau et La Bruyère sont appréciés par Vauve- miné les hommes sans chercher à en tirer parti, el nargues avec autant de finesse que de goût; mais il comme des instruments qui ne sont plus à son usage; n'a pas senti également le mérite de Molière, et l'on il a pénétré, aussi avant peut-être qu'on puisse le ne doit pas s'en étonner. Indulgent et sérieux, il faire, dans la profondeur des foiblesses et des miétoit peu frappé du ridicule, et il avoit trop réfléchi seres humaines; mais il en a cherché le principe sur les foiblesses humaines, pour qu'elles pussent dans les dogmes de la religion , non dans la nature lui causer beaucoup de surprise. Les caractères qu'il de l'homme; et ne considérant leur existence ici-bas a essayé de tracer dans le genre de La Bruyère, sont que comme un passage d'un instant à une existence saisis avec finesse, dessinés avec vérité, mais non éternelle de bonheur ou de malheur, il n'a travaillé avec l'énergie et la vivacité de couleurs qu’on ad-qu'à nous détacher de nous-mêmes par le spectacle mire dans son modèle. On voit qu'en observant les de nos infirmités, pour tourner toutes nos pensées caractères, les passions, les ridicules des hommes, et lous nos sentiments vers cette vie éternelle, seule il apercevoit moins l'effet qui en résulte pour la so- digne de nous occuper. Vauvenargues, au contraire, ciété, que la combinaison des causes qui les produi-a eu pour but de nous élever au-dessus des foisent; accoutumé à rechercher les rapports qui les blesses de notre nature par des considérations tirées expliquent, plutôt que les contrastes qui les font res de notre nature même et de nos rapports avec nos sortir, il éloit trop occupé de ce qui les rend naturels semblables. Destiné à vivre dans le monde, ses répour être ému de ce qui les rend plaisants. Pascal, flexions ont pour objet d'enseigner à conneitre les celui de nos moralistes qui a le plus profondément hommes pour en tirer le meilleur parti dans la

sopénétré dans les misères des hommes , na ni ri, ni ciété. Il leur montre leurs foiblesses pour leur apfait rire à leurs dépens. C'est une étude sérieuse que prendre à excuser celle des autres. « Je crois, a dit celle de l'homme considéré en lui-même. Les foi- « Voltaire, que les pensées de ce jeune militaire blesses, qui dans certaines circonstances peuvent le a seroient aussi utiles à un homme du monde fait rendre ridicule, méritent bien aussi d'être observées « pour la société, que celles du héros de Port-Royal avec attention : les effets les plus graves peuvent en « pouvoient l’être à un solitaire qui ne cherche que résulter.

« de nouvelles raisons pour hair et mépriser le genre « Ne vous étonnez pas , dit Pascal, si cet homme « humain. » « ne raisonne pas bien à présent; une mouche Vraisemblablement un peu d'humeur contre Pas« bourdonne à son oreille, et c'est assez pour le cal s'est mêlée à son amitié pour Vauvenargues, « rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez quand il a écrit ce jugement, peut-être exagéré, « qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal mais non dépourvu de vérité sous certains rapports. « qui tient sa raison en échec, et trouble cette puis- Pascal semble un être d'une autre nature, qui ob« sante intelligence qui gouverne les cités et les serve les hommes du haut de son génie , et les con« royaumes. »

sidère d'une manière générale qui apprend plus à La plupart de nos écrivains moralistes n'ont exa- les connoitre qu'à les conduire. Vauvenargues , plus miné l'homme que sous une certaine face. La Ro- près d'eux par ses sentiments, en les instruisant par chefoucauld, en démêlant jusque dans les replis les des maximes , cherche à les diriger par des applicaplus caches du caur humain les ruses de l'intérêt tions particulières. Pascal éclaire la route, Vauvepersonnel, a voulu sur-tout les mettre en contraste nargues indique le sentier qu'il faut suivre; les avec les motifs imposants sous lesquels elles se dé- maximes de Pascal sont plus en observations, celles guisent. La Bruyère, avec des vues moins approfon- de Vauvenargues plus en préceples. dies peut-être, mais plus étendues et plus précises, « C'est une erreur dans les grands , dit-il, de a peint de l'homme, a dit un excellent observateur', « croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence l'effet qu'il produit dans le monde; Montaigne, les « leurs paroles et leurs promesses. Les hommes impressions qu'il en reroit, et Vauvenargues les « souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se dispositions qu'il y porte”; et c'est en cela que « sont en quelque sorte approprié par l'espérance. » Vauvenargues se rapproche sur-lont de Pascal. Mais « Le fruit du travail est le plus doux plaisir. » la différence du caractère et de la destination de ces « Il faut permettre aux hommes d'être un peu indeux profonds écrivains en a mis une bien grande « conséquents, afin qu'ils puissent retourner à la

« raison quand ils l'ont quittée , et à la vertu quand · Madeinoiselle Pauline de Meulan, depuis madame Guizot. B. » Mélanges de littérature de Suard, t. 1, page 309, Puris ,

« ils l'ont trahie. » 1803. B.

« La plus fausse de toutes les philosophies est celle

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« qui, sous prétexte d'affranchir les hommes desprit, blessés par le spectacle du mal et trop aisé« embarras des passions , leur conseille l'oisiveté. » ment découragés par l'expérience. Les conseils des

On a observé que le sentiment encourageant qui vieillards, dit-il quelque part, sont comme le soleil a dicté la doctrine de Vauvenargues, et la manière d'hiver : ils éclairent sans échauffer. en quelque sorte paternelle dont il la présente, sem- Vauvenargues, voyant arriver le terme de sa vie, blent le rapprocher beaucoup plus des philosophes et privé de tout ce qui auroit pu embellir cette vie anciens que des modernes. La Rochefoucauld hu- qu'il avoit consacrée à la vertu, n'écrivoit que pour milie l'homme par une fausse théorie; Pascal l'af- faire sentir le charme et les avantages de la vertu. flige et l'effraie du tableau de ses misères; La Bruyère « L'utilité de la vertu, dit-il, est si manifeste, que l'amuse de ses propres travers; Vauvenargues le « les méchants la pratiquent par intérêt. » console et lui apprend à s'estimer.

« Rien n'est si utile que la réputation, et rien ne Un écrivain anonyme qui a publié' un jugement « donne la réputation si sûrement que le mérite, » sur Vauvenargues, plein de finesse et de justesse, « Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne et dont j'ai déjà emprunté quelques idées, me four- « peut le faire; et s'il n'aide à notre fortune, il sounira encore un passage qui vient à l'appui de mes « tient notre adversité. Mais pourquoi séparer des observations. « Presque tous les anciens, dit-il, ont « choses que la raison même a unies ? Pourquoi dis« écrit sur la morale; mais chez eux elle est toujours « tinguer la vraie gloire du mérite, qui en est la « en préceptes, en sentences concernant les devoirs « source et dont elle est la preuve ? » « des hommes , plutôt qu'en observations sur leurs Et celui qui écrivoit ces réflexions n'avoit pu, avec « vices; ils s'attachent à rassembler des exemples un mérite si rare, parvenir à la fortune, ni même « de vertus, plutôt qu'à tracer des caractères odieux à la gloire qui l'eût consolé de tout. Mais séparant, a ou ridicules. On peut remarquer la même chose pour ainsi dire, sa cause de la considération géné« dans les écrits des sages indiens, et en général des rale de l'humanité, il ne croyoit pas que sa destia philosophes de tous les pays où la philosophie a née particulière fût d'un poids digne d'être mis dans « été chargée d'enseigner aux hommes les devoirs la balance où il pesoit les biens et les maux de la &a de la morale usuelle. Parmi nous, la religion chré-condition humaine. a tienne se chargeant de cette fonction respectable, Ceux qui l'ont connu rendent témoignage de cette a la philosophie a dû changer le but de ses études, paix constante, de cette indulgente bonté, de cette a son application et son langage; elle n'avoit plus justice de cœur et de cette justesse d'esprit, qui fora à nous instruire de nos devoirs , mais elle pouvoit mèrent son caractère, et que n'altérèrent jamais ses

nous éclairer sur ce qui en rendoit la pratique continuelles souffrances. Je l'ai toujours vu , dit Vola plus difficile. Les premiers philosophes étoient les taire', le plus infortuné des hommes et le plus fran

nos « foiblesses au lieu de diriger nos passions; ils ont nées de sa vie, qu'il s'étoit lié avec Voltaire de cette « surveillé, épié tous nos mouvements; ils ont porté affection tendre et profonde qui en fit la plus douce a la lumière partout; par eux toute illusion a été consolation. Voltaire, alors âgé de plus de cinquante a détruite; mais Vauvenargues en avoit conservé ans, environné des hommages de l'Europe entière « une, c'éloit l'amour de la gloire. »

qu'il remplissoit de son nom , éprouvoit , pour ce Mais l'homme est-il donc si mauvais ou si bon jeune mourant, une'amitié mêlée de respect. qu'il n'y ait en lui que des sentiments dangereux Marmontel, qui dut à Voltaire la connoissance de à détruire, ou qu'il n'y en ait pas d'utiles à lui in- Vauvenargues , donne une idée intéressante du spirer? Tant de force, perdue quelquefois à sur- charme de son commerce et de ses entretiens. « En monter les passions, ne seroit-elle pas mieux em- « le lisant, dit Marmontel ’, je crois encore l'enployée à diriger les passions vers un but salutaire ? « tendre; et je ne sais si sa conversation n'avoit pas Vauvenargues pensoit comme Sénèque qu'appren- « même quelque chose de plus animé, de plus dedre la vertu c'est désapprendre le vice. Jeune , sen- a licat que ses divins écrits. » sible, plein d'énergie, d'élévation, d'ardeur pour Il écrit ailleurs ? : « Vauvenargues connoissoit le tout ce qui est beau et bon, il a porté toute la cha- « monde et ne le méprisoit point. Ami des hommes, leur de son ame dans des recherches philosophiques, « il mettoit le vice au rang des malheurs, et la pitie où d'autres n'ont porté que les lumières de leur es- « tenoit dans son cæur la place de l'indignation et

· Madame Guizot, dans ses Essais de littérature et de mo- Éloge funebre des officiers morts dans la guerre de 1741. rale, p. 53; et dans les Mélanges de littérature de Suard, t. i. · Lettre de Marmontel à madame d'Espagnac.

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3 Note à l'Épitre dédicatoire de Denis-le-Tyran.

p. 301. B.

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« de la haine. Jamais l'art et la politique n'ont eu, il pris un essor si haut dans le siècle des petitesses ? a sur les esprits autant d'empire que lui en don- Je répondrai : C'est que Vauvenargues, en profitant ( noient la bonté de

son naturel et la douceur de des lumières de son siècle, n'en avoit point adopté a son éloquence. Il avoit toujours raison , et personne l'esprit, cet esprit du monde, si vain dans son fonds, « n'en éloit humilié. L'affabilité de l'ami faisoit ai- dit-il lui-même, par lequel il reproche à de grands a mer en lui la supériorité du maître.

écrivains de s'être laissé corrompre en sacrifiant au

desir de plaire et à une vaine popularité la rectitude L'indulgente vertu nous parloit par sa bouche.

de leur jugement et la conscience même de leurs a Doux, sensible , compatissant , il tenoit nos opinions. Vauvenargues put apprendre par sa propre a ames dans ses mains. Une sérénité inaltérable dé- expérience combien cette complaisance qu'il blâme « roboit ses douleurs aux yeux de l'amitié. Pour est souvent nécessaire au succès des meilleurs ou« soutenir l'adversité, on n'avoit besoin que de son vrages. L'Introduction à la connoissance de l'esprit

exemple; et témoin de l'égalité de son ame, humain parut en 1746, et n'eut qu'un succès obscur. a n'osoit être malheureux avec lui. »

Un ouvrage sérieux, quelque mérite qui le recomCe n'étoit point là le spectacle que Sénèque re- mande, s'il paroit sans nom d'auteur, s'il n'est angarde comme digne des regards de la Divinité : noncé par aucun parti, ni favorisé par aucune cirL'homme de bien luttant contre le malheur. Vauve- constance particulière, ne peut attirer que foiblement nargues n'avoit point à lutter : son ame étoit plus l'attention publique. forte que le mal.

Des hommes qui ont vécu dans le monde, vu la Ce n'étoit que par un excès de vertu, dit Voltaire, cour, occupé des places importantes, obtenu quelque que Vauvenargues n'étoit point malheureux; pár- considération, imaginent difficilement qu'en morale ceque celte vertu ne lui coûtoit point d'effort. Un et en philosophie pratique, ils puissent jamais avoir sentiment vif et profond des joies que donne la vertu besoin d'apprendre quelque chose. Cette partie des le soutenoit et le consoloit; et il ne concevoit pas connoissances humaines devient pour eux un objet qu'on pût se plaindre d'être réduit à de tels plaisirs. de spéculation, un amusement de l'esprit qui ne leur

« On ne peut être dupe de la vertu, écrivoit-il; paroit digne d'occuper leur esprit qu'autant qu'elle « ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret leur offre quelques idées un peu singulières, qu'ils « plaisir et souffrent à s'en détourner. Quoi qu'on puissent trouver leur compte à attaquer ou à défen« fasse aussi pour la gloire , jamais ce travail n'est dre. On conçoit qu'un ouvrage de littérature ob« perdu s'il tend à nous en rendre digne. » Cette tienne, en paroissant, un succès à peu près général; réflexion révèle le secret de toute sa vie.

mais un ouvrage de morale ou de philosophie ne Un sentiment de lui-même, aussi noble que mo- peut faire d'abord qu'une foible sensation; il faut deste, a pu dicter celle autre pensée : « On doit se que les idées nouvelles qu'il renferme captivent assez « consoler de n'avoir pas les grands talents comme l'attention pour lui susciter des adversaires et des « on se console de n'avoir pas les grandes places. défenseurs, et que l'esprit de parti vienne à l'appui « On peut être au-dessus de l'un et de l'autre par du raisonnement pour fixer l'opinion sur le mérite « le cour. »

de l'auteur et de l'ouvrage. Autrement il sera lu, Avec une élévation d'ame si naturelle et en même estimé et loué par quelques bons esprits; mais ce temps une raison si supérieure, Vauvenargues de- n'est que par une communication lente et presque voit être bien éloigné de goûler un certain scepti- insensible que l'opinion des bons esprits devient celle cisme d'opinion qui commençoit à se répandre de du public. Tous les hommes éclairés qui ont parlé son temps, que les imaginations exaltées prenoient deVauvenargues, l'ont regardé comme un esprit d'un pour de l'indépendance, et qui ne prouvoit, dans ordre supérieur, observateur profond et écrivain éloceux qui le professoient, que l'ignorance des vérita- quent, qui avoit observé la nature sous de nouvelles bles routes qui conduisent à la vérité. Il réprouvoit faces el donné à la morale un caractère plus touchant « ces maximes qui, nous présentant toutes choses qu'on ne l'avoit fait encore. Ils furent frappés sura comme incertaines , nous laissent les maitres ab- tout de cet amour si pur de la vertu qui se reproduit « solus de nos actions; ces maximes qui anéantissent sous toutes sortes de formes dans ses ouvrages, et -« le mérite de la vertu, el n'admettant parmi les qui en dicte tous les résultats. La gloire et la vertu, « hommes que des apparences, égalent le bien et le voilà les deux grands mobiles qu'il propose à l'homme « mal; ces maximes qui avilissent la gloire comme pour élever ses pensées et diriger ses actions, les « la plus insensée des vanités; qui justifient l'intérêt, deux sources de son bonheur, qu'il regarde comme « la bassesse et une brutale indolence. »

inséparables. Comm. nt Vauvenargues, s'écrie Voltaire, avoil- Vauvenargues ne concevoit pas que le vice pût

jamais être bon à quelque chose; contre l'opinion de « Nous querellons les malheureux pour nous disquelques écrivains qui pensent qu'il y a des vices at- penser de les plaindre. » tachés à la nature , et par cette raison inevitables ; « La magnanimité ne doit pas compte à la prudes vices, s'ils osoient le dire, nécessaires et presque «dence de ses motifs. » innocents.

« Nos actions ne sont ni aussi bonnes ni aussi * « On a demandé si la plupart des vices ne concou- « mauvaises que nos volontés. » a rent pas au bien public, comme les plus pures vertus. « Il n'y a rien que la crainte ou l'espérance ne « Qui feroit fleurir le commerce sans la vanité, l'a- « persuade aux hommes. » « varice, elc. ? Mais si nous n'avions pas de vices, « La servitude avilit l'homme au point de s'en « nous n'aurions pas ces passions à satisfaire, et nous « faire aimer. » « ferions par devoir ce qu'on fait par ambition, par Dans les écrits où notre philosophe donne à ses a orgueil, par avarice. Il est donc ridicule de ne pas réflexions plus de développements, on retrouve en« sentir que le vice seul nous empêche d'être heu- core ce même caractère de style, naturel dans l'ex« reux par la vertu.... et lorsque les vices vont au pression, fort seulement par les combinaisons de la a bien, c'est qu'ils sont mêlés de quelques vertus, pensée, vif de raisonnement, touchant de convic« de patience, de tempérance, de courage. » tion, animé moins par les images qui, comme le

a Le vice n'obtient point d'hommage réel. Si dit Vauvenargues lui-inéme, embellissent la raison, a Cromwell n'eût élé prudent, ferme, laborieux, que par le sentiment qui la persuade; et ce senti« libéral, autant qu'il éloit ambitieux et remuant, ment, trop énergique en lui pour se perdre en dé« ni sa gloire ni sa fortune n'auroient couronné ses clamation , trop vrai pour se déguiser par l'emphase, « projets ; car ce n'est pas à ses défauts que les hom- se manifeste souvent par des tours hardis, rapides, a mes se sont rendus, mais à la supériorité de son inusités, que la vraie éloquence ne cherche pas , a génie. »

mais qu'elle laisse échapper, et qui ne sont même « Il faut de la sincérité et de la droiture, même éloquents que parcequ'ils échappent à une ame pro« pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur fondément pénétrée de son objet. « quelque intérêt général, éloient fidèles aux parti- Quoique l'imagination ne soit pas le caractère do « culiers. Leur habileté consistoit à captiver les es- minant du style de Vauvenargues, elle s'y montre -« prits par des avantages réels..... Aussi les grands de temps en temps, et toujours sous des formes aia orateurs , s'il m'est permis de joindre ces deux mables et riantes. Son esprit étoit sérieux , mais son « choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu ame étoit jeune; c'étoit comme on aime à vingt ans a de flatteries et d'impostures , par une dissimulation qu'il aimoit la bonté, la gloire, la vertu; et son ima« continuelle et par un langage purement ingé- gination, sensible aux beautés de la nalure, en préa nieux. S'ils cherchent à faire illusion sur quelque toit à ses objets chéris les plus douces et les plus « point principal, ce n'est qu'à force de sincérité et vives couleurs. L'éclat de la jeunesse se peint à ses a de vérités de détail; car le mensonge est foible par yeux dans les jours brillants de l'été; la grace des « lui-même. »

premiers jours du printemps est l'image sous laLes arts du style, les mouvements même de l'élo- quelle se présente à lui une vertu naissante. quence ne valent pas ce ton simple d'une raison puis- a Les feux de l'aurore, selon lui, ne sont pas si sante , vouée à la défense des plus nobles sentiments. « doux que les premiers regards de la gloire. » Mais la supériorité même de raison, soutenue par Il dit ailleurs : «Les regards affables ornent le vicette persuasion intime qui ajoute une force invinci- « sage des rois. » Cette image rappelle un vers de la ble à la raison, donne au style de Vauvenargues un Jerusalem du Tasse; c'est lorsque le poëte peint charme pénétrant auquel n'atteindront jamais ceux Vange Gabriel revétant une forme humaine pour se qui cherchent à en imposer par un langage purement montrer à Godefroy : ingénieur. « La clarté orne les pensées profondes. »

Tra giovane e fanciullo età confine Cette maxime de Vauvenargues paroit être le ré

Prese , ed ornò di raggi il biondo crine. sultat de ses sentiments comme de ses observations.

« Il prit les traits de l'âge qui sépare la jeunesse de l'enfance. Dans la plupart de ses pensées la force de l'expression

« et orna de rayons sa blonde chevelure. » tient à celle de la vérité. Le philosophe a frappé si juste au but, que, pour donner à son idée le plus Quelquefois aussi, malgré la pente sérieuse des grand effet, il lui suffit de la faire bien comprendre. idées de Vauvenargues, ses tournures prennent , Qu'on me permette d'en citer plusieurs de ce genre. par les rapprochements que fait son esprit , une oriL'exemple est toujours plus frappant que la réflexion. I ginalité piquante.

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