Page images
PDF
EPUB

ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand de tous les maux. organes'; que s'il est de beaux dévouements, de Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prengent de plus hautes vertas, on n'arrive jusque-là qu'autant qu'on honnêtes prétextes pour s'empêcher de la considérer; mais tout

est conduit par le vice ». En un mot, nous n'agissons homme qui la sait voir telle qu'elle est , trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisoit toute la cons- que par intérêt; or, il est dans notre intérêt d'être tance des philosophes. Ils croyoient qu'il falloit aller de bonne méchant , parcequ'il y a moins de danger à faire du grace où l'on ne sauroit s'empêcher d'aller; et ne pouvant éterni- mal qu'à faire trop de bien ? : voilà l'homme tel que ser leur vie , il n'y avoit rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation et sauver du naufrage ce qui en peut être garanti. l'a fait l'auteur des Maximes ! Et si un tel homme Contentons-nous, pour faire bonne mine , de ne nous pas existe, doit-on s'étonner de le voir effrayé de sa derdire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons nière heure ? La peur est la conséquence des acplus de notre temperament que de ces foibles raisonnements, tions, comme la maxime est la conséquence du sysqui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, l'espérance tème. En effet, l'écrivain qui s'est efforcé d'anéantir d'être regretté , le desir de laisser une belle réputation, l'assu- la vertu devoit nous considérer comme des êtres sturance d'être affranchi des misères de la vie, et de ne dépendre pides que la nature pousse d'une main dédaigneuse plus des caprices de la fortune, sont des remèdes qu'on ne doit

vers la mort, chose épouvantable ! Mais, pour la repas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient infaillibles, Ils sont pour nous assurer, ce qu'une simple haie fait souvent présenter ainsi , songez à tout ce qu'il a fait et voyez à la guerre, pour assurer cenx qui doivent approcher d'un lieu tout ce qu'il và faire. Ce n'est pas dans la vérité qu'il d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on s'imagine qu'elle peut raisonne, c'est dans l'erreur ; il l'établit pour en mettre à couvert ; inais quand on en est proche , on trouve que élayer sa doctrine, il dit : Je considère la mort c'est un foible secours. C'est nous flatter, de croire que la mort nous paroisse de près ce que nous en avons jugé de loin, et que

comme les païens , sans l'espérance d'une meilleure nos sentiments, qui ne sont que foiblesse , soient d'une trempe vie. Ainsi , caché sous le manteau de quelques anassez forte pour ne point souffrir d'atteinte par la plus rude de ciens sophistes, et se croyant en sûreté, il se hâte toutes les épreuves. C'est aussi mal connoitre les effets de

de fout dire, la honte de l'athéisme ne retombera l'umour-propre, que de penser qu'il puisse nous aider à compter, pour rien ce qui le doit nécessuirement détruire ; et pas sur sa tête. Dès lors ce qui n'étoit qu'une supla raison , dans laquelle on croit trouver tant de ressources, est position devient un principe , sur lequel repose non trop foible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous la doctrine des anciens , mais la sienne. Il ne prévoulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent, et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous

sente pas l'homme à la mort , il le présente au découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle néant , et il s'étonne de ses cris d'effroi ! Dans celte peut faire pour nous, est de nous conseiller d'en détourner extréinité il le montre la rougeur sur le front, le les yeux pour les arréter sur d'autres objets. Caton et blasphème à la bouche, s'attachant même à ses douBrutus en choisirent d'illustres. Un laquais se contenta, il leurs ; et, semblable au Satan de Milton , préférant y a quelque temps, de danser sur l'échafaud il alloit être roué. Ainsi, bien que les motifs soient différents, ils produisent les tourments de l'enfer à l'horreur de n'être pas. les mêmes effets: de sorte qu'il est vrai quo, quelque disproportion | Ainsi ce n'est pas la terreur de la mort qui fait le qu'il y ait entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d'un méme sujet de cette dernière Maxime, c'est la terreur du visaze; mais c'a toujours été avec cette différence, que, dans le

néant : et celte terreur, loin d'être une cruauté de mépris que les grands hommes font paroitre pour la mort, c'est la nature, est un de ses plus grands bienfaits. La l'amour de la gloire qui leur en ote la vue; et dans les gens du Rochefoucauld l'avoit donc entendue aussi, celle commun, ce n'est qu'un effet de leur peu de lumières qui les voix secrète de sa conscience qui lui révéloit son imempèche de connoitre la grandeur de leur mal, et leur laisse la liberté de penser à autre chose.

mortalité !

« Etre des êtres ! Dieu créateur de mon intelliPour bien apprécier l'esprit de cette Maxime, il « gence, qui vous conçoit ! seroit-il vrai que la vie faut se rappeler les principes de l'auteur et tracer « fût un présent si funeste ? elle est , je l'avoue, un tableau rapide de toute sa doctrine; il a dit : La « mélange de joie et de misère , de travail et de modération', la clémence”, la justices, l'amitiéí, « repos, et vous nous y avez attachés par un double la reconnoissance, la libéralité, la pitié7, n’exis- « lien, l'amour du plaisir et la crainte de la douleur! ient qu'en apparence, et ne se pratiquent que par « Je reconnois que cette barrière posée par vos puisvanité, par crainte, ou par égoïsme. Le vice n'a «« sanles mains étoit nécessaire pour nous arrêter rien d'odieux , la vertu n'a rien de louable ; ils sont « quelques moments dans cette vallée de larmes ! l'effet d’un pouvoir que l'homme ne peut charger 8, « Sans elle nous nous serions précipités vers vous c'est l'influence du temperament, c'est l'auvre des « pour jouir de votre gloire et de vos bienfails ; car

un

« attendu que je suis capable de croire à vous , je 6 Maxime 263.

« sens que vous êtes ; et attendu que je suis capable 1 lb. 16.

7 16. 264. 3 Ib. 78.

8 lb. 177. 4 Ib. 83.

9 Ib. 297. 5 Ib. 223,

1 Maxime 18.

3 Maxime 258

1 Maxime 44.
2 1b. 200.

á de beaucoup souhaiter, je sens que vous êtes ca- phe du méchant ! La voici assise aux portes de l'étera pable de beaucoup donner. Mais parcequ'il n'est nité; les infortunés la bénissent comme l'unique « pas entré dans vos plans de nous inspirer le mépris refuge où l'homme ne peut atteindre l'homme. Osez a de la mort , s'ensuit-il que la mort soit une chose donc la bannir de ce monde! ou plutôt écoutez la « horrible , et que l'effroi qu'elle inspire soit un sen- nature qui vous dit: Si vous n'aviez la mort, vous « timent général ? Les petits enfants, que deja vous me maudiriez de vous en avoir privés'. a avez attachés à la vie par le plaisir, ignorent ces Non seulement il ne la faut pas craindre, mais il a craintes douloureuses : comme les fleurs superflues la faut chérir, parceque son amour doit nous faire « de nos vergers, poussées par un doux zephyr, vivre heureusement. Aimer la mort, c'est s’oler la a tombent doucement sur le gazon , de même nos moitié des peines de la vie ; c'est s'ouvrir une per« enfants , ces tendres fleurs du genre humain, tom- spective qui rend le malheur supportable et la vertu « bent chaque jour entre les bras de la mort. S'il est facile. J'ai perdu ma fortune : irai-je regretter ce a des craintes dans un autre âge, elles ne viennent qu'il faut quitler si tôt et si certainement? J'ai perdu a pas' tant de notre amour pour la vie, que de nos un ami : lui envierai-je le bonheur d'être arrive plus a criminelles défiances envers vous qui nous l'avez tôt que moi au terme de mes desirs ? Suis-je comme a donnée; et cependant rien ne nous annonce que | Epiclète accablé sous le poids de la misère et des ina que vous soyez cruel ! Toutes vos auvres sont des firmités, j'entrevois l'heure sacrée du repos qui « bienfaits , partout je vois votre justice, partout la m'apprend que je suis aimé des dieux ! Enfin , les « nature m'avertit de votre bonté. La grandeur de satellites d'un lyran me demandent-ils une action a mon intelligence devroit seule m'effrayer, car elle infâme , je leur réponds comme les Lacédémoniens & m’unil à vous ! et mon ame embrasse à la fois à Antipater : Si tu nous commandes choses plus griè« l'immensité et l'éternité, puisqu'elle vous connoit. ves que la mort, nous en mourrons lant plus facilea Oui , tout nous dit que vous êtes, et que vous êtes mento! La vie est une épreuve imposée au genre hua bun; cette joie de faire le bien qui nous élève à main ; c'est l'apprentissage d'un état plus digne de « vous, cette inquiétude de l'immortalité, ces am- nous : bonne, je la quitte sans peine, ainsi qu'une a bitions sans bornes, ce souci du plaisir d'aimer, tâche agréable finie avec le jour ; mauvaise, je la & notre ivresse, nos ravissements, nos douleurs, supporte parceque la mort m'encourage et me ras« tout nous dit que l'homme n'est lui-même qu'un sure. Que fait d'ailleurs sa brièveté ? la plus longue « dieu exilé.

vie, dit Plutarque, n'est pas la meilleure, mais bien « La plainte est donc une ingratitude, et le plus la plus vertueuse. On ne loue pas celui qui a le plus a horrible des blasphèmes est de dire la mort est un longuement harangué ou gouverné, mais celui qui « mal. Quoi ! nous ne recevons la vie que pour aller la bien fait ?. La mort est donc un bien qui ne me a à la mort , et la mort seroit un mal ? Il y auroil un sauroit manquer; je marche à elle joyeusernent ! a supplice inévitable avant qu'il y eût un crime heureux si je pouvois håter son secours par quel« commis ? L'horreur de cette assertion , ò mon que action vertueuse ! Mourir pour la patrie, pour « Dieu ! en prouve la fausseté; car il s'ensuivroit l'humanité, c'est båter notre récompense : et qui ne « que tant d'êtres innocents étant condamnés, vous s'écrie alors avec Epaminondas : Embrassons la mort a cesseriez d'ètre juste , d’être bon! vous cesseriez sacrée, non comme une nécessité, mais comme le « d'être Dieu , votre essence étant la bonté et la jus- plus grand des biens ! a tice. Ah! sans doute il en coûteroit moins alors de Mais, dites-vous, un laquais sait aussi braver la « rejeter votre existence , que de supposer celle d'un mort ! Insense! qui ne distinguez pas la fureur de la a tyran. »

vertu ! Un laquais criminel est mort en dansant, et Ainsi, la crainte de la mort conduit les esprits vous opposez au courage, à la résignation des plus élevés à l'athéisme, comme elle conduit les esprits grands hommes, la bassesse d'un misérable qui convulgaires à la superstition : d'où je conclus qu'un noissoit si peu le prix de la vie, qu'il a donné, et sa pareil sentiment ne peut être qu'un mensonge, parce- vie et son ame pour un crime ! Croyez-vous que s'il qu'il ne peut produire que du mal.

avoit compris, je ne dis pas comme Fénelon, mais Mais la mort , loin d'être la plus épouvantable des comme le dernier des chrétiens , que la mort est un choses, est le plus grand des biens. Considérée dans bienfait, il s'y seroit préparé par des actions infâmes ? l'ensemble de la création, elle est , comme dit Mon- Ceux qui connoissent la mort ne la méprisent pas, ils taigne, une des pièces de l'ordre de l'univers. Elle l'aiment; et c'est le défaut de lumière qui empêche devoit y régner, puisque la douleur y règne! elle de

Essais , livre I, chap. 19. voit y régner, puisque le crime y règne! elle devoit y

PLUTARQUE, Apophth. des Lacédémoniens. régner pour terminer les maux du juste et le trion- 3 Consolations à Apollonius , S. 55.

de sentir non la grandeur d'un tel mal, mais l'im- J'ai donc préféré combattre l'auteur des Maximes å mensité d'un tel bien.

armes égales , d'autant que dès l'entrée de la carrière Ainsi, l'auteur débute par soutenir qu'on ne peut il s'étoit refusé à toute autre lutte, en s'exprimant avoir du courage contre la mort ; et il termine en ainsi : « J'entends parler de ce mépris de la mort que cherchant à déshonorer, par un rapprochement avi- « les païens se vantent de tirer de leur propre force, lissant, les païens mêmes qui ont eu ce courage. « sans l'espérance d'une meilleure vie! » Comme si

Une religion qui n'enseigne que l'amour auroit pu Epictète, Marc-Aurèle, Socrate et tant d'autres, me fournir contre mon adversaire des armes invin- étoient morts sans espérance ! Je le demande , l'ercibles. Mais devois-je en faire usage pour renverser reur d'un système n'est-elle pas démontrée lorsque un prétendu Traité de morale où le NOM DE DIEU son auteur, pour lui donner un air de vraisemblance, NE SE TROUVE PAS UNE SEULE FOIS ! Qu'on ne est obligé de raisonner dans la supposition que tout s'étonne donc plus des erreurs de La Rochefoucauld. meurt avec nous ? C'est une vérité que le monde entier révèle, que Mais force étoit à lui de partir d'un faux principe nous ne pouvons , sans nous égarer, oublier un mo- pour n'être pas renversé par sa propre conviction ment la plus haute de nos pensées : CELLE DE DIEU! | avant même d'avoir combattu.

[merged small][merged small][ocr errors]

LES CARACTÈRES

DE LA BRUYÈRE,

SUIVIS

DES CARACTÈRES

DE THÉOPHRASTE,

TRADUITS DU GREC PAR LE MENE.

« PreviousContinue »