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combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'œuvre. En un mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire à quelqu'un, et d'acquérir ses bonnes graces.

NOTES.

disciples de rendez-vous pour leurs disputes : ils en furent (1) Edifice public qui servit depuis à Zénon et à ses appelés stoïciens; car stoa, mot grec, signifie portique. (La Bruyère.) Zénon est mort au plus tard au commencement de la cent trentième olympiade, après avoir enseigné pendant cinquante-huit ans. Théophraste, qui a vécu jusqu'à l'an 1 de la cent vingt-troisième olympiade, a donc vu naître l'école du Portique trente ans avant sa

mort, et c'est vraisemblablement à dessein qu'il a placé ici

le nom de cet édifice. On sait que Zénon a dit, au sujet des deux mille disciples de Théophraste, que le chœur de ce philosophe étoit composé d'un plus grand nombre de musiciens, mais qu'il y avoit plus d'accord et d'harmonie dans le sien comparaison qui marque la rivalité de ces deux écoles.

ter prend la parole, il impose silence à tous | aperçoit quelque part le portrait du maître, où ceux qui se trouvent présents, et il les force d'ap-il soit extrêmement flatté, il est touché de voir prouver aveuglément tout ce qu'il avance (3); et, dès qu'il a cessé de parler, il se récrie: Cela est dit le mieux du monde, rien n'est plus heureusement rencontré. D'autres fois, s'il lui arrive de faire à quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait nulle envie de rire, il porte à sa bouche l'un des bouts de son manteau, comme s'il ne pouvoit se contenir et qu'il voulût s'empêcher d'éclater; et, s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit à ceux qu'il rencontre dans son chemin de s'arrêter jusqu'à ce qu'il soit passé (4). Il achète des fruits, et les porte chez ce citoyen ; il les donne à ses enfants en sa présence, il les baise, il les caresse : Voilà, dit-il, de jolis enfants, et dignes d'un tel père. S'il sort de sa maison, il le suit; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui dit : Votre pied est mieux fait que cela (5). Il l'accompagne ensuite chez ses amis, ou plutôt il entre le premier dans leur maison, et leur dit : Un tel me suit, et vient vous rendre visite; et retournant sur ses pas : « Je vous ai annoncé, < dit-il, et l'on se fait un grand honneur de « vous recevoir. » Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses les plus viles, et qui ne conviennent qu'à des femmes (6). S'il est invité à souper, il est le premier des conviés à louer le vin; assis à table le plus proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent : En vérité, vous faites une chère délicate (7); et montrant aux autres l'un des mets qu'il soulève du plat Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand. Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudroit point une autre robe, et il s'empresse de le mieux couvrir : il lui parle sans cesse à l'oreille; et, si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il lui répond négligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il ne faut pas croire qu'au théâtre il oublie d'arracher des carreaux des mains du valet qui les distribue, pour les porter à sa place et l'y faire asseoir plus mollement (8). J'ai dû dire aussi qu'avant qu'il sorte de sa maison il en loue l'architecture, se récrie sur toutes choses, dit que les jardins sont bien plantés; et, s'il

(2) « Allusion à la nuance que de petites pailles font << dans les cheveux. » Et un peu plus bas, « Il parle à un << jeune homme. » (La Bruyère.) Je croirois plutôt que le flatteur est censé s'adresser à un vieillard, et que la petite paille ne lui sert que d'occasion pour débiter un compliment outré, en faisant semblant de s'apercevoir pour la première fois des cheveux blancs de cet homme qui en a la tête couverte.

saubon. D'après ce grand critique, au lieu de, « il les (5) La Bruyère s'écarte ici de l'interprétation de Caforce, etc.,» il faut traduire, «< il le loue en face. » Cette version, et notamment la correction de Sylburgius, est confirmée par les manuscrits 1983, 2977 et 1916 de la Bibliothèque du Roi.

(4) « Jusqu'à ce que Monsieur soit passé. » (Traduction de M. Coray.)

(5) Le grec dit plus clairement, « Votre pied est mieux << fait que la chaussure. »

(6) Il y a dans le grec, « Certes, il est même capable << de vous présenter, sans prendre haleine, ce qu'on vend << au marché des femmes. » Selon Ménandre, cité par Pollux (liv. X, segm. 18), ce qu'on appeloit le marché des femmes étoit l'endroit où l'on vendoit la poterie : et comme ce trait est distingué de tous les autres par la phrase, « Certes, il est mème capable,» il me paroît que qu'Épictète a dit plus clairement (Arrien, liv. Ier, chap. II, Théophraste reproche au flatteur, en termes couverts, ce tome Ier, page 13 de l'édition de mon père), Matulam

præbet. Le verbe de la phrase grecque n'admet pas d'autre signification que celle de servir, présenter; l'adverbe que j'ai rendu littéralement, sans prendre haleine, désigne ou la hâte avec laquelle il rend ce service, ou l'effet

d'une répugnance naturelle en pareil cas.

fête des Mystères (4): il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique (5), quel est le quantième du mois : il lui dit qu'il a eu la veille une indigestion; et, si cet homme à qui il parle a la patience de l'écouter, il ne partira pas d'auprès de lui, il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères (6) se célèbrent dans le mois d'août, les Apatu

(7) D'après M. Coray, il faut traduire : « II vous dit, « En vérité, vous mangez sans appétit ; et il vous sert << ensuite un morceau choisi, en disant, Cela vous fera « du bien: » ce qui rappelle ces vers de Boileau dans la satire du repas : « Qu'avez-vous donc, que vous ne man-ries (7) au mois d'octobre; et à la campagne, «gez point? » et « mangez sur ma parole. »

(8) Ce n'étoit pas, comme La Bruyère paroît l'avoir cru, un valet attaché au théâtre qui distribuoit des coussins; mais les riches les y faisoient porter par leurs esclaves. Ovide conseille aux amants la complaisance que Théophraste semble reprocher aux flatteurs; il dit dans son Art d'aimer Fuit utile multis Pulvinum facili composuisse manu, etc.

Le savant auteur du Voyage du jeune Anacharsis, qui nous a rendus, pour ainsi dire, concitoyens de Théophraste, a emprunté, dans son chap. xxvIII, plusieurs traits de ce caractère pour faire le portrait du parasite de Philandre.

CHAPITRE III.

De l'impertinent, ou du diseur de riens.

dans le mois de décembre, les Bacchanales (8). Il n'y a, avec de si grands causeurs, qu'un parti à prendre, qui est de fuir (9), si l'on veut du moins éviter la fièvre; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir, ni le temps de vos affaires?

NOTES.

(1) Dans le grec, les noms des Caractères sont toujours des termes abstraits. On auroit pu intituler ce chapitre du Babil, et traduire la définition plus littéralement : << Le babil est une profusion de discours longs et irré« fléchis. »

M. Barthélemy a inséré ce Caractère presque en entier dans le vingt-huitième chapitre de son Voyage du jeune Anacharsis.

cette denrée étoit taxée, et il y avoit des inspecteurs particuliers pour en surveiller la vente. On peut voir à ce sujet le chap. xii du Voyage du jeune Anacharsis, auquel je renverrai souvent le lecteur, parceque cet intéressant ouvrage donne des éclaircissements suffisants aux gens du monde, et fournit aux savants des citations pour des recherches ultérieures.

(2) Le grec dit : « Sur le bas prix du blé. » A Athènes,

(3) Premières Bacchanales, qui se célébroient dans la ville. (La Bruyère.) La Bruyère appelle cette fête de Bacdé-chus la première, pour la distinguer de celle de la campa

La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion (1). Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne connoît point, entre d'abord en matière, l'entretient de sa femme, et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d'un repas où il s'est trouvé, sans oublier le moindre mets ni un seul service; il s'échauffe ensuite dans la conversation, clame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères : de là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé (2), sur le grand nombre d'étrangers qui sont dans la ville il dit qu'au printemps, où commencent les Bacchanales (3), la mer devient navigable; qu'un peu de pluie seroit utile aux biens de la terre, et feroit espérer une bonne récolte ; qu'il saison, liv. I, ode Iv. cultivera son champ l'année prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le siècle est dur, et qu'on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c'est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l'autel de Cérès à la

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gne, dont il sera question plus bas. Elle étoit appelée ordinairement les grandes Dionysiaques, ou bien les Bacchanales par excellence; car elle étoit beaucoup plus brillante que celle de la campagne, où il n'y avoit point d'étrangers, parcequ'elle étoit célébrée en hiver. (Voyez le scoliaste d'Aristophane ad Acharn., v. 201 et 503, et le

chap. xxiv du Voyage du jeune Anacharsis.)

Pendant l'hiver, les vaisseaux des anciens étoient tirés à terre et placés sous des hangars; on les lançoit de nouveau à la mer, au printemps: Trahuntque siccas machina carinas, dit Horace en faisant le tableau de cette

(4) Les mystères de Cérès se célébroient la nuit, et il y avoit une émulation entre les Athéniens à qui apporteroit allumées en mémoire de celles dont Cérès éclaira sa course une plus grande torche. (La Bruyère.) Ces torches étoient nocturne en cherchant Proserpine ravie par Pluton. Pau

!

sanias nous apprend, liv. I, chap. 11, que dans le temple de Cérès à Athènes il y avoit une statue de Bacchus por

tant une torche; et l'on voit souvent des torches reprédant qu'ils s'en entretiennent avec leurs domes

sentées dans les bas-reliefs ou autres monuments anciens

qui retracent des cérémonies religieuses. (Voyez le Musée du Capitole, tome IV, planc. 57, et le Musée Pio Clem., tome V, planche 80.) Dans les grandes Dionysiaques d'Athènes, on en plaçoit sur les toits; et, dans les Saturnales

de Rome, on en érigeoit devant les maisons : il en étoit

peut-être de même dans les mystères de Cérès; car les mots devant l'autel ne sont point dans le texte.

(5) L'Odéon. Il avoit été bâti par Périclès, sur le mo

dèle de la tente de Xerxès : son comble, terminé en pointe, tre sur les chemins (3); mais si c'est un bœuf,

étoit fait des antennes et des mâts enlevés aux vaisseaux des Perses: il fut brûlé au siége d'Athènes par Sylla.

(6) Fête de Cérès. Voyez ci-dessus. (La Bruyère.)

(7) En françois, la fête des Tromperies: son origine ne fait rien aux mœurs de ce chapitre. (La Bruyère.) Elle fut instituée et prit le nom que La Bruyère vient d'expliquer, parceque, dans le combat singulier que Mélanthus livra, au nom des Athéniens, à Xanthus, chef des Béo

tiens, Bacchus vint au secours du premier en trompant

Xanthus. On trouvera quelques détails sur les usages de

cette fête dans le chap. xxvi d'Anacharsis.

(8) Il auroit mieux valu traduire, « Et les Bacchanales « de la campagne dans le mois de décembre. » (Voyez

ci-dessus, note 3.) Elles se célébroient près d'un temple

appelé Lenæum, ou le temple du pressoir.

se réduire à un ton de voix modéré; ne se pas fier à leurs amis sur les moindres affaires, pen

tiques, jusqu'à rendre compte à leurs moindres valets (2) de ce qui aura été dit dans une assemblée publique. On les voit assis, leur robe relevée jusqu'aux genoux et d'une manière indécente. Il ne leur arrive pas en toute leur vie de rien admirer, ni de paroître surpris des choses les plus extraordinaires que l'on rencon

On peut consulter, sur les fêtes d'Athènes en général, et sur les mois dans lesquels elles étoient célébrées, la deuxième table ajoutée à l'ouvrage de l'abbé Barthélemy

par son savant et modeste ami M. de Sainte-Croix, qui a

éclairci l'histoire et les usages de la Grèce par tant de recherches profondes et utiles.

(9) Littéralement : « Il faut se débarrasser de telles gens,

<< et les fuir à toutes jambes. » Aristote dit un jour à un

tel causeur : « Ce qui m'étonne, c'est qu'on ait des oreilles « pour t'entendre, quand on a des jambes pour t'é«chapper. ».

CHAPITRE IV.

De la rusticité.

Il semble que la rusticité n'est autre chose qu'une ignorance grossière des bienséances. L'on voit en effet des gens rustiques et sans réflexion sortir un jour de médecine (1), et se trouver en cet état dans un lieu public parmi le monde; ne pas faire la différence de l'odeur forte du thym ou de la marjolaine d'avec les parfums les plus délicieux; être chaussés large et grossièrement; parler haut, et ne pouvoir

un âne ou un vieux bouc, alors ils s'arrêtent et ne se lassent point de les contempler. Si quelquefois ils entrent dans leur cuisine, ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une haleine une grande tasse de vin pur ; ils se cachent pour cela de leurs servantes, avec qui d'ailleurs ils vont au moulin, et entrent dans les plus petits détails du domestique (4). Ils interrompent leur souper, et se lèvent pour donner une poignée d'herbes aux bêtes de charrue (5) qu'ils ont dans leurs étables. Heurtet-on à leur porte pendant qu'ils dînent, ils sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table un gros chien de cour qu'ils appellent à eux, qu'ils empoignent par la gueule, en disant (6) : Voilà celui qui garde la place, qui prend soin de la maison et de ceux qui sont dedans. Ces gens, épineux dans les paiements qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pièces qu'ils croient légères, ou qui ne brillent pas assez à leurs yeux, et qu'on est obligé de leur changer. Ils sont occupés pendant la nuit d'une charrue, d'un sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils rêvent à qui ils ont prêté ees ustensiles. Et lorsqu'ils marchent par la ville: Combien vaut, demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson salé? Les fourrures se vendent-elles bien (7)? N'est-ce pas aujourd'hui que les jeux nous ramènent une nouvelle lune (8)? D'autres fois, ne sachant que dire, ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que pour cela (9). Ce sont ces mêmes personnes que l'on entend chanter dans le bain, qui mettent des clous à leurs souliers, et qui, se trouvant tout portés devant la boutique d'Archias (10), achètent eux-mêmes des viandes salées et les rapportent à la main en pleine rue.

NOTES.

(1) Le texte grec nomme une certaine drogue qui rendoit l'haleine fort mauvaise le jour qu'on l'avoit prise. (La Bruyère.) La traduction est plus juste que la note. (Voyez la note de M. Coray sur ce passage.)

chose dont il doit être sûr avant de se mettre en route, et sur-tout dans ce qui suit.

(9) Au lieu de, « D'autres fois, etc.,» le texte porte, << Et il dit sur-le-champ qu'il va en ville pour se faire ra«ser. » Il ne fait donc cette toilette que le premier jour de chaque mois, en se rendant au marché. Il y a un trait

(2) Le grec dit : « Aux journaliers qui travaillent dans semblable dans les Acharnéens d'Aristophane, v. 998; et << leur champ. »

(3) Il paroît qu'il y a ici une transposition dans le grec, et qu'il faut traduire : « Ni de paroître surpris des choses << les plus extraordinaires; mais s'ils rencontrent dans leur << chemin un bœuf, etc. »

(4) Le grec dit seulement : « A laquelle ils aident à « moudre les provisions pour leurs gens et pour eux-mê«mes. » L'expression de La Bruyère, « Ils vont au mou<< lin, » est un anachronisme. Du temps de Théophraste, on n'avoit pas encore des moulins communs; mais on faisoit broyer ou moudre le blé que l'on consommoit dans chaque maison, par un esclave, au moyen d'un pilon ou d'une espèce de moulin à bras. ( Voyez Pollux, livre I, segm. 78, et liv. VII, segm. 180.) Les moulins à eau n'ont été inventés que du temps d'Auguste, et l'usage du pilon étoit encore assez général du temps de Pline.

(3) Des bœufs. (La Bruyère.) Le grec dit en général, des bêtes de trait.

(6) Au lieu de, « Heurte-t-on, etc., » le grec dit simplement : « Si quelqu'un frappe à sa porte, il répond lui« même, appelle son chien, et lui prend la gueule, en << disant : Voilà, etc. »

(7) Le grec porte : « Lorsqu'il se rend en ville, il de« mande au premier qu'il rencontre : Combien vaut le

<<< poisson salé? et quel est le prix des habits de peaux ? »

Ces habits étoient le vetement ordinaire des pâtres, et peut-être des pauvres et des campagnards en général.

Suidas le cite et l'explique en parlant de la néoménie. Du temps de Théophraste, les Athéniens élégants paroissent avoir porté les cheveux et la barbe d'une longueur moyenne, qui devoit être toujours la même, et on les faisoit par conséquent couper très souvent. (Voyez chap. xxvi, note 6; et le chap. v, ci-après.) C'étoit donc une rusticité de laisser croître les cheveux et la barbe pendant un mois : et cette malpropreté suppose de plus le ridicule, reproché dans le chap. x à l'avare, de se faire raser ensuite jusqu'à la peau, afin que les cheveux ne dépassent pas de sitôt la juste

mesure.

(10) Fameux marchand de chairs salées, nourriture ordinaire du peuple. (La Bruyère.) Il falloit dire, de poisson salé.

CHAPITRE V.

Du complaisant, ou de l'envie de plaire.

Pour faire une définition un peu exacte de cette affectation que quelques uns ont de plaire à tout le monde, il faut dire que c'est une manière de vivre où l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et honnête, que ce qui est agréable (1). Celui qui a cette passion, d'aussi loin qu'il aperçoit un homme dans la place, le salue, en s'écriant: Voilà ce qu'on appelle un homme de bien; l'aborde, l'admire sur les moindres choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui échappe; et après avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement quel jour on pourra le voir, et enfin ne s'en sépare qu'en lui donnant mille éloges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un procès, il ne doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu'à son adversaire (2): l'on payoit les intérêts de l'argent. (Voyez Aristoph., comme il veut plaire à tous deux, il les ménaVesp.. 171, et Schol. et Nub., acte IV, scène ш.) Il ne gera également. C'est dans cette vue que, pour s'agit pas non plus de jeux, puisqu'il n'y en avoit pas tous les premiers du mois. Selon plusieurs gloses anciennes se concilier tous les étrangers qui sont dans la rapportées par Henri Estienne, le même mot a aussi toutes ville, il leur dit quelquefois qu'il leur trouve les significations du mot latin forum. Cette phrase peut plus de raison et d'équité que dans ses concidonc être traduite ainsi : « Le forum célèbre-t-il aujour-toyens. S'il est prié d'un repas, il demande en «d'hui la néoménie? » c'est-à-dire : « Est-ce aujourd'hui

(8) Cela est dit rustiquement; un autre diroit que la nouvelle lune ramène les jeux ; et d'ailleurs c'est comme si, le jour de Pâques, quelqu'un disoit : N'est-ce pas aujourd'hui Pâques? (La Bruyère.) Quoique la version adoptée par

La Bruyère soit celle de Casaubon, j'observerai que le

mot la néoménie, que ce savant critique traduit par la nouvelle lune, n'est que le simple nom du premier jour du mois, où il y avoit un grand marché à Athènes, et où

« le premier du mois et le jour du marché? » Le ridicule

n'est pas dans l'expression, mais en partie dans ce que le campagnard demande à un homme qu'il rencontre une

entrant à celui qui l'a convié où sont ses enfants; et, dès qu'ils paroissent, il se récrie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur père, et que

le simple plaisir de louer, et ne demande que d'être agréable à ceux avec lesquels il vit. Caractère auquel on ne peut faire d'autre reproche que ce que Théophraste a dit quelque part des honneurs et des places, qu'il ne faut point les briguer par un commerce agréable, mais par une conduite vertueuse. Il en est de même de la véritable

amitié.

Quelques critiques ont cru que la seconde moitié de ce chapitre appartenoit à un autre caractère; mais il ne s'y trouve aucun trait qui ne convienne parfaitement à un homme qui veut plaire à tout le monde, en tout et partout autre définition de l'envie de plaire, selon Aristote.

(2) Chaque partie étoit représentée ou assistée par un arbitre ceux-ci s'adjoignoient un arbitre commun : le

complaisant, étant au nombre des premiers, se conduit

comme s'il étoit l'arbitre commun. (Voyez Dém. c. Neær.,

édit. R., tom. II, pag. 1560, et Anach., chap. xvI.)

(3) Petits jouets que les Grecs pendoient au cou de leurs enfants. (La Bruyère.) M. Visconti a expliqué, dans le volume III de son Museo Pio Clementino, planche 22, une statue antique d'un petit enfant qui porte une écharpe toute composée de jouets de ce genre, qui paroissent être en partie symboliques. La hache s'y trouve très distinctement, et l'éditeur croit qu'elle est relative au culte des Cabires. Le même cavant pense que l'outre dont il est question ici peut être un symbole bachique. Cependant, comme le grec dit seulement, il joue avec eux, en disant

deux figues ne se ressemblent pas mieux : il les fait approcher de lui, il les baise; et les ayant fait asseoir à ses deux côtés, il badine avec eux: A qui est, dit-il, la petite bouteille? à qui est la jolie cognée (3)? Il les prend ensuite sur lui et les laisse dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommodé. Celui enfin qui veut plaire se fait raser souvent, a un fort grand soin de ses dents, change tous les jours d'habits et les quitte presque tout neufs : il ne sort point en public qu'il ne soit parfumé (4). On ne le voit guère dans les salles publiques qu'auprès des comptoirs des banquiers (5); et, dans les écoles, qu'aux endroits seulement où s'exercent les jeunes gens (6); ainsi qu'au théâtre, les jours de spectacle, que dans les meilleures places et tout proche des préteurs (7). Ces gens encore n'achètent jamais rien pour eux; mais ils envoient à Byzance toute sorte de bijoux précieux, des chiens de Sparte à Cyzique (8), et à Rhodes l'excellent miel du mont Hymette; et ils prennent soin que toute la ville soit informée qu'ils font ces emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses qui font plaisir à voir, ou que l'on peut donner, comme des singes et des satyres (9) qu'ils savent nourrir, des pigeons de Sicile, des dés qu'ils font semblés dans le septième volume du Trésor de Gronovius. faire d'os de chèvre (10), des fioles pour des parfums (11), des cannes torses que l'on fait à Sparte, et des tapis de Perse à personnages. Ils ont chez eux jusqu'à un jeu de paume et une dont il est question ici. Cette opération avoit lieu sur-tout arène propre à s'exercer à la lutte (12); et s'ils au sortir du bain, dont les anciens faisoient, comme on se promènent par la ville, et qu'ils rencontrent sait, un usage extrêmement fréquent; elle consistoit à se en leur chemin des philosophes, des sophis-servoit, selon l'expression du scoliaste d'Aristophane, ad faire frotter tout le corps avec ces matières grasses, et tes (13), des escrimeurs ou des musiciens, ils Plut., 616, à fermer à l'entrée de l'air les pores ouverts leur offrent leur maison (14) pour s'y exercer chacun dans son art indifféremment : ils se trouvent présents à ces exercices; et se mélant avec ceux qui viennent là pour regarder: A qui croyezvous qu'appartiennent une si belle maison et cette arène si commode? Vous voyez, ajoutentils en leur montrant quelque homme puissant de la ville, celui qui en est le maître, et qui en peut disposer (15).

NOTES.

outre, hache, il est possible aussi que ce fussent des mots usités dans quelque jeu, dont cependant je ne trouve aucune trace dans les savants traités sur cette matière ras

(4) Le grec porte : « Il s'oint avec des parfums pré<< cieux. » Il paroit qu'on ne se servoit ordinairement que

d'huile pure, ou plus légèrement parfumée que l'espèce

par la chaleur.

(5) C'étoit l'endroit où s'assembloient les plus honnêtes gens de la ville. (La Bruyère.) Le grec porte : « Dans la << place publique, etc. » Les Athéniens faisoient faire presque toutes leurs affaires par leurs banquiers. (Voyez Saumaise, de Usuris, et Boettiger, dans le Mercure allemand du mois de janvier 1802.)

(6) Pour être connu d'eux et en être regardé, ainsi que de tous ceux qui s'y trouvoient. (La Bruyère.) Théophraste parle des gymnases, qui étoient de vastes édifices entourés de jardins et de bois sacrés, et dont la première cour étoit entourée de portiques et de salles garnies de siéges où les flat-philosophes, les rhéteurs et les sophistes rassembloient leurs disciples. Il paroît que tous les gens bien élevés ne cessoient de fréquenter ces établissements, dont les plus

(1) D'après Aristote, le complaisant se distingue du teur en ce que le premier a un but intéressé, tandis que le second vit entièrement pour les autres, loue tout pour

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