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Lions, et de ses mystères : plus cette philoso- | tout leur convient et ne convient qu'à eux, le phie est subtile et idéale, plus elle est vaine et reste des hommes en est indigne ; ils ne compreninutile pour expliquer des choses qui ne deman- nent point que sans leur attache on ait l'impudent des hommes qu'un sens droit pour être dence de les espérer. Une troupe de masques connues jusqu'à un certain point, et qui au-delà entre dans un bal; ont-ils la main, ils dansent, sont inexplicables. Vouloir rendre raison de ils se font danser les uns les autres, ils dansent Dieu , de ses perfections, et, si j'ose ainsi par- encore, ils dansent toujours, ils ne rendent la ler, de ses actions, c'est aller plus loin que les main à personne de l'assemblée, quelque dianciens philosophes, que les apôtres, que les gne qu'elle soit de leur attention : on lanpremiers docteurs ; mais ce n'est pas rencontrer guit, on sèche de les voir danser et de ne danser si juste, c'est creuser long-temps et profondé- point; quelques uns murmurent, les plus sages ment sans trouver les sources de la vérité. Dès prennent leur parti, et s'en vont. qu'on a abandonné les termes de bonté, de mi- Il y a deux espèces de libertins : les libertins, séricorde, de justice et de toute-puissance, qui ceux du moins qui croient l'être; et les hypodonnent de Dieu de si hautes et de si aimables crites ou faux dévots, c'est-à-dire ceux qui ne idées , quelque grand effort d'imagination qu'on veulent pas étre crus libertins : les derniers, puisse faire , il faut recevoir les expressions dans ce genre-là, sont les meilleurs. sèches, stériles, vides de sens; admettre les Le faux dévot, ou ne croit pas en Dieu, ou pensées creuses, écartées des notions commu- se moque de Dieu : parlons de lui obligeamnes, ou tout au plus les subtiles et les ingénieu- ment, il ne croit pas en Dieu. ses; et, à mesure que l'on acquiert d'ouverture Si toute religion est une crainte respectueuse dans une nouvelle métaphysique, perdre un de la Divinité, que penser de ceux qui osent la peu de sa religion.

blesser dans sa plus vive image , qui est le prince? Jusqu'où les hommes ne se portent-ils point Si l'on nous assuroit' que le motif secret de par l'intérêt de la religion, dont ils sont si peu l'ambassade des Siamois a été d'exciter le roi persuadés, et qu'ils pratiquent si mal! très chrétien à renoncer au christianisme, à

Cette même religion que les hommes défen- permettre l'entrée de son royaume aux Taladent avec chaleur et avec zèle contre ceux qui poins, qui eussent pénétré dans nos maisons en ont une toute contraire, ils l'altèrent eux- pour persuader leur religion à nos femmes, à memes dans leur esprit par des sentiments nos enfants, et à nous-mêmes, par leurs livres particuliers ; ils y ajoutent et ils en retranchent et par leurs entretiens; qui eussent élevé des mille choses souvent essentielles, selon ce qui pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé leur convient, et ils demeurent fermes et iné- des figures de métal pour être adorées, avec branlables dans cette forme qu'ils lui ont don- quelles risées et quel étrange mépris n'entennée. Ainsi, à parler populairement, on peut drious-nous pas des choses si extravagantes! dire d'une seule nation qu'elle vit sous un même Nous faisons cependant six mille lieues de mer culte , et qu'elle n'a qu'une seule religion; mais, pour la conversion des Indes, des royaumes de à parler exactement, il est vrai qu'elle en a plu- Siam, de la Chine, et du Japon, c'est-à-dire sieurs , et que chacun presque y a la sienne. pour faire très sérieusement à tous ces peuples

Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, des propositions qui doivent leur paroivre très et y dominent dans divers temps, les libertins folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins et les hypocrites : ceux-là gaiement, ouverte- nos religieux et nos prêtres; ils les écoutent ment, sans art et sans dissimulation; ceux-ci quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et finement, par des artifices, par la cabale. Cent faire leurs missions : qui fait cela en eux et en fois plus épris de la fortune que les premiers, nous ne seroit-ce point la force de la verite? ils en sont jaloux jusqu'à l'excès ; ils veulent la Il ne convient pas à toute sorte de personnes gouverner, la posséder seuls, la partager entre de lever l'étendard d'aumônier, et d'avoir tous eux, et en exclure tout autre : dignités, charges, postes, bénéfices, pensions, honneurs, L'ambassade des Siamois envoyée au roi en 1680.

les pauvres d'une ville assemblés à sa porte, qui | le piége le mieux dressé qu'il soit possible d'iy reçoivent leurs portions : qui ne sait pas, au maginer; il étoit inévitable de ne pas donner contraire, des misères plus secrètes, qu'il peut tout au travers et de n'y être pas pris : quelle entreprendre de soulager, ou immédiatement majesté, quel éclat de mystères ! quelle suite et par ses secours, ou du moins par sa média- et quel enchainement de toute la doctrine! tion? De même il n'est pas donné à tous de mon- quelle raison éminente! quelle candeur, quelle ter en chaire, et d'y distribuer en missionnaire innocence de mours ! quelle force invincible et ou en catéchiste la parole sainte : mais qui n'a accablante des témoignages rendus successipas quelquefois sous sa main un libertin à ré-vement et pendant trois siècles entiers par des duire, et à ramener par de douces et insinuantes millions de personnes les plus sages, les plus moconversations à la docilité ? Quand on ne seroit dérées qui fussent alors sur la terre, et que le senpendant sa vie que l'apôtre d'un seul homme,. timent d'une même vérité soutient dans l'exil, ce ne seroit pas être en vain sur la terre, ni lui dans les fers, contre la vue de la mort et du être un fardeau inutile.

dernier supplice! Prenez l'histoire, ouvrez, reIl y a deux mondes : l’un où l'on séjourne montez jusqu'au commencement du monde, peu, et dont l'on doit sortir pour n'y plus ren- jusqu'à la veille de sa naissance; y.a-t-il eu rien trer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pourn'en de semblable dans tous les temps? Dieu même jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la pouvoit-il jamais mieux rencontrer pour me haute réputation, les grands biens, servent pour séduire? par où échapper? où aller, où me jele premier monde ; le mépris de toutes ces cho- ter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, ses sert pour le second. Il s'agit de choisir. mais quelque chose qui en approche? S'il faut

Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle: même périr, c'est par-là que je veux périr; il m'est soleil, même terre, même monde, mêmes sen- plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec sations; rien ne ressemble mieux à aujourd'hui une tromperie si spécieuse et si entière : mais je que demain : il y auroit quelque curiosité à mou- l'ai approfondi, je ne puis être athée, je suis rir, c'est-à-direà n'être plus un corps, mais à être donc ramené et entraîné dans ma religion : c'en seulement esprit. L'homme cependant, impa est fait. tient de la nouveauté, n'est point curieux sur ce La religion est vraie, ou elle est fausse : si seul article : né inquiet et qui s'ennuie de tout, elle n'est qu'une vaine fiction, voilà , si l'on veut, il ne s'ennuie point de vivre; il consentiroit peut- soixante années perdues pour l'homme de bien, être à vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort pour le chartreux ou le solitaire ; ils ne courent le frappe plus violemment que ce qu'il en sait : pas un autre risque : mais si elle est fondée sur la maladie, la douleur, le cadavre, le dégoûtent la vérité même, c'est alors un épouvantable de la connaissance d'un autre monde; il faut malheur pour l'homme vicieux; l'idée seule des tout le sérieux de la religion pour le réduire. maux qu'il se prépare me trouble l'imagina

Si Dieu avoit donné le choix ou de mourir tion; la pensée est trop foible pour les conceou de toujours vivre, après avoir médité pro- voir et les paroles trop vaines pour les exprifondément ce que c'est que de ne voir nulle fin à mer. Certes, en supposant même dans le monde la pauvreté, à la dépendance, à l'ennui, à la ma- moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet ladie, ou de n'essayer des richesses, de la gran sur la vérité de la religion, il n'y a point pour deur, des plaisirs et de la santé, que pour les l'homme un meilleur parti que la vertu. voir changer inviolablement, et par la révolu- Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu mérition des temps, en leurs contraires, et ètre ainsi tent qu'on s'efforce de le leur prouver, et le jouet des biens et des maux, l'on ne sauroit qu'on les traite plus sérieusement que l'on a guère à quoi se résoudre. La nature nous fixe, fait dans ce chapitre. L'ignorance, qui est leur et nous ôte l'embarras de choisir: et la mort, caractère, les rend incapables des principes les qu'elle nous rend nécessaire, est encore adou- plus clairs et des raisonnements les mieux suicie par la religion.

vis : je consens néanmoins qu'ils lisent celui que Si ma religion étoit fausse, je l'avoue, voilà je vais faire, pourvu qu'ils ne se persuadent

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pas que c'est tout ce que l'on pouvoit dire sur | découvre pas par elle-même, on la connoît du une vérité si éclatante.

moins dans le divers arrangement de ses parties, Il y a quarante ans que je n'étois point, et qui constitue les corps, et qui en fait la difféqu'il n'étoit pas en moi de pouvoir jamais être, rence; elle est donc elle-même sous ces diffécomme il ne dépend pas de moi, qui suis une rents corps; et, comme elle est une matière fois, de n'être plus : j'ai donc commencé , et qui pense, selon la supposition, ou qui vaut je continue d'être par quelque chose qui est mieux que ce qui pense, il s'ensuit qu'elle est hors de moi, qui durera après moi, qui est telle du moins selon quelques uns de ces corps, meilleur et plus puissant que moi : si ce quel et par une suite nécessaire selon tous ces corps, que chose n'est pas Dieu, qu'on me dise ce que c'est-à-dire qu'elle pense dans les pierres, dans c'est.

les métaux, dans les mers, dans la terre, dans Peut-être que moi qui existe n'existe ainsi que moi-même qui ne suis qu'un corps, comme dans par la force d'une natureuniversellequia toujours toutes les autres parties qui la composent : c'est été telle que nous la voyons, en remontant jus- donc à l'assemblage de ces parties si terrestres, qu'à l'infinité des temps". Mais cette nature, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemou elle est seulement esprit, et c'est Dieu; ou ble sont la matière universelle ou ce monde vielle est matière, et ne peut par conséquent sible, que je dois ce quelque chose qui est en avoir créé mon esprit; ou elle est un composé moi , qui pense, et que j'appelle mon esprit; ce de matière et d'esprit; et alors ce qui est es- qui est absurde. prit dans la nature, je l'appelle Dieu.

Si, au contraire, cette nature universelle, Peut-être aussi ce que j'appelle mon esprit quelque chose que ce puisse être, ne peut pas n'est qu'une portion de matière qui existe par être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il la force d'une nature universelle qui est aussi suit de là qu'elle n'est point matière, ni percepmatière, qui a toujours été, et qui sera toujours tible par aucun des sens : si cependant elle telle que nous la voyons, et qui n'est point pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui Dieu : mais du moins faut-il m'accorder que pense, je conclus encore qu'elle est esprit, ou ce que j'appelle mon esprit, quelque chose que un être meilleur et plus accompli que ce qui est ce puisse être, est une chose qui pense; et que, esprit : si d'ailleurs il ne reste plus à ce qui s'il est matière, il est nécessairement une ma- pense en moi, et que j'appelle mon esprit, que tière qui pense: car l'on ne me persuadera point cette nature universelle à laquelle il puisse requ'il n'y ait pas en moi quelque

en moi quelque chose qui pense monter pour rencontrer sa première cause et pendant que je fais ce raisonnement. Or, ce son unique origine, parcequ'il ne trouve point quelque chose qui est en moi, et qui pense, s'il son principe en soi, et qu'il le trouve encore doit son être et sa conservation à une nature moins dans la matière, ainsi qu'il a été démonuniverselle qui a toujours été et qui sera tou- tré, alors je ne dispute point des noms; mais jours, laquelle il reconnoisse comme sa cause, cette source originaire de tout esprit, qui est il faut indispensablement que ce soit à une na- esprit elle-même, et qui est plus excellente que ture universelle, ou qui pense, ou qui soit plus tout esprit , je l'appelle Dieu. noble et plus parfaite que ce qui pense ; et, si En un mot , je pense ; donc Dieu existe : car cette nature ainsi faite est matière, l'on doit en ce qui pense en moi , je ne le dois point à moicore conclure que c'est une matière universelle même, parcequ'il n'a pas plus dépendu de moi qui pense , ou qui est plus noble et plus parfaite de me le donner une première fois, qu'il déque ce qui pense.

pend encore de moi de me le conserver un seul Je continue, et je dis : Cette matière, telle instant ; je ne le dois point à un étre qui soit qu'elle vient d'être supposée, si elle n'est pas au-dessus de moi , et qui soit matière, puisqu'il un étre chimérique, mais réel, n'est pas aussi est impossible que la matière soit au-dessus de imperceptible à tous les sens ; et, si elle ne se ce qui pense : je le dois donc à un être qui est · Objection ou système des libertins. (La Bruyère.)

au-dessus de moi, et qui n'est point matière ; et 2 Instance des libertins. (La Bruyère.)

c'est Dieu. .

De ce qu'une nature universelle qui pense ex- | durer beaucoup, parceque c'est un être pur, clut de soi généralement tout ce qui est matière, exempt de tout mélange et de toute composiil suit nécessairement qu'un être particulier qui tion ; et il n'y a pas de raison qu'il doive périr : pense ne peut pas aussi admettre en soi la moin-car qui peut corrompre ou séparer un être simdre matière; car, bien qu'un être universel qui ple et qui n'a point de parties? pense renferme dans son idée infiniment plus L'ame voit la couleur par l'organe de l'ail, et de grandeur, de puissance, d'indépendance et entend les sons par l'organe de l'oreille; mais de capacité, qu'un être particulier qui pense, elle peut cesser de voir ou d'entendre quand il ne renferme pas néanmoins une plus grande ces sens ou ces objets lui manquent, sans que exclusion de matière , puisque cette exclusion pour cela elle cesse d'être; parceque l'ame n'est dans l'un et l'autre de ces deux êtres est aussi point précisément ce qui voit la couleur, ou ce grande qu'elle peut être et comme infinie , et qui entend les sons; elle n'est que ce qui pense : qu'il est autant impossible que ce qui pense en or, comment peut-elle cesser d'être telle? ce n'est moi soit matière, qu'il est inconcevable que point par le défaut d'organe, puisqu'il est prouDieu soit matière : ainsi , comme Dieu est es-vé qu'elle n'est point matière; ni par le défaut prit , mon ame aussi est esprit.

d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles Je ne sais point si le chien choisit, s'il se res vérités : elle est donc incorruptible. souvient, s'il affectionne, s'il craint, s'il ima

Je ne conçois point qu'une ame que Dieu a gine, s'il pense : quand donc l'on me dit que voulu remplir de l'idée de son être infini et soutoutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni verainement parfait doive être anéantie. sentiment, mais l'effet naturel et nécessaire de

Voyez , Lucile, ce morceau de terre", plus la disposition de sa machine préparée par le di- propre et plus orné que les autres terres qui lui vers arrangement des parties de la matière, je sont contiguës : ici ce sont des compartiments puis au moins acquiescer à cette doctrine. Mais mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes ; là, je pense, et je suis certain que je pense : or, des allées en palissades qui n'ont pas de fin, et quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arran- qui vous couvrent des vents du nord : d'un côté gement des parties de la matière, c'est-à-dire c'est un bois épais qui défend de tous les soleils, d'une étendue selon toutes ses dimensions , qui et d'un autre un beau point de vue : plus bas une est longue, large , et profonde, et qui est divi- | Yvette, ou un Lignon , qui couloit obscurément sible dans tous ces sens, avec ce qui pense ? entre les saules et les peupliers, est devenu un

Si tout est matière, et si la pensée en moi, canal qui est revêtu : ailleurs de longues et fraicomme dans tous les autres hommes , n'estches avenues se perdent dans la campagne, et qu'un effet de l'arrangement des parties de la annoncent la maison , qui est entourée d'eaux. matière, qui a mis dans le monde toute autre Vous récrierez-vous : Quel jeu du hasard ! comidée que

celle des choses matérielles ? La ma- bien de belles choses se sont rencontrées entière a-t-elle dans son fonds une idée aussi pure, semblent inopinément! Non , sans doute ; vous aussi simple, aussi immatérielle, qu'est celle de direz au contraire : Cela est bien imaginé et l'esprit ? comment peut-elle être le principe de bien ordonné ; il règne ici un bon goût et beauce qui la nie et l'exclut de son propre étre? coup d'intelligence. Je parlerai comme vous, et comment est-elle dans l'homme ce qui pense, j'ajouterai que ce doit être la demeure de quelc'est-à-dire ce qui est à l'homme mème une con- qu’un de ces gens chez qui un Le Nostre va traviction qui n'est point matière ?

cer et prendre des alignements dès le jour même Il y a des étres qui durent peu, parcequ'ils qu'ils sont en place. Qu'est-ce pourtant que cette sont composés de choses très différentes, et qui pièce de terre ainsi disposée, et où tout l'art d'un se nuisent réciproquement; il y en a d'autres ouvrier habile a été employé pour l'embellir, si qui durent davantage, parcequ'ils sont plus même toute la terre n'est qu'un atome suspendu simples; mais ils périssent, parcequ'ils ne lais- en l'air, et si vous écoutez ce que je vais dire ? sent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit

Chantilly.

Vous êtes placé, ô Lucile! quelque part sur qu'il ne peut pas y avoir de la terre au soleil cet atome; il faut donc que vous soyez bien pe- moins de dix mille diamètres de la terre , autre tit, car vous n'y occupez pas une grande place: ment moins de trente millions de lieues : peutcependant vous avez des yeux ; qui sont deux être y a-t-il quatre fois, six fois, dix fois plus points imperceptibles ; ne laissez pas de les ou- loin ; on n'a aucune méthode pour déterminer vrir vers le ciel : qu'y apercevez-vous quelque cette distance. fois ? la lune dans son plein ? Elle est belle alors Pour aider seulement votre imagination à se et fort lumineuse, quoique sa lumière ne soit la représenter, supposons une meule de moulin que la réflexion de celle du soleil : elle paroit qui tombe du soleil sur la terre; donnons-lui la grande comme le soleil, plus grande que les au- plus grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, tres planètes , et qu'aucune des étoiles. Mais ne celle même que n'ont pas les corps tombant de vous laissez pas tromper par les dehors; il n'y fort haut; supposons encore qu'elle conserve a rien au ciel de si petit que la lune; sa super- toujours cette même vitesse, sans en acquérir ficie est treize fois plus petite que celle de la et sans en perdre; qu'elle parcoure quinze toises terre ; sa solidité, quarante-huit fois; et son par chaque seconde de temps, c'est-à-dire la diamètre de sept cent cinquante lieues n'est que moitié de l'élévation des plus hautes tours, et le quart de celui de la terre : aussi est-il vrai ainsi neuf cents toises en une minute ; passonsqu'il n'y a que son voisinage qui lui donne une lui mille toises en une minute pour une plus si grande apparence, puisqu'elle n'est guère grande facilité; mille toises font une demi-lieue plus éloignée de nous que de trente fois le dia- commune ; ainsi en deux minutes la meule fera mètre de la terre, ou que sa distance n'est que une lieue, et en une heure elle en fera trente, de cent mille lieues. Elle n'a presque pas même et en un jour elle fera sept cent vingt lieucs : or, de chemin à faire en comparaison du vaste tour elle a trente millions à traverser avant que d'arque le soleil fait dans les espaces du ciel ; car il river à terre; il lui faudra donc quatre mille est certain qu'elle n'achève par jour que cinq cent soixante et six jours, qui sont plus de onze cent quarante mille lieues : ce n'est par heure années, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez que vingt-deux mille cinq cents lieues, et trois pas, Lucile, écoutez-moi : la distance de la cent soixante et quinze lieues dans une minute. terre à Saturne est au moins décuple de celle Il faut néanmoins, pour accomplir cette course, de la terre au soleil, c'est vous dire qu'elle ne qu'elle aille cinq mille six cents fois plus vite peut être moindre que de trois cents millions de qu’un cheval de poste qui feroit quatre lieues lieues , et que cette pierre emploieroit plus de par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus cent dix ans pour tomber de Saturne en terre. légèrement que le son , que le bruit, par exem- Par cette élévation de Saturne élevez vousple, du canon et du tonnerre , qui parcourt en même, si vous le pouvez, votre imagination à une heure deux cent soixante et dix-sept lieues. concevoir quelle doit être l'immensité du che

Mais quelle comparaison de la lune au soleil min qu'il parcourt chaque jour au-dessus de pour la grandeur, pour l'éloignement, pour la nos têtes : le cercle que Saturne décrit a plus course! vous verrez qu'il n'y en a alcune. Sou- de six cents millions de lieues de diamètre, et venez-vous seulement du diamètre de la terre, par conséquent plus de dix-huit cents millions il est de trois mille lieues ; celui du soleil est de lieues de circonférence; un cheval anglois cent fois plus grand , il est donc de trois cent qui feroit dix lieues par heure n'auroit à courir mille lieues. Si c'est là sa largeur en tous sens, que vingt mille cinq cent quarante-huit ans pour quelle peut être toute sa superficie! quelle est faire ce tour. sa solidité ! comprenez-vous bien cette étendue, Je n'ai pas tout dit, ô Lucile ! sur le miracle et qu'un million de terres comme la nôtre ne de ce monde visible, ou, comme vous parlez seroient toutes ensemble pas plus grosses que le quelquefois, sur les merveilles du hasard que soleil? Quel est donc, direz-vous, son éloigne- vous admettez seul pour la cause première de ment, si l'on en juge par son apparence! Vous toutes choses. Il est encore un ouvrier plus adavez raison, il est prodigieux ; il est démontré | mirable que vous ne pensez : connoissez le ha

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