Page images
PDF
EPUB

..

pas que c'est tout ce que l'on pouvoit dire sur | découvre pas par elle-même, on la connoît du une vérité si éclatante.

moins dans le divers arrangement de ses parties, JI y a quarante ans que je n'étois point, et qui constitue les corps, et qui en fait la difféqu'il n'étoit pas en moi de pouvoir jamais être, rence; elle est donc elle-même sous ces diffécomme il ne dépend pas de moi, qui suis une rents corps; et, comme elle est une matière fois, de n'être plus : j'ai donc commencé, et qui pense, selon la supposition, ou qui vaut je continue d'être par quelque chose qui est mieux que ce qui pense, il s'ensuit qu'elle est hors de moi, qui durera après moi, qui est telle du moins selon quelques uns de ces corps, meilleur et plus puissant que moi : si ce quel et par une suite nécessaire selon tous ces corps, que chose n'est pas Dieu , qu'on me dise ce que c'est-à-dire qu'elle pense dans les pierres, dans c'est.

les métaux, dans les mers, dans la terre, dans Peut-être que moi qui existe n'existe ainsi que moi-même qui ne suis qu'un corps, comme dans par la force d'une natureuniverselle quia toujours toutes les autres parties qui la composent : c'est été telle que nous la voyons, en remontant jus- donc à l'assemblage de ces parties si terrestres, qu'à l'infinité des temps". Mais cette nature, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemou elle est seulement esprit, et c'est Dieu; ou ble sont la matière universelle ou ce monde vielle est matière, et ne peut par conséquent sible, que je dois ce quelque chose qui est en avoir créé mon esprit; ou elle est un composé moi, qui pense, et que j'appelle mon esprit; ce de matière et d'esprit; et alors ce qui est es- qui est absurde. prit dans la nature, je l'appelle Dieu.

Si, au contraire, cette nature universelle, Peut-être aussi ce que j'appelle mon esprit quelque chose que ce puisse être, ne peut pas n'est qu'une portion de matière qui existe par être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il la force d'une nature universelle qui est aussi suit de là qu'elle n'est point matière, ni percepmatière, qui a toujours été, et qui sera toujours tible par aucun des sens : si cependant elle telle que nous la voyons, et qui n'est point pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui Dieu ? : mais du moins faut-il m'accorder que pense, je conclus encore qu'elle est esprit, ou ce que j'appelle mon esprit, quelque chose que un être meilleur et plus accompli que ce qui est ce puisse être, est une chose qui pense; et que, esprit : si d'ailleurs il ne reste plus à ce qui s'il est matière, il est nécessairement une ma- pense en moi, et que j'appelle mon esprit, que tière qui pense: car l'on ne me persuadera point cette nature universelle à laquelle il puisse requ'il n'y ait pas en moi quelque chose qui pense monter pour rencontrer sa première cause et pendant que je fais ce raisonnement. Or, ce son unique origine , parcequ'il ne trouve point quelque chose qui est en moi, et qui pense, s'il son principe en soi, et qu'il le trouve encore doit son être et sa conservation à une nature moins dans la matière, ainsi qu'il a été démonuniverselle qui a toujours été et qui sera tou- tré, alors je ne dispute point des noms; mais jours, laquelle il reconnoisse comme sa cause, cette source originaire de tout esprit, qui est il faut indispensablement que ce soit à une na- esprit elle-même, et qui est plus excellente que ture universelle, ou qui pense, ou qui soit plus tout esprit , je l'appelle Dieu. noble et plus parfaite que ce qui pense; et, si En un mot, je pense; donc Dieu existe : car cette nature ainsi faite est matière, l'on doit en ce qui pense en moi, je ne le dois point à moicore conclure que c'est une matière universelle même, parcequ'il n'a pas plus dépendu de moi qui pense , ou qui est plus noble et plus parfaite de me le donner une première fois, qu'il déque ce qui pense.

pend encore de moi de me le conserver un seul Je continue, et je dis : Cette matière, telle instant ; je ne le dois point à un être qui soit qu'elle vient d'être supposée, si elle n'est pas au-dessus de moi , et qui soit matière, puisqu'il un être chimérique, mais réel, n'est pas aussi est impossible que la matière soit au-dessus de imperceptible à tous les sens; et, si elle ne se ce qui pense : je le dois donc à un être qui est · Objection ou système des libertins. (La Bruyère.)

au-dessus de moi, et qui n'est point matière ; et 2 Instance des libertins. (La Bruyère.)

c'est Dieu..

De ce qu'une nature universelle qui pense ex- durer beaucoup, parceque c'est un être pur, clut de soi généralement tout ce qui est malière, exempt de tout mélange et de toute composiil suit nécessairement qu'un être particulier qui tion ; et il n'y a pas de raison qu'il doive périr : pense ne peut pas aussi admettre en soi la moin-car qui peut corrompre ou séparer un être simdre matière; car, bien qu'un être universel qui ple et qui n'a point de parties? pense renferme dans son idée infiniment plus L'ame voit la couleur par l'organe de l'oeil, et de grandeur, de puissance, d'indépendance et entend les sons par l'organe de l'oreille; mais de capacité, qu'un être particulier qui pense, elle peut cesser de voir ou d'entendre quand il ne renferme pas néanmoins une plus grande ces sens ou ces objets lui manquent , sans que exclusion de matière, puisque cette exclusion pour cela elle cesse d'être; parceque l'ame n'est dans l'un et l'autre de ces deux êtres est aussi point précisément ce qui voit la couleur, ou ce grande qu'elle peut être et comme infinie , et qui entend les sons; elle n'est que ce qui pense : qu'il est autant impossible que ce qui pense en or, comment peut-elle cesser d'être telle? ce n'est moi soit matière, qu'il est inconcevable que point par le défaut d'organe, puisqu'il est prouDieu soit matière : ainsi , comme Dieu est es- vé qu'elle n'est point matière ; ni par

le défaut prit , mon ame aussi est esprit.

d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles Je ne sais point si le chien choisit, s'il se res vérités : elle est donc incorruptible. souvient , s'il affectionne, s'il craint, s'il ima Je ne conçois point qu'une ame que Dieu a gine, s'il pense : quand donc l'on me dit que voulu remplir de l'idée de son être infini et soutoutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni verainement parfait doive être anéantie. sentiment, mais l'effet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée par le di- propre et plus orné que les autres terres qui lui vers arrangement des parties de la matière, je sont contiguës : ici ce sont des compartiments puis au moins acquiescer à cette doctrine. Mais mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes ; là, je pense, et je suis certain que je pense : or, des allées en palissades qui n'ont pas de fin , et quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arran- qui vous couvrent des vents du nord : d'un côté gement des parties de la matière, c'est-à-dire c'est un bois épais qui défend de tous les soleils, d'une étendue selon toutes ses dimensions , qui et d'un autre un beau point de vue : plus bas une est longue, large, et profonde, et qui est divi- | Yvette , ou un Lignon , qui couloit obscurement sible dans tous ces sens, avec ce qui pense? entre les saules et les peupliers , est devenu un

Si tout est matière, et si la pensée en moi, canal qui est revêtu : ailleurs de longues et fraicomme dans tous les autres hommes , n'est ches avenues se perdent dans la campagne, qu'un effet de l'arrangement des parties de la annoncent la maison, qui est entourée d'eaux. matière, qui a mis dans le monde toute autre vous récrierez-vous : Quel jeu du hasard ! comidée que celle des choses matérielles ? La ma- bien de belles choses se sont rencontrées entière a-t-elle dans son fonds une idée aussi pure, semblent inopinément! Non , sans doute ; vous aussi simple, aussi immatérielle, qu'est celle de direz au contraire : Cela est bien imaginé et l'esprit ? comment peut-elle être le principe de bien ordonné ; il règne ici un bon goût et beauce qui la nie et l'exclut de son propre ètre ? coup d'intelligence. Je parlerai comme vous, comment est-elle dans l'homme ce qui pense, j'ajouterai que ce doit être la demeure de quelc'est-à-dire ce qui est à l'homme même une con- qu'un de ces gens chez qui un LE NOSTRE va traviction qui n'est point matière ?

cer et prendre des alignements dès le jour même Il y a des êtres qui durent peu, parcequ'ils qu'ils sont en place. Qu'est-ce pourtant que cette sont composés de choses très différentes , et qui pièce de terre ainsi disposée, et où tout l'art d'un se nuisent réciproquement; il y en a d'autres ouvrier habile a été employé pour l'embellir, si qui durent davantage, parcequ'ils sont plus même toute la terre n'est qu'un atome suspendu simples; mais ils périssent, parcequ'ils ne lais- en l'air, et si vous écoutez ce que je vais dire ? sent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit

Chantilly,

et

et

n'ont pas

Vous êtes placé, ô Lucile! quelque part sur qu'il ne peut pas y avoir de la terre au soleil cet atome; il faut donc que vous soyez bien pe- moins de dix mille diamètres de la terre , autretit, car vous n'y occupez pas une grande place: ment moins de trente millions de lieues : peutcependant vous avez des yeux, qui sont deux être y a-t-il quatre fois, six fois, dix fois plus points imperceptibles; ne laissez pas de les ou- loin ; on n'a aucune méthode pour déterminer vrir vers le ciel : qu'y apercevez-vous quelque cette distance. fois ? la lune dans son plein ? Elle est belle alors Pour aider seulement votre imagination à se et fort lumineuse, quoique sa lumière ne soit la représenter, supposons une meule de moulin que la reflexion de celle du soleil : elle paroit qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la grande comme le soleil, plus grande que les au- plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, tres planètes, et qu'aucune des étoiles. Mais ne celle même

que

les
corps

tombant de vous laissez pas tromper par les dehors; il n'y fort haut; supposons encore qu'elle conserve a rien au ciel de si petit que la lune; sa super- toujours cette même vitesse, sans en acquérir ficie est treize fois plus petite que celle de la et sans en perdre; qu'elle parcoure quinze toises terre ; sa solidité, quarante-huit fois ; et son par chaque seconde de temps, c'est-à-dire la diamètre de sept cent cinquante lieues n'est que moitié de l'élévation des plus hautes tours, et le quart de celui de la terre : aussi est-il vrai ainsi neuf cents toises en une minute ; passonsqu'il n'y a que son voisinage qui lui donne une lui mille toises en une minute pour une plus si grande apparence, puisqu'elle n'est guère grande facilité; mille toises font une demi-lieue plus éloignée de nous que de trente fois le dia- commune ; ainsi en deux minutes la meule fera mètre de la terre, ou que sa distance n'est que une lieue, et en une heure elle en fera trente, de cent mille lieues. Elle n'a presque pas même et en un jour elle fera sept cent vingt lieucs : or, de chemin à faire en comparaison du vaste tour elle a trente millions à traverser avant que d'arque le soleil fait dans les espaces du ciel ; car il river à terre ; il lui faudra donc quatre mille est certain qu'elle n'achève par jour que cinq cent soixante et six jours, qui sont plus de onze cent quarante mille lieues : ce n'est par heure années, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez que vingt-deux mille cinq cents lieues, et trois pas, Lucile, écoutez-moi : la distance de la cent soixante et quinze lieues dans une minute. terre à Saturne est au moins décuple de celle Il faut néanmoins, pour accomplir cette course, de la terre au soleil, c'est vous dire qu'elle ne qu'elle aille cinq mille six cents fois plus vite peut être moindre que de trois cents millions de qu'un cheval de poste qui feroit quatre lieues lieues , et que cette pierre emploieroit plus de par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus cent dix ans pour tomber de Saturne en terre. légèrement que le son , que le bruit , par exem

m- Par cette élévation de Saturne élevez vousple, du canon et du tonnerre, qui parcourt en même, si vous le pouvez, votre imagination à une heure deux cent soixante et dix-sept lieues. concevoir quelle doit être l'immensité du che

Mais quelle comparaison de la lune au soleil min qu'il parcourt chaque jour au-dessus de pour la grandeur, pour l'éloignement, pour la nos têtes : le cercle que Saturne décrit a plus course! vous verrez qu'il n'y en a ancune. Sou- de six cents millions de lieues de diamètre, et venez-vous seulement du diamètre de la terre, par conséquent plus de dix-huit cents millions il est de trois mille lieues ; celui du soleil est de lieues de circonférence; un cheval anglois cent fois plus grand , il est donc de trois cent qui feroit dix lieues par heure n'auroit à courir mille lieues. Si c'est là sa largeur en tous sens, que vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour quelle peut être toute sa superficie! quelle est faire ce tour. sa solidité ! comprenez-vous bien cette étendue, Je n'ai pas tout dit, ô Lucile ! sur le miracle et qu'un million de terres comme la nôtre ne de ce monde visible, ou, comme vous parlez seroient toutes ensemble pas plus grosses que le quelquefois, sur les merveilles du hasard que soleil? Quel est donc, direz-vous, son éloigne- vous admettez seul pour la cause première de ment, si l'on en juge par son apparence! Vous toutes choses. Il est encore un ouvrier plus adavez raison, il est prodigieux ; il est démontré mirable que vous ne pensez : connoissez le ha

[graphic]
[ocr errors]

sard , laissez-vous instruire de toute la puissance que de vouloir imaginer la solidité du globe dont de votre Dieu. Savez-vous que cette distance de ce cercle n'est qu'une section ? Serons-nous trente millions de lieues qu'il y a de la terre au encore surpris que ces mêmes étoiles, si démesoleil, et celle de trois cents millions de lieues surées dans leur grandeur, ne nous paroissent de la terre à Saturne , sont si peu de chose, réanmoins que comme des étincelles ? N'admicomparées à l'éloignement qu'il y a de la terre rerons-nous pas plutôt que d'une hauteur si proaux étoiles, que ce n'est pas même s'énoncer digieuse elles puissent conserver une certaine assez juste que de se servir, sur le sujet de ces apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de distances, du terme de comparaison ? Quelle vue? Il n'est pas aussi imaginable combien il proportion à la vérité de ce qui se mesure, quel nous en échappe. On fixe le nombre des étoiles, que grand qu'il puisse être, avec ce qui ne se oui, de celles qui sont apparentes ; le moyen de mesure pas ? On ne connoît point la hauteur compter celles qu'on n'aperçoit point, celles, d'une étoile; elle est , si j'ose ainsi parler, im- par exemple, qui composent la voie de lait, mensurable; il n'y a plus ni angles, ni sinus, ni cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel parallaxes, dont on puisse s'aider: si un homme dans une nuit sereine du nord au midi, et qui, observoit à Paris une étoile fixe, et qu'un autre par leur extraordinaire élévation, ne pouvant la regardât du Japon, les deux lignes qui parti-percer jusqu'à nos yeux pour être vues chacune roient de leurs yeux pour aboutir jusqu'à cet en particulier, ne font au plus que blanchir astre ne feroient pas un angle, et se confon- celle route des cieux où elles sont placées ? droient en une seule et même ligne, tant la Me voilà donc sur la terre comme sur un grain terre entière n'est pas espace par rapport à cet de sable qui ne tient à rien , qui est suspendu éloignement. Mais les étoiles ont cela de com au milieu des airs : un nombre presque infini mun avec Saturne et avec le soleil : il faut dire de globes de feu d'une grandeur inexprimable quelque chose de plus. Si deux observateurs, et qui confond l'imagination, d'une hauteur qui l'un sur la terre, et l'autre dans le soleil, ob- surpasse nos conceptions, tournent, roulent servoient en même temps une étoile, les deux autour de ce grain de sable, et traversent charayons visuels de ces deux observateurs ne for- que jour, depuis plus de six mille ans, les vasmeroient point d'angle sensible. Pour concevoir tes et immenses espaces des cieux. Voulez-vous la chose autrement : si un homme étoit situé un autre système, et qui ne diminue rien du dans une étoile, notre soleil, notre terre, et les merveilleux ? La terre elle-même est emportée trente millions de lieues qui les séparent, lui avec une rapidité inconcevable autour du soleil, paroîtroient un même point : cela est démontré. le centre de l'univers. Je me les représente,

On ne sait pas aussi la distance d'une étoile tous ces globes, ces corps effroyables qui sont d'avec une autre étoile, quelque voisines qu'elles en marche; ils ne s'embarrassent point l'un l'aunous paroissent. Les Pléiades se touchent pres-tre; ils ne se choquent point, ils ne se déranque, à en juger par nos yeux : une étoile paroît gent point : si le plus petit d'eux tous venoit à assise sur l'une de celles qui forment la queue se démentir et à rencontrer la terre, que dede la Grande Ourse; à peine la vue peut-elle viendroit la terre? Tous au contraire sont en atteindre à discerner la partie du ciel qui les leur place, demeurent dans l'ordre qui leur est sépare, c'est comme une étoile qui paroît dou-prescrit , suivent la route qui leur est marquée, ble. Si cependant tout l'art des astronomes est et si paisiblement à notre égard, que personne inutile pour en marquer la distance, que doit- n'a l'oreille assez fine pour les entendre maron penser de l'éloignement de deux étoiles qui cher, et que le vulgaire ne sait pas s'ils sont au en effet paroissent éloignées l'une de l'autre, et monde. O économie merveilleuse du hasard ! à plus forte raison des deux polaires ? quelle est l'intelligence même pourroit-elle mieux réussir ? donc l'immensité de la lignequi passe d'une po- Une seule chose, Lucile, me fait de la peine : laire à l'autre? et que sera-ce que le cercle dont ces grands corps sont si précis et si constants cette ligne est le diamètre ? Mais n'est-ce pas dans leur marche, dans leurs révolutions, et quelque chose de plus que de sonder les abymes, I dans tous leurs rapports, qu'un petit animal re

légué en un coin de cet espace immense qu'on seroit toujours reçu à demander qui a fait ces appelle le monde, après les avoir observés, corps, comme on peut s'informer qui a fait ces s'est fait une méthode infaillible de prédire à roues ou cette boule; et quand chacun de ces quel point de leur course tous ces astres se trou- grands corps seroit supposé un amas fortuit veront d'aujourd'hui en deux, en quatre, en d'atomes qui se sont liés et enchaînés ensemble vingt mille ans : voilà mon scrupule, Lucile; par la figure et la conformation de leurs parties, si c'est par hasard qu'ils observent des règles je prendrois un de ces atomes, et je dirois : Qui si invariables, qu'est-ce que l'ordre? qu'est-ce a créé cet atome? est-il matière ? est-il intellique la règle?

gence? a-t-il eu quelque idée de soi-même avant Je vous demanderai même ce que c'est que le que de se faire soi-même? il étoit donc un mohasard : est-il corps ? est-il esprit? est-ce un ment avant que d'être; il étoit et il n'étoit pas être distingue des autres êtres , qui ait son exis- tout à-la-fois; et s'il est auteur de son être et de tence particulière, qui soit quelque part? ou sa manière d'être, pourquoi s'est-il fait corps plutôt n'est-ce pas un mode, ou une façon d'être ? plutôt qu'esprit? bien plus, cet atome n'a-t-il Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit : point commencé? est-il éternel? est-il infini? C'est un hasard; mais est-ce autre chose que ferez-vous un Dieu de cet atome? ces deux corps qui se choquent fortuitement? Le ciron a des yeux, il se détourne à la renSi par ce hasard ou cette rencontre la boule ne contre des objets qui lui pourroient nuire; va plus droit, mais obliquement; si son mouve- quand on le met sur de l'ébène pour le mieux re ment n'est plus direct, mais réfléchi; si elle ne marquer, si, dans le temps qu'il marche vers roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et un côté, on lui présente le moindre félu, il qu'elle pirouette; conclurai-je que c'est par ce change de route : est-ce un jeu du hasard que même hasard qu'en général la boule est en mou- son cristallin, sa rétine, et son nerf optique? vement ? ne soupçonnerai-je pas plus volontiers L'on voit dans une goutte d'eau, que le poivre qu'elle se meut, ou de soi-même, ou par l'im- qu'on y a mis tremper a altérée, un nombre pulsion du bras qui l'a jetée? Et parceque les presque innombrable de petits animaux, dont roues d'une pendule sont déterminées l'une par le microscope nous fait apercevoir la figure, et l'autre à un mouvement circulaire d'une telle qui se meuvent avec une rapidité incroyable, ou telle vitesse, examinerai-je moins curieuse-comme autant de monstres dans une vaste mer: ment quelle peut être la cause de tous ces mou- chacun de ces animaux est plus petit mille fois vements; s'ils se font d'eux-mêmes ou par la qu'un ciron, et néanmoins c'est un corps qui force mouvante d'un poids qui les emporte? vit, qui se nourrit, qui croît, qui doit avoir des Mais ni ces roues ni ces boules n'ont pu se don- muscles, des vaisseaux équivalents aux veines, ner le mouvement d'elles-mêmes, ou ne l'ont aux nerfs, aux artères, et un cerveau pour dispoint par leur nature, s'ils peuvent le perdre tribuer les esprits animaux. sans changer de nature; il y a donc apparence Une tache de moisissure de la grandeur d'un qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance grain de sable paroît dans le microscope comme qui leur est étrangère. Et les corps célestes, un amas de plusieurs plantes très distinctes, s'ils venoient à perdre leur mouvement, chan- dont les unes ont des fleurs, les autres des geroient-ils de nature? servient-ils moins des fruits; il y en a qui n'ont que des boutons à corps ? je ne l'imagine pas ainsi : ils se meuvent demi ouverts; il y en a quelques unes qui sont cependant, et ce n'est point d'eux-mêmes et par fanées : de quelle étrange petitesse doivent être leur nature. Il faudroit donc chercher, Ô Lucile! les racines et les filtres qui séparent les aliments s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les de ces petites plantes ! et si l'on vient à consifait mouvoir : qui que vous trouviez, je l'appelle dérer que ces plantes ont leurs graines , ainsi Dieu.

que les chênes et les pins, et que ces petits aniSi nous supposions que ces grands corps sont maux dont je viens de parler se multiplient par sans mouvement, on ne demanderoit plus, à la voie de génération, comme les éléphants et les vérité, qui les met en mouvement, mais on baleines; où cela ne mène-t-il point? Qui a su

« PreviousContinue »