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Il n'y a peut-être pas une beauté de style propre à | volontaire de son ame : mais observons les formes notre idiome, dont on ne trouve des exemples et des diverses qu'il prend tour-à-tour pour nous intéresser modèles dans cet écrivain.

ou nous plaire.

tes Despréaux observoit, à ce qu'on dit, que La Une grande partie de ses pensées ne pouvoit guère Bruyère, en évitant les transitions, s'étoit épargné se présenter que comme les résultats d'une observace qu'il y a de plus difficile dans un ouvrage. Cetletion tranquille et réfléchie ; mais, quelque vérité, observation ne me paroit pas digne d'un si grand quelque finesse, quelque profondeur même qu'il y maitre. Il savoit trop bien qu'il y a dans l'art d’é eût dans les pensées, cette forme froide et monotone crire des secrets plus importants que celui de trouver auroit bientôt ralenti et fatigué l'attention, si elle eût ces formules qui servent à lier les idées, et à unir été trop continûment prolongée. les parties du discours.

Le philosophe n'écrit pas seulement pour se faire Ce n'est point sans doute pour éviter les transi- lire, il veut persuader ce qu'il écrit; et la convictions que La Bruyère a écrit son Livre par fragments, tion de l'esprit, ainsi que l'émotion de l'ame, est et par pensées détachées. Ce plan convenoit mieux toujours proportionnée au degré d'attention qu'on à son objet; mais il s'imposoit dans l'exécution une donne aux paroles. tâche tout autrement difficile que celle dont il s'étoit Quel écrivain a mieux connu l'art de fixer l'attendispensé.

tion par la vivacité ou la singularité des tours, et de L'écueil des ouvrages de ce genre est la monotonie. la réveiller sans cesse par une inépuisable variété? La Bruyère a senti vivement ce danger : on peut en Tantôt il se passionne et s'écrie avec une sorte juger par les efforts qu'il a faits pour y échapper. Des d'enthousiasme : « Je voudrois qu'il me fût permis portraits, des observations de meurs, des maximes « de crier de toute ma force à ces hommes saints générales, qui se succèdent sans liaison; voilà les « qui ont été autrefois blessés des femmes : Ne les matériaux de son Livre. Il sera curieux d'observer « dirigez point; laissez à d'autres le soin de leur toules les ressources qu'il a trouvées dans son génie « salut. » pour varier à l'infini , dans un cercle si borné, ses Tantôt, par un autre mouvement aussi extraorditours, ses couleurs et ses mouvements. Cet examen, naire, il entre brusquement en scène : « Fuyez, reintéressant pour tout homme de goût, ne sera peut- « tirez-vous; vous n'êtes pas assez loin.... Je suis, être pas sans utilité pour les jeunes gens qui culti- « dites-vous, sous l'autre tropique.... Passez sous le vent les lettres et se destinent au grand art de l'élo- « pôle et dans l'autre hémisphère.... M'y voilà.... quence.

« Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la Il seroit difficile de définir avec précision le carac- « terre un homme avide, insatiable, inexorable, etc.» tère distinctif de son esprit : il semble réunir tous C'est dommage peut-être que la morale qui en réles genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, sulle n'ait pas une importance proportionnée au eloquent et railleur, fin et profond, amer et gai, il mouvement qui la prépare. change avec une extrême mobilité de ion, per- Tantôt c'est avec une raillerie amère ou plaisante sonnage, et même de sentiment, en parlant cepen- qu'il apostrophe l'homme vicieux ou ridicule : dant des mèmes objets.

« Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse Et ne croyez pas que ces mouvements si divers « brillant, ce grand nombre de coquins qui le suisoient l'explosion naturelle d'une ame très sensible, « vent, et ces six bêtes qui te trainent, tu penses qui, se livrant à l'impression qu'elle reçoit des objets « qu'on t'en estime davantage : on écarte tout cet dont elle est frappée, s'irrite contre un vice, s'indigne « attirail qui l'est étranger, pour pénétrer jusqu'à d'un ridicule, s'enthousiasme pour les meurs et la « loi, qui n'es qu'un fat. vertu. La Bruyère montre par-tout les sentiments « Vous aimez, dans un combat ou pendant un d'un honnête homme; mais il n'est ni apôtre, ni mi- « siége, à paroitre en cent endroits, pour n'ètre santhrope. Il se passionne, il est vrai; mais c'est « nulle part; à prévenir les ordres du général, de comme le poète dramatique qui a des caractères op- « peur de les suivre, et à chercher les occasions pluposés à mettre en action. Racine n'est ni Néron, ni « tôt que de les attendre et les recevoir : votre vaBurrhus; mais il se pénètre fortement des idées et « leur seroit-elle douteuse ? » des sentiments qui appartiennent au caractère et à Quelquefois une réflexion qui n'est que sensée est la situation de ces personnages, et il trouve dans son relevée par une image ou un rapport éloigné, qui imagination échauffée tous les traits dont il a besoin frappe l'esprit d'une manière inattendue. « Après pour les peindre.

« l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de Ne cherchons donc dans le style de La Bruyère ni « plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Si l'expression de son caractère, ni l'épanchement in- | La Bruyère avoit dit simplement que rien n'est plus

de

rare que l'esprit de discernement, on n'auroit pas « verra jamais la fin. Il se promène tous les jours trouvé cette réflexion digne d'ètre écrite'.

« dans ses ateliers sur les bras d'un valet qui le souC'est par des tournures semblables qu'il sait atta- « lage; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et leur cher l'esprit sur des observations qui n'ont rien de « dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour neuf pour le fond, mais qui deviennent piquantes « ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point; ni pour par un certain air de naiveté sous lequel il sait dé- « ses héritiers, personnes viles et qui sont brouilguiser la satire.

« lées avec lui : c'est pour lui seul; et il mourra « Il n'est pas absolument impossible qu'une per- « demain. » a sonne qui se trouve dans une grande faveur perde Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme a son procès. »

aimable, comme un fragment imparfait trouvé par « C'est une grande simplicité que d'apporter à la hasard, et ce portrait est charmant; je ne puis me a cour la moindre roture, et de n'y être pas gentil- refuser au plaisir d'en citer un passage : « Loin de « homme. »

« s'appliquer à vous contredire avec esprit, ARTÉIl emploie la même finesse de tour dans le portrait « NICE s’approprie vos sentiments : elle les croit d'un fal, lorsqu'il dit : « Iphis met du rouge, mais « siens, elles les étend, elle les embellit : vous êtes a rarement; il n'en fait pas habitude. »

« content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir Il seroit difficile de n'être pas vivement frappé du a mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est tour aussi fin qu'énergique qu'il donne à la pensée « toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, suivante, malheureusement aussi vraie que pro- « soit qu'elle écrive : elle oublie les trails où il faut fonde : «Un grand dit de Timagène, votre ami, « des raisons; elle a déja compris que la simplicité « qu'il est un sot; et il se trompe. Je ne demande pas « peut être éloquente. » « que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit : osez Comment donnera-t-il plus de saillie au ridicule a seulement penser qu'il n'est pas sot. »

d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle C'est dans les portraits sur-tout que La Bruyère a vieillit, et qui s'étonne d'éprouver la foiblesse et les eu besoin de toutes les ressources de son talent. incommodités qu'amènent l'âge et une vie trop Théophraste, que La Bruyère a traduit, n'emploie molle? Il en fait un apologue. C'est IRÈNE qui va au pour peindre ses Caractères que la forme d'énumé-temple d'Epidaure consulter Esculape. D'abord elle ration ou de description. En admirant beaucoup l'é- se plaint qu'elle est fatiguée : « L'oracle prononce crivain grec, La Bruyère n'a eu garde de l'imiter; a que c'est par la longueur du chemin qu'elle vient ou, si quelquefois il procède comme lui par énumé- « de faire. Elle déclare que le vin lui est nuisible; ration, il sait ranimer cette forme languissante par « l'oracle lui dit de boire de l'eau. Ma vue s'affoiun art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple. i blit, dit Irène. Prenez des lunettes, dit Esculape.

Relisez les portraits du riche et du pauvre' : « Je m'affoiblis moi-même, continue-t-elle; je ne a Giton a le teint frais, le visage plein, la démarche « suis ni si forte, ni si saine que j'ai été. C'esi, dit a ferme, etc. Phédon a les yeux creux, le teint a le dieu, que vous vieillissez. Mais quel moyen de a échauffé, etc.; » et voyez comment ces mots, il a guérir de cette langueur? Le plus court, Irène, est riche, il est pauvre, rejelés à la fin des deux « c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre portraits, frappent comme deux coups de lumière, a aieule. » A ce dialogue, d'une tournure naive et qui, en se réfléchissant sur les traits qui précèdent, originale, substituez une simple description à la may répandent un nouveau jour, et leur donnent un nière de Théophraste, et vous verrez comment la effet extraordinaire.

mème pensée peut paroitre commune ou piquante, Quelle énergie dans le choix des traits dont il peint suivant que l'esprit ou l'imagination sont plus ou ce vieillard presque mourant qui a la manie de plan- moins intéressés par les idées et les sentiments accester, de bâtir, de faire des projets pour un avenir soires dont l'écrivain a su l'embellir. qu'il ne verra point! «Il fait bâtir une maison de La Bruyère emploie souvent cette forme d'apoloa pierre de taille, raffermie dans les encoignures gue, et presque toujours avec autant d'esprit que de « par des mains de fer, et dont il assure, en tous goût. Il y a peu de chose dans notre langue d'aussi « sant, el avec une voix frèle et débile, qu'on ne parfait que l'histoire d'EMIRE' : c'est un petit roman

plein de finesse, de grace, et même d'intérêt. · La Harpe dit, à propos de cette réflexion de La Bruyère : Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la · Quel rapprochement bizarre et frivole , pour dire que le dis- variélé des mouvements et des tours que le talent de • cernement est rare! et puis les diamants et les perles, sont-ce « des choses si rares? » Je ne puis m'empêcher d'ètre ici du sen

La Bruyère se fait remarquer : c'est encore par un timent de La Harpe contre l'ingénieux autour de la police. 2 Voye: le chapitre Vi.

I loyez le chapitre III.

>

choix d'expressions vives, figurées, pittoresques; mieux connu ce secret, et n'en a fait un plus heuc'est surtout par ces heureuses alliances de mots, reux usage que La Bruyère. Il a un grand nombre ressource féconde des grands écrivains dans une lan- de pensées qui n'ont d'effet que par le contraste. gue qui ne permet pas, comme presque toutes les « Il s'est trouvé des filles qui avoient de la vertu, autres, de créer ou de composer des mots, ni d'en « de la santé, de la ferveur, et une bonne vocation, transplanter d'un idiome étranger.

« mais qui n'étoient pas assez riches pour faire dans « Tout excellent écrivain est excellent peintre, « une riche abbaye væu de pauvreté. » dit La Bruyère lui-même; et il le prouve dans tout Ce dernier trait, rejeté si heureusement à la fin de le cours de son livre. Tout vit et s'anime sous son la période pour donner plus de saillie au contraste, pinceau; tout y parle à l'imagination : « La véritable n'échappera pas à ceux qui aiment à observer dans « grandeur se laisse toucher et manier ...... elle se les productions des arts les procédés de l'artiste. « courbe avec bonté vers ses inférieurs, et revient Mettez à la place, «qui n'étoient pas assez riches « sans effort à son naturel. »

« pour faire væu de pauvreté dans une riche abbaye;» « Il n'y a rien, dit-il ailleurs, qui mette plus subi- et voyez combien celte légère transposition, quoique a tement un homme à la mode, et qui le soulève peut-être plus favorable à l'harmonie, affoibliroit a davantage, que le grand jeu. »

l'effet de la phrase! Ce sont ces artifices que les anVeut-il peindre ces hommes qui n'osent avoir un ciens recherchoient avec tant d'étude, et que les avis sur un ouvrage avant de savoir le jugement du modernes négligent trop : lorsqu'on en trouve des public : « Ils ne hasardent point leurs suffrages; ils exemples chez nos bons écrivains, il semble que c'est « veulent être portés par la foule, et entraînés par plutôt l'effet de l'instinct que de la réflexion. « la multitude. »

On a cité ce beau trait de Florus, lorsqu'il nous La Bruyère veut-il peindre la manie du fleuriste : montre Scipion, encore enfant, qui croit pour la il vous le montre planté et ayant pris racine devant ruine de l'Afrique : Qui in exitium Africæ crescit. ses tulipes; il en fait un arbre de son jardin. Celle Ce rapport supposé entre deux faits naturellement figure hardie est piquante, sur-tout par l'analogie des indépendants l'un de l'autre plait à l'imagination, objets.

et allache l'esprit. Je trouve un effet semblable dans « Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'a- cette pensée de La Bruyère : « voir su éviter une sottise. » C'est une figure bien « Pendant qu'Oronte augmente, avec ses années, heureuse que celle qui transforme ainsi en sensation « son fonds et ses revenus, une fille nait dans quelle sentiment qu'on veut exprimer.

« que famille, s'élève, croit, s'embellit, et entre L'énergie de l'expression dépend de la force avec « dans sa seizième année. Il se fait prier à cinquante laquelle l'écrivain s'est pénétré du sentiment ou de « ans pour l'épouser, jeune, belle, spirituelle; cet l'idée qu'il a voulu rendre. Ainsi La Bruyère, s'éle- « homme, sans naissance, sans esprit et sans le vant contre l'usage des serments, dit : « Un honnête « moindre mérite, est préféré à tous ses rivaux, » « homme qui dit oui, ou non, mérite d'être cru; Si je voulois, par un seul passage, donner à-la« son caractère jure pour lui. »

fois une idée du grand talent de La Bruyère, et un Il est d'autres figures de style d'un effet moins exemple frappant de la puissance des contrastes dans frappant, parceque les rapports qu'elles expriment le style, je citerois ce bel apologue qui contient la demandent, pour être saisis, plus de finesse et d'at- plus eloquente satire du faste insolent et scandaleux tention dans l'esprit; je n'en citerai qu'un exemple : des parvenus :

« Il y a dans quelques femmes un mérite paisible, « Ni les troubles , Zénobie, qui agitent votre em« mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles « pire, ni la guerre que vous soutenez virilement á ne peuvent couvrir de toute leur modestie. » a contre une nation puissante depuis la mort du roi

Ce mérite paisible offre à l'esprit une combinai- « votre époux, ne diminuent rien de votre magnifison d'idées très fines , qui doit, ce me semble, plaire a cence. Vous avez préféré à toute autre contrée les rid'autant plus qu'on aura le goût plus délicat et plus « ves de l'Euphrate, pour y élever un superbe édifice: exercé.

« l'air y est sain et tempéré; la situation en est riante: Mais les grands effets de l'art d'écrire, comme de « un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les tous les arts, tiennent sur-tout aux contrastes. « dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre,

Ce sont les rapprochements ou les oppositions de « n'y auroient pu choisir une plus belle demeure. sentiments et d'idées, de formes et de couleurs, qui, « La campagne autour est couverte d'hommes qui faisant ressortir tous les objets les uns par les autres, a taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, répandent dans une composition la variété, le mou- « qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l’aivement et la vie. Aucun écrivain peut-être n'a « rain et le porphyre; les grues et les machines gé « missent dans l'air, et font espérer à ceux qui bien délicat : « Il faut juger des femmes depuis la « voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en « chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à« leurs foyers ce palais achevé, et dans celte splen- « peu-près comme on mesure le poisson, entre tête « deur où vous desirez de le porter avant de l'habi- « et queue. » « ter, vous et les princes vos enfants. N'y épargnez On trouveroit aussi quelques traits d'un style préa rien, grande reine : employez-y l'or et tout l'art cieux et maniéré. Marivaux auroit pu revendiquer a des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les cette pensée : « Personne presque ne s’avise de luia Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science « même du mérite d'un autre. » « sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de Mais ces taches sont rares dans La Bruyère : on « vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement sent que c'étoit l'effet du soin même qu'il prenoit de a soit tel qu'ils ne paroissent pas faits de la main des varier ses tournures et ses images; et elles sont efa hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur facées par les beautés sans nombre dont brille son « cet ouvrage incomparable; et après que vous y au- ouvrage. « rez mis, Zénobie, la dernière main , quelqu'un de a ces pâtres qui habitent les sables voisins de Pal- Je terminerai cette analyse par observer que cet a myre, devenu riche par les péages de vos rivières, écrivain, si original, si hardi, si ingénieux et si a achètera un jour à deniers comptants cette royale varié, eut de la peine à être admis à l'Académie a maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de Françoise après avoir publié ses Caractères. Il eut a lui et de sa fortune. »

besoin de crédit pour vaincre l'opposition de quelSi l'on examine avec attention tous les détails de ques gens de lettres qu'il avoit offensés, et les clace beau tableau, on verra que tout y est préparé, meurs de cette foule d'hommes malheureux qui , disposé, gradué avec un art infini pour produire un dans tous les temps , sont importunés des grands tagrand effet. Quelle noblesse dans le début! quelle lents et des grands succès; mais La Bruyère avoit importance on donne au projet de ce palais ! que de pour lui Bossuet, Racine, Despréaux, et le cri pucirconstances adroitement accumulées pour en rele- blic: il fut reçu. Son disconrs est un des plus ingéver la magnificence et la beauté! et, quand l'imagi- nieux qui aient été prononcés dans cette Académie. nation a été bien pénétrée de la grandeur de l'objet, Il est le premier qui ait loué des académiciens vil'auteur amène un pátre, enrichi du péage de vos vants. On se rappelle encore les traits heureux dont rivières , qui achèle à deniers comptants celte il caractérisa Bossuet, La Fontaine et Despréaux. royale maison, pour l'embellir, et la rendre plus Les ennemis de l'auteur affectèrent de regarder ce digne de lui.

discours comme une satire. Ils intriguèrent pour en Il est bien extraordinaire qu'un homme qui a en- faire défendre l'impression; et, n'ayant pu y réusrichi notre langue de tant de formes nouvelles, et sir, ils le firent déchirer dans les journaux, qui dèsqui avoit fait de l'art d’écrire une étude si appro- lors étoient déja , pour la plupart, des instruments fondie, ait laissé dans son style des négligences, et de la malignité et de l'envie entre les mains de la même des fautes qu’on reprocheroit à de médiocres bassesse et de la sottise. On vit éclore une foule d'éécrivains. Sa phrase est souvent embarrassée; il a pigrammes et de chansons où la rage est égale à la des constructions vicieuses, des expressions incor- platitude, et qui sont tombées dans le profond oubli rectes , ou qui ont vieilli. On voit qu'il avoit encore qu'elles méritent. On aura peut-être peine à croire plus d'imagination que de goût, et qu'il recher- que ce soit pour l'auteur des Caractères qu’on a fait choit plus la finesse et l'énergie des tours que l'har- ce couplet : monie de la phrase. Je ne rapporterai aucun exemple de ces défauts,

Quand La Bruyère se présente,

Pourquoi faut-il crier baro? que tout le monde peut relever aisément; mais il

Pour faire un nombre de quarante, peut être utile de remarquer des fautes d'un autre

Ne falloit-il pas un zéro ? genre, qui sont plutôt de recherche que de négligence, et sur lesquelles la réputation de l'auleur Cette plaisanterie a été trouvée si bonne, qu'on l'a pourroit en imposer aux personnes qui n'ont pas un renouvelée depuis à la réception de plusieurs acadégoût assez sûr et assez exercé.

miciens. N'est-ce pas exprimer, par exemple, une idée Que reste-l-il de cette lutte éternelle de la médiopeut-être fausse par une image bien forcée et même crité contre le génie? Les épigrammes et les libelles obscure, que de dire : « Si la pauvreté est la mère ont bientôt disparu; les bons ouvrages restent , et la « des crimes, le défaut d'esprit en est le père ? » mémoire de leurs auteurs est honorée et bénie par

La comparaison suivante ne paroit pas d'un goût la postérité.

Cette réflexion devroit consoler les hommes supé | vent instruire: quand donc il s'est glissé dans rieurs, dont l'envie s'efforce de flétrir les succès et un livre quelques pensées ou quelques réflexions les travaux; mais la passion de la gloire, comme qui n'ont ni le feu, ni le lour, ni la vivacité des toutes les autres, est impatiente de jouir : l'attente

autres, bien qu'elles semblent y être admises est pénible, et il est triste d'avoir besoin d'être con

pour la variété , pour délasser l'esprit, pour le solé'.

rendre plus présent et plus attentif à ce qui va

suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient PRÉFACE.

sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de né

gliger, le lecteur peut les condamner, et l'auJe rends au public ce qu'il m'a prêté : j'ai em-teur les doit proscrire : voilà la règle. Il y en a prunté de lui la matière de cet ouvrage; il est une autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille juste que, l'ayant achevé avec toute l'attention suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mé vue, et de penser toujours, et dans toute la rite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut lecture de cet ouvrage, que ce sont les caracregarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de tères on les meurs de ce siècle que je décris : lui d'après nature, et, s'il se connoit quelques car , bien que je les tire souvent de la cour de uns des défauts que je touche , s'en corriger. France, et des hommes de ma nation, on ne C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en peut pas néanmoins les restreindre à une seule écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins cour, ni les renfermer en un seul pays, sans se promettre. Mais, comme les hommes ne se que mon Livre ne perde beaucoup de son étendégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se due et de son utilité, ne s'écarte du plan que je lasser de le leur reprocher : ils seroient peut- me suis fait d'y peindre les hommes en général, , être pires s'ils venoient à manquer de censeurs

comme des raisons qui entrent dans l'ordre des ou de critiques : c'est ce qui fait que l'on prêche chapitres, et dans une certaine suite insensible et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne des réflexions qui les composent. Après cette sauroient vaincre la joie qu'ils ont d'être applau- précaution si nécessaire , et dont on pénètre dis ; mais ils devroient rougir d'eux-mêmes s'ils assez les conséquences , je crois pouvoir protesn'avoient cherché, par leurs discours ou par ter contre tout chagrin, toute plainte, toute leurs écrits, que des éloges : outre que l'appro- maligne interprétation , toute fausse applicabation la plus sûre et la moins équivoque est tion, et toute censure; contre les froids plaisants le changement de moeurs et la reformation de et les lecteurs mal intentionnés. Il faut savoir ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter doit parler, on ne doit écrire que pour l'in- ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on struction ; et, s'il arrive que l'on plaise, il ne a lu; et, si on le peut quelquefois, ce n'est pas faut pas

néanmoins s'en repentir, si cela sert à assez, il faut encore le vouloir faire : sans ces insinuer et à faire recevoir les vérités qui doi-conditions , qu’un auteur exact et scrupuleux

est en droit d'exiger de certains esprits pour On trouva, dans les papiers de La Bruyère, des Dialogues l’unique récompense de son travail, je doute sur le Quiétisme , qu'il n'avoit qu'ébauchés. Ils étoient au nom- qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du bre de sept : M. Dupin, docteur de Sorbonne, y en ajouta deux, et publia le tout en 1699. Il peut paroître étonnant d'abord que

moins sa propre satisfaction à l'utilité de pluLa Bruyère, homme du monde et simple philosophe, se soit sieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs engagé dans une dispute théologique. Mais la surprise cesse lorsqu'on vient à songer que, dans cette querelle qui divisa que j'ai balance dès l'année 1690, et avant la l'Église et la société, Bossuet combattit les erreurs du Quiétisme cinquième édition, entre l'impatience de donner que sembloit défendre Fénelon; que La Bruyère devoit sa fortune à mon Livre plus de rondeur et une meilleure au premier de ces deux illustres prélats , et qu'il put être porté par un simple mouvement de reconnoissance à combattre , sous

par de nouveaux caractères, et la crainte les drapeaux de son bienfaiteur, pour une cause qui paroissoit de faire dire à quelques uns : Ne finiront-ils d'ailleurs lui ètre étrangère. Du reste, les Dialogues sur le point, ces Caractères, et ne verrons-nous jamais Quietisme sont bien peu dignes de son talent. Quelques peronnes ont nié qu'il en fût l'auteur ; on aimeroit à les en croire. I autre chose de cet écrivain ? des gens sages me

forme

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