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doit payer.

mes.

Laisser perdre charges et bénéfices plutôt caducité des commodités de la vie, puisqu'ils que de vendre ou de résigner, même dans son s'en privent eux-mêmes volontairement pour extrême vieillesse, c'est se persuader qu'on satisfaire à leur avarice? Ce n'est point aussi n'est pas du nombre de ceux qui meurent; ou, l'envie de laisser de plus grandes richesses à si l'on croit que l'on peut mourir, c'est s'aimer leurs enfants, car il n'est pas naturel d'aimer soi-même, et n'aimer que soi.

quelque autre chose plus que soi-même, outre Fausle est un dissolu, un prodigue, un li- qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'hébertin, un ingrat, un emporté, qu'Aurèle, son ritiers. Ce vice est plutôt l'effet de l'âge et de la oncle, n'a pu haïr ni déshériler.

complexion des vieillards qui s'y abandonnent Frontin , neveu d'Aurèle, après vingt années aussi naturellement qu'ils suivoient leurs plaisirs d'une probité connue, et d'une complaisance dans leur jeunesse , ou leur ambition dans l'âge aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fléchir en viril. Il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé, sa faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une lé- pour être avare; l'on n'a aussi nul besoin de gère pension que Fauste, unique légataire, lui s'empresser, ou de se donner le moindre mou

vement pour épargner ses revenus : il faut laisLes haines sont si longues et si opiniâtrées, ser seulement son bien dans ses coffres, et se que le plus grand signe de mort dans un homme priver de tout. Cela est commode aux vieillards, malade, c'est la réconciliation.

à qui il faut une passion, parcequ'ils sont homL'on s'insinue auprès de tous les hommes, ou en les flatlant dans les passions qui occupent Il y a des gens qui sont mal logés, mal couleur ame, ou en compatissant aux infirmités qui chés, mal habillés , et plus mal nourris, qui affligent leur corps. En cela seul consistent les essuient les rigueurs des saisons, qui se privent soins

que l'on peut leur rendre; de là vient que eux-mêmes de la société des hommes , et pascelui qui se porte bien, et qui desire' peu de sent leurs jours dans la solitude, qui souffrent chose, est moins facile à gouverner.

du présent, du passé et de l'avenir, dont la vie La mollesse et la volupté naissent avec l'hom- est comme une pénitence continuelle, et qui ont me, et ne finissent qu'avec lui; ni les heureux, ainsi trouvé le secret d'aller à leur perte par ni les tristes évènements, ne l'en peuvent sépa- le chemin le plus pénible : ce sont les avares. rer : c'est pour lui ou le fruit de la bonne for- Le souvenir de la jeunesse est tendre dans tune, ou un dédommagement de la mauvaise. les vieillards ; ils aiment les lieux où ils l'ont

C'est une grande difformité dans la nature passée : les personnes qu'ils ont commencé de qu’un vieillard amoureux.

connoître dans ce temps leur sont chères ; ils Peu de gens se souviennent d'avoir été jeu- affectent quelques mots du premier langage nes, et combien il leur étoit difficile d’être qu'ils ont parlé ; ils tiennent pour l'ancienne chastes et tempérants. La première chose qui manière de chanter, et pour la vieille danse ; ils arrive aux hommes après avoir renoncé aux vantent les modes qui régnoient alors dans les plaisirs, ou par bienséance, ou par lassitude, habils, les meubles et les équipages; ils ne ou par régime, c'est de les condamner dans les peuvent encore désapprouver des choses qui autres. Il entre dans cette conduite une sorte servoient à leurs passions , et qui étoient si utiles d'altachement pour les choses mêmes que l'on à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire: vient de quitter ; l'on aimeroit qu'un bien qui comment pourroient-ils leur préférer de noun'est plus pour nous ne fût plus aussi pour le veaux usages, et des modes toutes récentes où ils reste du monde : c'est un sentiment de jalousie. n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que

Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieil- les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur lards peuvent appréhender de tomber un jour tour de si grands avantages contre la vieillesse? qui les rend avares, car il y en a de tels qui Une trop grande négligence comme une exont de si grands fonds, qu'ils ne peuvent guère cessive parure dans les vieillards multiplient leurs avoir cette inquiétude : et d'ailleurs comment rides, et font mieux voir leur caducité. pourroient-ils craindre de manquer dans leur Un vieillard est fier, dédaigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a beaucoup d'esprit. écure ses dents, et il continue à manger. Il se

Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un fait, quelque part où il se trouve, une manière grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor d'établissement, et ne souffre pas d'être plus inestimable : il est plein de faits et de maximes; pressé au sermon ou au théâtre que dans sa l'on y trouve l'histoire du siècle, revêtue de chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places circonstances très curieuses, et qui ne se lisent du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, nulle part ; l'on y apprend des règles pour la si on veut l'en croire, il pålit et tombe en foiconduite et pour les mœurs, qui sont toujours blesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les sûres, parcequ'elles sont fondées sur l'expé- prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours rience.

se conserver dans la meilleure chambre le meilLes jeunes gens, à cause des passions qui leur lit : il tourne tout à son usage; ses valets, les amusent, s'accommodent mieux de la soli- ceux d'autrui, courent dans le même temps lude que les vieillards.

pour son service; tout ce qu'il trouve sous sa Philippe, déja vieux, raffine sur la propreté main lui est propre, hardes, équipages ; il emet sur la mollesse; il passe aux petites délica- barrasse tout le monde, ne se contraint pour tesses; il s'est fait un art du boire, du manger, personne, ne plaint personne, ne connoît de du repos, et de l'exercice : les petites règles maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, qu'il s'est prescrites, et qui tendent toutes aux ne pleure point la mort des autres, n'appréaises de sa personne, il les observe avec scru- hende que la sienne, qu'il rachèteroit volontiers pule, et ne les romproit pas pour une mai- de l'extinction du genre humain. . tresse, si le régime lui avoit permis d'en re- Cliton n'a jamais eu toute sa vie que deux lenir. Il s'est accablé de superfluités, que l'ha- affaires, qui sont de diner le matin, et de souper bitude enfin lui rend nécessaires. Il double ainsi le soir ; il ne semble né que pour la digestion ; et renforce les liens qui l'attachent à la vie, et il n'a de même qu'un entretien ; il dit les entrées il veut employer ce qui lui en reste à en rendre qui ont été servies au dernier repas où il s'est la perte plus douloureuse : n'appréhendoit-il trouvé ; il dit combien il y a eu de potages, et pas assez de mourir ?

quels potages ; il place ensuite le rôt et les enGnathon ne vit que pour soi, et tous les hom- tremets; il se souvient exactement de quels plats mes ensemble sont à son égard comme s'ils on a relevé le premier service; il n'oublie pas n'étoient point. Non content de remplir à une les hors-d'æuvre, le fruit et les assiettes ; il table la première place, il occupe lui seul nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont celle de deux autres ; il oublie que le repas est il a bu; il possède le langage des cuisines autant pour lui et pour toute la compagnie; il se rend qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manmaitre du plat, et fait son propre de chaque ger à une bonne table où il ne soit point : il a service; il ne s'attache à aucun des mets, qu'il sur-tout un palais sûr, qui ne prend point le n'ait achevé d'essayer de tous; il voudroit pou- change; et il ne s'est jamais vu exposé à l'hora voir les savourer lous tout à-la-fois : il ne se rible inconvénient de manger un mauvais rasert à table que de ses mains, il manie les vian- gout, ou de boire d'un vin médiocre. C'est un des, les remanie, démembre, déchire, et en personnage illustre dans son genre, et qui a use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils porté le talent de se bien nourrir jusqu'où il veulent manger, mangent ses restes; il ne leur pouvoit aller; on ne reverra plus un homme qui épargne aucune de ces malpropretés dégoûtan- mange lant et qui mange si bien : aussi est-il les, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés; l'arbitre des bons morceaux ; et il n'est guère le jus et les sauces lui dégouttent du menton et permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapde la barbe : s'il enlève un ragoût de dessus un prouve. Mais il n'est plus, il s'est fait du moins plat, il le répand en chemin dans un autre plat porter à table jusqu'au dernier soupir ; il donet sur la nappe, on le suit à la trace; il mange noit à manger le jour qu'il est mort ; quelque haut et avec grand bruil, il roule les yeux en part où il soit,

part où il soit, il mange; et, s'il revient au mangeant ; la table est pour lui un râtelier; il monde, c'est pour manger.

Ruffin commence à grisonner, mais il est point eu au palais, depuis tout ce temps, de sain, il a un visage frais et un vil vif qui lui causes célèbres ou de procédures longues et promettent encore vingt années de vie; il est embrouillées où il n'ait du moins intervenu : gai, jovial, familier, indifférent; il rit de tout aussi a-t-il un nom fait pour remplir la bouche son cæur, et il rit tout seul et sans sujet ; il est de l'avocat , et qui s'accorde avec le demandeur content de soi, des siens, de są petite fortune; ou le défendeur comme le substantif et l'adjectif. il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, Parent de tous, et haï de tous, il n'y a guère jeune homme de grande espérance, et qui pou- de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se voit un jour être l'honneur de sa famille ; il plaignent de lui : appliqué successivement à remet sur d'autres le soin de le pleurer : il dit, saisir une terre, à s'opposer au sceau, à se Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère; et servir d'un committimus , ou à mettre un arrêt à il est consolé. Il n'a point de passions, il n'a ni exécution. Outre qu'il assiste chaque jour à amis, ni ennemis; personne ne l'embarrasse, quelques assemblées de créanciers, par-tout tout le monde lui convient, tout lui est propre; syndic de directions, et perdant à toutes les il parle à celui qu'il voit une première fois avec banqueroutes, il a des heures de reste pour ses la même liberté et la même confiance qu'à ceux visites : vieux meuble de ruelle, où il parle proqu'il appelle de vieux amis, et il lui fait part cès et dit des nouvelles. Vous l'avez laissé dans bientôt deses quolibels et de ses historiettes : on une maison au Marais, vous le retrouverez au l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse attention, grand faubourg, où il vous a prévenu, et où et le même conte qu'il a commencé de faire à déja il redit ses nouvelles et son procès. Si vous quelqu'un, il l'achève à celui qui prend sa place. plaidez vous-même, et que vous alliez le lende

N** est moins affoibli par l'âge que par la main à la pointe du jour chez l'un de vos juges maladie, car il ne passe point soixante-huit ans, pour le solliciter, le juge attend pour vous donmais il a la goutte, et il est sujet à une colique ner audience qu'Antagoras soit expédié. néphrétique; il a le visage décharné, le teint Tels hommes passent une longue vie à se verdâtre, et qui menace ruine; il fait marner défendre des uns et à nuire aux autres, et ils sa terre, et il compte que de quinze ans entiers meurent consumés de vieillesse, après avoir il ne sera obligé de la fumer : il plante un jeune causé autant de maux qu'ils en ont souffert. bois, et il espère qu'en moins de vingt années il

Il faut des saisies de terre et des enlèvements lui donnera un beau couvert. Il fait bâtir dans de meubles, des prisons et des supplices, je la rue ** une maison de pierre de taille, raffer- l'avoue : mais justice, lois, et besoins à part, mie dans les encoignures par des mains de fer, et ce m'est une chose toujours nouvelle de contemdont il assure, en toussant et avec une voix frèle pler avec quelle férocité les hommes traitent et débile, qu'on ne verra jamais la fin : il se d'autres hommes. promène tous les jours dans ses ateliers sur le L'on voit certains animaux farouches, des bras d'un valet qui le soulage, il montre à ses mâles et des femelles , répandus par la campaamis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a gne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants allachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils requ'il båtit, car il n'en a point, ni pour ses héri- muent avec une opiniâtreté invincible : ils ont tiers, personnes viles , et qui se sont brouillées comme une voix articulée, et quand ils se lèvent avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain. sur leurs pieds, ils montrent une face humaine,

Antagoras a un visage trivial et populaire; un et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la suisse de paroisse ou le saint de pierre qui orne nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, le grand autel n'est pas mieux connu que lui de d'eau, et de racines ; ils épargnent aux autres toute la multitude. Il parcourt le matin toutes hommes la peine de semer, de labourer et de les chambres et tous les greffes d'un parlement, recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne et le soir les rues et les carrefours d'une ville : pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie que de sortir d'affaires. Il n'y a Les paysans et les laboureurs.

Don Fernanıl dans sa province est oisif, igno- , hauteur et à loute fierté, qui convient si peu aux rant, médisant, querelleur, fourbe, intempé- foibles hommes, et de composer ensemble, de rant, impertinent, mais il tire l'épée contre ses se traiter tous avec une mutuelle bonté, qui, voisins, et pour un rien il expose sa vie : il a tué avec l'avantage de n'ètre jamais mortifiés, nous des hommes, il sera tué.

procureroit un aussi grand bien que celui de ne Le noble de province, inutile à sa patrie, mortifier personne ? à sa famille, et à lui-même, souvent sans toit, Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du sans habit, sans aucun mérite, répète dix fois nom de philosophe, il n'y a personne au monde le jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures qui ne dùt avoir une forte teinture de philosoet les mortiers de bourgeoisie, occupé toute sa phie'. Elle convient à tout le monde : la prativie de ses parchemins et de ses titres, qu'il ne que en est utile à tous les âges, à tous les sexes, changeroit pas contre les masses d'un chance- et à toutes les conditions : elle nous console du lier.

bonheur d'autrui, des indignes préférences, Il se fait généralement dans tous les hommes des mauvais succès, du déclin de nos forces ou des combinaisons infinies de la puissance, de la de notre beauté : elle nous arme contre la paufaveur, du génie, des richesses, des dignités, vreté, la vieillesse, la maladie et la mort, conde la noblesse, de la force, de l'industrie, de tre les sols et les mauvais railleurs : elle nous la capacité, de la vertu, du vice, de la foiblesse, fait vivre sans une femme, ou nous fait supporde la stupidité, de la pauvreté, de l'impuissance, ter celle avec qui nous vivons. de la roture et de la bassesse. Ces choses, mè- Les hommes, en un même jour, ouvrent leur lées ensemble en mille manières différentes, et ame à de petites joies, et se laissent dominer compensées l'une par l'autre en divers sujets, par de petits chagrins : rien n'est plus inégal et forment aussi les divers états et les différentes inoins suivi que ce qui se passe en si peu de conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous temps dans leur coeur et dans leur esprit. Le resavent le fort et le foible les uns des autres, mède à ce mal est de n'estimer les choses du agissent aussi réciproquement comme ils croient monde précisément que ce qu'elles valent. le devoir faire, connoissent ceux qui leur sont Il est aussi difficile de trouver un homme vain égaux, sentent la supériorité que quelques uns qui se croie assez heureux, qu'un homme moont sur eux, et celle qu'ils ont sur quelques deste qui se croie trop malheureux. autres : et de là naissent entre eux ou la Le destin du vigneron, du soldat, et du tailfamiliarité , ou le respect et la déférence, ou la leur de pierre, m'empêche de m'estimer malfierté et le mépris. De cette source vient que heureux par la fortune des princes ou des midans les endroits publics, et où le monde se ras- nistres , qui me manque. semble, on se trouve à tous moments entre celui Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, que l'on cherche à aborder ou à saluer, et cet qui est de se trouver en faute, et d'avoir quelautre que l'on feint de ne pas connoitre, et dont que chose à se reprocher. l'on veut encore moins se laisser joindre; que La plupart des hommes, pour arriver à leurs l'on se fait honneur de l’un, et qu'on a honte de fins, sont plus capables d'un grand effort que l'autre; qu'il arrive même que celui dont vous d'une longue persévérance. Leur paresse ou vous faites honneur, et que vous voulez retenir, leur inconstance leur fait perdre le fruit des est celui aussi qui est embarrassé de vous, et meilleurs commencements. Ils se laissent souqui vous quitte; et que le mème est souvent vent devancer par d'autres qui sont partis après celui qui rougit d'autrui, et dont on rougit, qui eux, et qui marchent lentement, mais constamdédaigne ici, et qui là est dédaigne : il est en- ment. core assez ordinaire de mépriser qui nous mé- J'ose presque assurer que les hommes savent prise. Quelle misère! et puisqu'il est vrai que, encore mieux prendre des mesures que les suidans un si étrange commerce, ce que l'on pense vre, résoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut gagner d'un côté on le perd de l'autre, ne re

I L'on ne peut plus entendre que celle qui est dépendante de viendroil-il pas au mème de renoncer à toute la religion chretienne. (Lu Bruyère.)

dire, que de faire ou de dire ce qu'il faut. On les instants et dans toutes les périodes de sa vie ; se propose fermement, dans une affaire qu'on c'est tout au plus le bouf qui meugle, ou le négocie, de taire une certaine chose ; et en- merle qui siffle : il est fixé et déterminé par sa suite, ou par passion, ou par une intempérance nature, et j'ose dire par son espèce. Ce qui de langue, ou dans la chaleur de l'entretien, paroît le moins en lui, c'est son ame : elle n'agit c'est la première qui échappe.

point, elle ne s'exerce point, elle se repose. Les hommes agissent mollement dans les cho- Le sot ne meurt point; ou, si cela lui arrive, ses qui sont de leur devoir, pendant qu'ils se selon notre manière de parler, il est vrai de font un mérite, ou plutôt une vanité, de s'em- dire qu'il gagne à mourir, et que, dans ce mopresser pour celles qui leur sont étrangères, et ment où les autres meurent, il commence à viqui ne conviennent ni à leur état, ni à leur ca- vre : son ame alors pense, raisonne, infère, ractère.

conclut , juge, prévoit, fait précisément tout ce La différence d'un homme qui se revêt d'un qu'elle ne faisoit point; elle se trouve dégagée caractère étranger à lui-même, quand il rentre d'une masse de chair où elle étoit comme ensedans le sien , est celle d'un masque à un visage. velie sans fonction, sans mouvement, sans aucun

Télèphe a de l'esprit, mais dix fois moins, du moins qui fût digne d'elle: je dirois presque de compte fait, qu'il ne présume en avoir : il est qu'elle rougit de son propre corps et des organes donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait, dans bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue autace qu'il médite et ce qu'il projette, dix fois au- chée si long-temps, et dont elle n'a pu faire delà de ce qu'il a d'esprit; il n'est donc jamais qu'un sot et qu'un stupide; elle va d'égalavec les dans ce qu'il a de force et d'étendue : ce rai- grandes ames, avec celles qui font les bonnes sonnement est juste. Il a comme une barrière tètes ou les hommes d'esprit. L'ame d'Alain ne qui le ferme, et qui devroit l'avertir de s'arrê- se démêle plus d'avec celles du grand CONDÉ, ter en-decà ; mais il passe outre, il se jette hors de RICHELIEU, de PASCAL, et de LINGENDES'. de sa sphère, il trouve lui – même son endroit La fausse délicatesse dans les actions libres, foible, et se montre par cet endroit : il parle de dans les meurs ou dans la conduite, n'est pas ce qu'il ne sait point, ou de ce qu'il sait mal ; il ainsi nommée parcequ'elle est feinte, mais parentreprend au-dessus de son pouvoir, il desire cequ'en effet elle s'exerce sur des choses et en au-delà de sa portée; il s'égale à ce qu'il y a de des occasions qui n'en méritent point. La fausse meilleur en tout genre; il a du bon et du loua- délicatesse de goût et de complexion n'est telle ble, qu'il offusque par l'affectation du grand au contraire que parcequ'elle est feinte ou afou du merveilleux : on voit clairement ce qu'il fectée : c'est Emilie qui crie de toute sa force n'est pas, et il faut deviner ce qu'il est en effet. sur un petit péril qui ne lui fait pas de peur; C'est un homme qui ne se mesure point, qui c'est une autre qui par mignardise pålit à la vue ne se connoît point : son caractère est de ne sa- d'une souris, ou qui veut aimer les violettes voir pas se renfermer dans celui qui lui est pro- et s'évanouir aux tubéreuses. pre, et qui est le sien.

Qui oseroit se promettre de contenter les L'homme du meilleur esprit est inégal, il hommes ? Un prince, quelque bon et quelque souffre des accroissements et des diminutions ; puissant qu'il füt, voudroit-il l'entreprendre? il entre en verve, mais il en sort : alors s'il est Qu'il l'essaie; qu'il se fasse lui-même une afsage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche faire de leurs plaisirs; qu'il ouvre son palais à point à imaginer ni à plaire. Chante-t-on avec ses courtisans, qu'il les admelte jusque dans un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix son domestique ; que, dans des lieux dont la revienne?

vue seule est un spectacle, il leur fasse voir d'auLe sot est automate , il est machine, il est res- tres spectacles; qu'il leur donne le choix des sort; le poids l'emporte, le fait mouvoir, le fait

1 Jean de Lingendes, évêque de Sarlat et ensuite de Macon. tourner, et toujours , et dans le même sens, et se distingua comme prélat et comme oraleur ; il mourut en !ff.5. avec la même égalité : il est uniforme; il ne se

Un autre Lingendes, de la meme famille et de la compagnie de

Jésus, eut de la réputation comme prédicateur. C'est du premier dément point; qui l'a vu une fois l'a vu dans tous

sans doute que La Bruyère parle ici.

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