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les piéges que l'on y tend sans cesse pour faire | Il n'a point eu d'aventures; il a eu de beaux tomber dans le ridicule, l'on est étonné, avec songes, il en a eu de mauvais ; que dis-je ? on tout son esprit, de se trouver la dupe de plus ne rêve point comme il a vécu. Personne n'a sots que soi.

tiré d'une destinée plus qu'il a fait ; l'extrême Il y a quelques rencontres dans la vie où la et le médiocre lui sont connus : il a brillé, il a vérité et la simplicité sont le meilleur manége souffert, il a mené une vie commune ; rien ne du monde.

lui est échappé. Il s'est fait valoir par des verEtes-vous en faveur, tout manége est bon ; tus qu'il assuroit fort sérieusement qui étoient vous ne faites point de fautes, tous les chemins en lui ; il a dit de soi , J'ai de l'esprit, j'ai du vous mènent au terme : autrement tout est courage ; et tous ont dit après lui, Il a de l'esfaute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier prit , il a du courage. Il a exercé dans l'une qui ne vous égare.

et l'autre fortune le génie du courtisan, qui a Un homme qui a vécu dans l'intrigue un cer- dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal tain temps ne peut plus s'en passer : toute au- qu'il n'y en avoit. Le joli , l'aimable, le rare, tre vie pour lui est languissante.

le merveilleux , l'héroïque, ont été employés à Il faut avoir de l'esprit pour être homme de son éloge ; et tout le contraire a servi depuis cabale : l'on peut cependant en avoir à un cer- pour le ravaler: caractère équivoque, mélé, tain point que l'on est au-dessus de l'intrigue et enveloppé ; une énigme, une question presque de la cabale, et que l'on ne sauroit s'y assu- indécise. jettir; l'on va alors à une grande fortune ou à

La faveur met l'homme au-dessus de ses une haute réputation par d'autres chemins. égaux ; et sa chute au-dessous.

Avec un esprit sublime, une doctrine univer- Celui qui, un beau jour, sait renoncer ferselle, une probilé à toutes épreuves , et un mé- mement ou à un grand nom, ou à une grande rite très accompli, n'appréhendez pas, ô Aris- autorité, ou à une grande fortune, se délivre tide , de tomber à la cour, ou de perdre la fa- en un moment de bien des peines, de bien des veur des grands pendant tout le temps qu'ils veilles, et quelquefois de bien des crimes. auront besoin de vous.

Dans cent ans le monde subsistera encore en Qu'un favori s'observe de fort près ; car, s'il son entier : ce sera le même théâtre et les mês me fait moins atiendre dans son antichambre mes décorations ; ce ne seront plus les mêmes qu'à l'ordinaire, s'il a le visage plus ouvert, acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grace s'il fronce moins le sourcil, s'il m'écoute plus reçue, ou ce qui s'attriste et se désespère sur volontiers, et s'il me reconduit un peu plus un refus, tous auront disparu de dessus la loin, je penserai qu'il commence à tomber, et scène. Il s'avance déja sur le théâtre d'autres je penserai vrai.

hommes qui vont jouer dans une même pièce les L'homme a bien

peu

de ressources dans soi- mèmes rôles : ils s'évanouiront à leur tour; et même, puisqu'il lui faut une disgrace ou une ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront mortification pour le rendre plus humain, plus plus : de nouveaux acteurs ont pris leur place; traitable, moins féroce, plus honnête homme. quel fond à faire sur un personnage de comédie!

L'on contemple dans les cours de certaines Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est gens, et l'on voit bien à leurs discours et à le plus beau , le plus spécieux, et le plus orné : toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leurs qui méprise la cour, après l'avoir vue, méprise grands-pères, ni à leurs petits-fils : le présent est le monde. pour eux ; ils n'en jouissent pas, ils en abusent. La ville dégoûte de la province; la cour dé

Straton' est né sous deux étoiles : malheu- trompe de la ville, et guérit de la cour. reux , heureux dans le même degré. Sa vie est

Un esprit sain puise à la cour le goût de la un roman : non, il lui manque le vraisemblable. solitude et de la retraite.

. Ce n'est pas ici un caractère, c'est-à-dire la peinture d'une espèce d'hommes; c'est le portrait d'un individu, d'un homme à part; et cet homme est évidemment le duc de Lauzun, dont

la destinée, le caractère et l'esprit offrirent tous les extrêmes, et réunirent tous les contraires, que La Bruyère a marqués dans cette peinture.

CHAPITRE IX.

trêmes besoins ou d'y remédier, leur curiosité

ne s'étend point jusque-là. Des grands.

On demande si , en comparant ensemble les

différentes conditions des hommes, leurs peiLa prévention du peuple en faveur des grands nes, leurs avantages, on n'y remarqueroit pas est si aveugle, et l'entêtement pour leur geste, un mélange ou une espèce de compensation de leur visage, leur ton de voix, et leurs manières, bien et de mal qui établiroit entre elles l'égalité, si général, que, s'ils s'avisoient d'être bons, ou qui feroit du moins que l'une ne seroit guère cela iroit à l'idolàtrie.

plus desirable que l'autre. Celui qui est puisSi vous êtes né vicieux, ô Théagène', je vous sant, riche, et à qui il ne manque rien, peut plains ; si vous le devenez par foiblesse pour former cette question ; mais il faut que ce soit ceux qui ont intérêt que vous le soyez , qui ont un homme pauvre qui la décide. juré entre eux de vous corrompre, et qui se Il ne laisse pas d'y avoir comme un charme vantent déja de pouvoir réussir, souffrez que attaché à chacune des différentes conditions, et je vous méprise. Mais si vous êtes sage, tem- qui y demeure jusqu'à ce que la misère l'en ait pérant, modeste, civil, généreux, reconnois-ôté. Ainsi les grands se plaisent dans l'excès, et sant, laborieux, d'un rang d'ailleurs et d'une les petits aiment la modération ; ceux-là ont le naissance à donner des exemples plutôt qu'à les goût de dominer et de commander , et ceux-ci prendre d'autrui, et à faire les règles plutôt sentent du plaisir et même de la vanité à les serqu'à les recevoir, convenez avec cette sorte de vir et à leur obéir : les grands sont entourés, gens de suivre par complaisance leurs dérégle- salués, respectés ; les petits entourent, saments, leurs vices et leur folie, quand ils au- luent, se prosternent, et tous sont contents. ront, par la déférence qu'ils vous doivent,

Il coûte si peu aux grands à ne donner que exercé toutes les vertus que vous chérissez: des paroles , et leur condition les dispense si ironie forte, mais utile, très propre à mettre fort de tenir les belles promesses qu'ils vous ont vos mours en sûreté, à renverser tous leurs faites, que c'est modestie à eux de ne proprojets, et à les jeter dans le parti de continuer mettre pas encore plus largement. d'être ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que Il est vieux et usé, dit un grand ; il s'est vous êtes.

crevé à me suivre : qu'en faire ? Un autre, plus L'avantage des grands sur les autres hommes jeune, enlève ses espérances, et obtient le est immense par un endroit. Je leur cède leur poste qu'on ne refuse à ce malheureux que bonne chère, leurs riches ameublements, leurs

parcequ'il l'a trop mérité. chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, Je ne sais, dites-vous avec un air froid et déleurs fous, et leurs flatteurs; mais je leur envie daigneux, Philante a du mérite , de l'esprit, le bonheur d'avoir à leur service des gens qui de l'agrément de l'exactitude sur son devoir, les égalent par le cæur et par l'esprit, et qui les de la fidélité et de l'attachement pour son maipassent quelquefois.

tre, et il en est médiocrement considéré ; il ne Les grands se piquent d'ouvrir une allée dans plaît pas, il n'est pas goûté : expliquez-vous ; une forêt, de soutenir des terres par de lon- est-ce Philante, ou le grand qu'il sert , que vous gues murailles, de dorer des plafonds, de faire condamnez? venir dix pouces d'eau, de meubler une oran- Il est souvent plus utile de quitter les grands gerie ; mais de rendre un caur content, de

que de s'en plaindre. combler une ame de joie, de prévenir d'ex

Qui peut dire pourquoi quelques uns ont le

gros lot, ou quelques autres la faveur des grands ? · Le nom de Théagène est traduit dans les clefs par celui du

Les grands sont si heureux, qu'ils n'essuient grund-prieur de Vendome. Il est certain que ces mots, d'un rung et d'une naissance à donner des exemples plutôt qu'à pas même, dans toute leur vie , l'inconvénient les prendre d'autrui, s'appliquent assez bien à ce petit-fils lé- de regretter la perte de leurs meilleurs servigitimé d'Henri IV. Malheureusement les mots de déréglement, teurs ou des personnes illustres' dans leur de rices et de folie conviennent encore mieux à la vie plus que Yoluptueuse que ce prince et ses familiers menoient au Temple. Lonis XIV apprit la mort de Louvois sans en témoigner an.

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genre , et dont ils ont tiré le plus de plaisir et guérit point : il a voulu, il veut , et il voudra le plus d'utilité. La première chose que la flat- gouverner les grands; la mort seule lui ôtera terie sait faire après la mort de ces hommes avec la vie cette soif d'empire et d'ascendant sur uniques, et qui ne se réparent point , est de les esprits : est-ce en lui zèle du prochain? estleur supposer des endroits foibles, dont elle ce habitude ? est-ce une excessive opinion de prétend que ceux qui leur succèdent sont très soi-même ? Il n'y a point de palais où il ne s'inexempts : elle assure que l'un, avec toute la sinue; ce n'est pas au milieu d'une chambre capacité et toutes les lumières de l'autre dont il qu'il s'arrête; il passe à une embrasure, ou au prend la place , n'en a point les défauts ; et ce cabinet; on attend qu'il ait parlé, et long-temps, style sert aux princes à se consoler du grand et et avec action, pour avoir audience, pour de l'excellent par le médiocre.

être vu. Il entre dans le secret des familles; il Les grands dédaignent les gens d'esprit qui est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive n'ont que de l'esprit; les gens d'esprit méprisent de triste ou d'avantageux : il prévient, il s'offre, les grands qui n'ont que de la grandeur ; les il se fait de fête; il faut l'admettre. Ce n'est pas gens de bien plaignent les uns et les autres qui assez, pour remplir son temps ou son ambition, ont ou de la grandeur ou de l'esprit sans nulle que le soin de dix mille ames dont il répond à vertu. Quand je vois, d'une part, auprès des Dieu comme de la sienne propre; il en a d'un grands , à leur table , et quelquefois dans leur plus haut rang et d'une plus grande distinction, familiarité, de ces hommes alertes, empressés, dont il ne doit aucun compte, et dont il se intrigants, aventuriers, esprits dangereux et charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur nuisibles , et que je considère, d'autre part, tout ce qui peut servir de pâture à son esprit quelle peine ont les personnes de mérite à en d'intrigue, de médiation , ou de manége : à approcher, je ne suis pas toujours disposé à peine un grand est-il débarqué, qu'il l'empoicroire que les méchants soient soufferts par in- gne et s'en saisit; on entend plutôt dire à Théotérêt , ou que les gens de bien soient regardés phile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu soupçonner comme inutiles ; je trouve plus mon compte à qu'il pensoit à le gouverner. me confirmer dans cette pensée, que grandeur Une froideur ou une incivilité qui vient de et discernement sont deux choses différentes, ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait et l'amour pour la vertu et pour les vertueux hair; mais un salut ou un sourire nous les réune troisième chose.

concilie. Lucile aime mieux user sa vie à se faire Il y a des hommes superbes que l'élévation porter de quelques grands que d'être réduit à de leurs rivaux humilieet apprivoise ; ils en vienvivre familièrement avec ses égaux.

nent, par cette disgrace, jusqu'à rendre le salut : La règle de voir de plus grands que soi doit mais le temps, qui adoucit toutes choses, les avoir ses restrictions : il faut quelquefois d'é- remet enfin dans leur naturel. tranges talents pour la réduire en pratique. Le mépris que les grands ont pour le peuple

Quelle est l'incurable maladie de Théophile? les rend indifférents sur les flatteries ou sur les elle lui dure depuis plus de trente années : il ne louanges qu'ils en reçoivent, et tempère leur

vanité ; de même, les princes loués sans cun chagrin , quelque utilité qu'il eût tirée du zèle infatigable sans relâche des grands ou des courtisans en de ce ministre; et, s'il eût eu des regrets, ses courtisans se seroient sans doute empressés de les adoucir, en lui persuadant seroient plus vains, s'ils estimoient davantage qu'il n'avoit pas fait une si grande perte, et qu'il l'avoit ample- ceux qui les louent. ment réparée par le choix de son nouveau ministre. C'est à cela probablement que La Bruyère fait ici allusion.

Les grands croient être seuls parfaits, n'adLes clefs désignent l'abbé de Roquette, évêque d'Autun. mettent qu'à peine dans les autres hommes la qui avoit effectivement la manie de vouloir gouverner les droiture d'esprit, l'habileté, la delicatesse, et grands. Ce qui prouve que le personnage peint ici par La Bruyère est un évêque, c'est qu'il est question des dix mille s'emparent de ces riches talents, comme de ames dont il répond à Dieu ; et le trait : A peine un grand choses dues à leur naissance. C'est cependant est-il débarqué, etc., s'applique parfaitement à l'évêque d'Autun. qui , a l'arrivée de Jacques Il en France, avoit fait des plus fausses préventions : ce qu'il y a jamais eu de

en eux une erreur grossière de se nourrir de si grands efforts pour s'insinuer dans la favenr de ce prince.

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mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et, dans toutes leurs entreprises, à s'en faire même peut-être d'une conduite plus délicate, ne nous une règle de politique. est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de Les petits se haissent les uns les autres lorsgrands domaines et une longue suite d'ancêtres: qu'ils se nuisent réciproquement. Les grands cela ne leur peut être contesté.

sont odieux aux petits par le mal qu'ils leur Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas : l'habileté, du goût, du discernement? en croi- ils leur sont responsables de leur obscurité, de rai-je la prévention et la flatterie, qui publient leur pauvreté et de leur infortune; ou du hardiment votre mérite? elles me sont suspec- moins ils leur paroissent tels. tes, et je les récuse. Me laisserai-je éblouir par C'est déja trop d'avoir avec le peuple une un air de capacité ou de hauteur qui vous met même religion et un même Dieu : quel moyen au dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, dit, et de ce qui s'écrit; qui vous rend sec sur comme le marchand ou le laboureur? Évitons les louanges, et empêche qu'on ne puisse arra- d'avoir rien de commun avec la multitude; affeccher de vous la moindre approbation? Je conclus tons au contraire toutes les distinctions qui nous de là , plus naturellement, que vous avez de la en séparent : qu'elle s'approprie les douze apôfaveur, du crédit , et de grandes richesses. Quel tres, leurs disciples, les premiers martyrs moyen de vous définir, Téléphon? on n'appro- (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec che de vous que comme du feu, et dans une plaisir revenir toutes les années ce jour particertaine distance; et il faudroit vous déve- culier que chacun célèbre comme sa fète. Pour lopper, vous manier, vous confronter avec nous autres grands, ayons recours aux noms vos pareils, pour porter de vous un jugement profanes : faisons-nous baptiser sous ceux d’Ansain et raisonnable. Votre homme de confiance, nibal, de César, et de Pompée, c'étoient de qui est dans votre familiarité , dont vous prenez grands hommes ; sous celui de Lucrèce, c'étoit conseil , pour qui vous quittez Socrate et Aris une illustre Romaine; sous ceux de Renaud, de lide, avec qui vous riez, et qui rit plus haut Roger, d'Olivier, et de Tancrède, c'étoient des que vous, Dave enfin , m'est très connu : seroit- paladins, et le roman n'a point de héros plus ce assez pour vous bien connoître?

merveilleux ; sous ceux d'Ilector, d'Achille, Il y en a de tels que, s'ils pouvoient connoître d'Hercule, tous demi-dieux ; sous ceux même leurs subalternes et se connoître eux-mêmes, ils de Phébus et de Diane : et qui nous empêchera auroient honte de primer.

de nous faire nommer Jupiter, ou Mercure, ou S'il y a peu d'excellents orateurs, y a-t-il bien Vénus, ou Adonis ? des gens qui puissent les entendre? S'il n'y a Pendant que les grands négligent de rien pas assez de bons écrivains , où sont ceux qui connoître, je ne dis pas seulement aux intérêts savent lire? De même on s'est toujours plaint du des princes et aux affaires publiques, mais à petit nombre de personnes capables de conseiller leurs propres affaires ; qu'ils ignorent l'éconoles rois, et de les aider dans l'administration de mie et la science d'un père de famille, et qu'ils leurs affaires. Mais s'ils naissent enfin ces hom- se louent eux-mêmes de cette ignorance ; qu'ils mes habiles et intelligents, s'ils agissent selon se laissent appauvrir et maitriser par des intenleurs vues et leurs lumières, sont-ils aimés, dants; qu'ils se contentent d'être gourmets ou sont-ils estimés, autant qu'ils le méritent? sont- coteaux', d'aller chez Thaïs ou chez Phryné, ils loués de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils font de parler de la meute et de la vieille meute, pour la patrie? Ils vivent, il suffit : on les cen- de dire combien il y a de postes de Paris à sure s'ils échouent, et on les envie s'ils réussis- Besançon ou à Philisbourg; des citoyens s'inssent. Blåmons le peuple où il seroit ridicule de vouloir l'excuser : son chagrin et sa jalousie, , Boileau parle ainsi des coteaux dans la satire du Repas ri. régardés des grands ou des puissants comme dicule. « Ce nom, dit-il en note, fut donné à trois grands sciinévitables, les ont conduits insensiblement à le

« gneurs tenant table, qui étoient parlagés sur l'estime qu'on

« devoit faire des vins des cotcaux qui sont aux environs de compter pour rien, et à négliger ses suffrages Reims. »

truisent du dedans et du dehors d'un royaume, Un grand aime la Champagne, abhorre la étudient le gouvernement, deviennent fins et Brie; il s'enivre de meilleur vin que l'homme politiques, savent le fort et le faible de tout du peuple, seule différence que la crapule laisse un état, songent à se mieux placer, se pla- entre les conditions les plus disproportionnées, cent, s'élèvent, deviennent puissants, soula- entre le seigneur et l'estafier. gent le prince d'une partie des soins publics. Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs Les grands qui les dédaignoient les révèrent : des princes un peu de celui d'incommoder les heureux s'ils deviennent leurs gendres! autres : mais non, les princes ressemblent aux

Si je compare ensemble les deux conditions hommes; ils songent à eux-mêmes, suivent leur des hommes les plus opposées, je veux dire les goût, leurs passions, leur commodité : cela est grands avec le peuple, ce dernier me paroît naturel. content du nécessaire, et les autres sont inquiets Il semble que la première règle des comet pauvres avec le superflu. Un homme du peu- pagnies , des gens en place, ou des puissants, ple ne sauroit faire aucun mal; un grand ne veut est de donner, à ceux qui dépendent d'eux pour faire aucun bien, et est capable de grands maux : le besoin de leurs affaires, toutes les traverses l'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qu'ils en peuvent craindre. qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses : Si un grand a quelque degré de bonheur sur là se montrent ingénument la grossièreté et la les autres hommes, je ne devine pas lequel, si franchise; ici se cache une séve maligne et cor- ce n'est peut-être de se trouver souvent dans le rompue sous l'écorce de la politesse : le peuple n'a pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et, guère d'esprit, et les grands n'ont point d'ame: si elle naît, cette conjoncture, il semble qu'il celui-là a un bon fonds , et n'a point de dehors; doive s'en servir : si c'est en faveur d'un homme ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple de bien, il doit appréhender qu'elle ne lui superficie. Faut-il opter? je ne balance pas, je échappe. Mais, comme c'est en une chose juste, veux être peuple.

il doit prévenir la sollicitation, et n'être vu que Quelque profonds que soient les grands de pour être remercié ; et, si elle est facile, il ne la cour, et quelque art qu'ils aient pour paroître doit pas même la lui faire valoir : s'il la lui rece qu'ils ne sont pas, et pour ne point paroitre fuse, je les plains tous deux. ce qu'ils sont , ils ne peuvent cacher leur mali- Il y a des hommes nés inaccessibles, et ce gnité, leur extrême pente à rire aux dépens sont précisément ceux de qui les autres ont bed'autrui, et à jeter un ridicule souvent où il n'y soin, de qui ils dépendent : ils ne sont jamais en peut avoir; ces beaux talents se découvrent que sur un pied ; mobiles comme le mercure, ils en eux du premier coup d'oeil : admirables sans pirouettent, ils gesticulent, ils crient, ils s'agidoute pour envelopper une dupe et rendre sot tent; semblables à ces figures de carton qui celui qui l'est déja, mais encore plus propres à servent de montre à une fête publique, ils jetleur ôter tout le plaisir qu'ils pourroient tirer tent feu et flamme, tonnent et foudroient : on d'un homme d'esprit qui sauroit se tourner et n'en approche pas, jusqu'à ce que, venant à se plier en mille manières agréables et réjouis- s'éteindre, ils tombent , et par leur chute desantes, si le dangereux caractère du courtisan viennent traitables, mais inutiles. ne l'engageoit pas à une fort grande retenue. Illui Le suisse, le valet de chambre, l'homme de oppose un caractère sérieux, dans lequel il se livrée, s'ils n'ont plus d'esprit que ne porte leur retranche, et il fait si bien que les railleurs, condition, ne jugent plus d'eux-mêmes par leur avec des intentions si mauvaises , manquent première bassesse, mais par l'élévation et la d'occasions de se jouer de lui.

fortune des gens qu'ils servent, et mettent tous Les aises de la vie, l'abondance, le calme ceux qui entrent par leur porte et montent leur d'une grande prospérité, font que les princes escalier indifféremment au-dessous d'eux et de ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un leurs maitres : tant il est vrai qu'on est dessinge, d'un imbécile et d'un mauvais conte : liné à souffrir des grands et de ce qui leur aples gens moins heureux ne rient qu'à propos. partient !

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