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défauts que nous ne voulons pas corriger.

CCCCLII.
CCCCXLII.

Dans les grandes affaires, on doit moins s'ap

pliquer à faire naître des occasions , qu’à proLes passions les plus violentes vous laissent fiter de celles qui se présentent. quelquefois du relâche; mais la vanité nous agite toujours.

CCCCLIV.
CCCCXLIV.

Îl n'y a guère d'occasion où l'on fit un méLes vieux fous sont plus fous que les jeunes. de nous, à condition de n'en dire point de mal.

chant marché de renoncer au bien qu'on dit CCCCXLV.

CCCCLV. La foiblesse est plus opposée à la vertu que le vice.

Quelque disposition qu'ait le monde à mal CCCCXLVI.

juger, il fait encore plus souvent grace au faux

mérite, qu'il ne fait injustice au véritable. Ce qui rend les douleurs de la honte et de la jalousie si aiguës, c'est que la vanité ne peut

CCCCLVI. servir à les supporter.

On est quelquefois un sot avec de l'esprit ; * CCCCXLVII.

mais on ne l'est jamais avec du jugement. La bienséance est la moindre de toutes les

CCCCLVII. lois, et la plus suivie.

Nous gagnerions plus de nous laisser voir CCCCXLVII.

tels que nous sommes, que d'essayer de pa

roître ce que nous ne sommes pas. Un esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de travers, que de les con

CCCCLVIII.

. duire. CCCCXLIX.

Nos ennemis approchent plus de la vérité

dans les jugements qu'ils font de nous, que Lorsque la fortune nous surprend en nous nous n'en approchons nous-mêmes. donnant une grande place, sans nous y avoir conduits par degrés, ou sans que nous nous y

CCCCLIX. soyons élevés par nos espérances, il est pres

Il y a plusieurs remèdes qui guérissent de que impossible de s'y bien soutenir et de pa- l'amour; mais il n'y en a point d'infaillible. roître digne de l'occuper.

CCCCLX.
CCCCL.

Il s'en faut bien que nous connoissions tout Notre orgueil s'augmente souvent de ce que ce que nos passions nous font faire. nous retranchons de nos autres défauts.

* CCCCLXI. CCCCLI.

La vieillesse est un tyran qui défend, sur Il n'y a point de sots si incommodes que peine de la vie, tous les plaisirs de la jeunesse. ceux qui ont de l'esprit.

CCCCLXII. * CCCCLII.

Le même orgueil qui nous fait blâmer les Il n'y a point d'homme qui se croie, en cha- défauts dont nous nous croyons exempts, nous cune de ses qualités, au-dessous de l'homme porte à mépriser les bonnes qualités que nous du monde qu'il estime le plus.

n'avons pas.

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CCCCLXII.

CCCCLXXIII. Il y a souvent plus d'orgueil que de bonté

Quelque rare que soit le véritable amour, il à plaindre les malheurs de nos ennemis; c'est l'est encore moins que la véritable amitié. pour leur faire sentir que nous sommes au

* CCCCLXXIV. dessus d'eux, que nous leur donnons des marques de compassion.

Il y a peu de femmes dont le mérite dure

plus que la beauté. CCCCLXIV.

CCCCLXXV. Il y a un excès de biens et de maux qui passe L'envie d'être plaint ou d'être admiré, fait notre sensibilité.

souvent la plus grande partie de notre con

fiance. CCCCLXV.

CCCCLXXVI. Il s'en faut bien

que

l'innocence trouve au- Notre envie dure toujours plus long-temps tant de protection que le crime.

que le bonheur de ceux que nous enyions. CCCCLXVI.

CCCCLXXVII. De toutes les passions violentes, celle qui La même fermeté qui sert à résister à l'asied le moins mal aux femmes, c'est l'amour. mour, sert aussi à le rendre violent et du

rable; et les personnes foibles, qui sont toujours CCCCLXVII.

agitées des passions, n'en sont presque jamais

véritablement remplies. La vanité nous fait faire plus de choses contre notre goût que la raison.

CCCCLXXVIII. * CCCCLXVIII.

L'imagination ne sauroit inventer tant de

diverses contrariétés, qu'il y en a naturelleIl y a des méchantes qualités qui font de ment dans le coeur de chaque personne. grands talents.

* CCCCLXXIX. CCCCLXIX.

Il n'y a que les personnes qui ont de la On ne souhaite jamais ardemment ce qu'on fermeté qui puissent avoir une véritable doune souhaite que par raison.

ceur; celles qui paroissent douces, n'out d'or

dinaire que de la foiblesse, qui se convertit * CCCCLXX.

aisément en aigreur. Toutes nos qualités sont incertaines et dou

CCCCLXXX. teuses, en bien comme en mal; et elles sont

La timidité est un défaut dont il est dangepresque toutes à la merci des occasions.

reux de reprendre les personnes qu'on en veut * CCCCLXXI.

corriger.

CCCCLXXXI. Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; et dans les autres, elles aiment

Rien n'est plus rare que la véritable bonté; l'amour.

ceux même qui croient en avoir, 'n'ont d'ordiCCCCLXXII.

naire que de la complaisance ou de la foiblesse.

CCCCLXXXII. L'orgueil a ses bizarreries comme les autres passions : on a honte d'avouer que l'on ait de L'esprit s'attache par paresse et par conla jalousie, et on se fait honneur d'en avoir stance à ce qui lui est facile ou agréable. Cette eu et d'être capable d'en avoir.

habitude met toujours des bornes à nos connois

res :

que par malice.

sances; et jamais personne ne s'est donné la

* CCCCXCII. peine d'étendre et de conduire son esprit aussi

L'avarice produit souvent des effets contrailoin qu'il pourroit aller.

il
y

a un nombre infini de gens qui saCCCCLXXXIII.

crifient tout leur bien à des espérances dou

teuses et éloignées; d'autres méprisent de On est d'ordinaire plus médisant par

vanité

grands avantages à venir pour de petits in

térêts présents. CCCCLXXXIV.

ССССХСІІІ. Quand on a le cour encore agité par les

Il semble que les hommes ne se trouvent pas restes d'une passion, on est plus près d'en

assez de défauts; ils en augmentent encore le prendre une nouvelle, que quand on est en nombre par de certaines qualités singulières tièrement guéri.

dont ils affectent de se parer, et ils les cultiCCCCLXXXV.

vent avec tant de soin , qu'elles deviennent à la

fin des défauts naturels qu'il ne dépend plus Ceux qui ont eu de grandes passions, se

d'eux de corriger.
trouvent toute leur vie heureux et malheu-
reux d'en être guéris.

CCCCXCIV.
CCCCLXXXVI.

Ce qui fait voir que les hommes connoissent Il y a encore plus de gens sans intérêt que n'ont jamais tort quand on les entend parler

mieux leurs fautes qu'on ne pense, c'est qu'ils sans envie.

de leur conduite : le même amour-propre qui CCCCLXXXVII.

les aveugle d'ordinaire, les éclaire alors, et Nous avons plus de paresse dans l'esprit leur donne des vues si justes, qu'il leur fait que dans le corps.

supprimer ou déguiser les moindres choses qui CCCCLXXXVIIJ.

peuvent être condamnées. Le calme ou l'agitation de notre humeur ne

* CCCCXCV. dépend pas tant de ce qui nous arrive de plus

Il faut que les jeunes gens qui entrent dans considérable dans la vie, que d'un arrangement le monde soient honteux ou étourdis : un air commode ou désagréable de petites choses qui capable et composé se tourne d'ordinaire en arrivent tous les jours.

impertinence. * CCCCLXXXIX.

CCCCXCVI.

Les querelles ne dureroient pas long-temps, Quelque méchants que soient les hommes,

si le tort n'étoit ils n'oseroient paroître ennemis de la vertu ;

d'un côté.

que el lorsqu'ils la veulent persécuter, ils feignent

* CCCCXCVII. de croire qu'elle est fausse, ou ils lui sup

Il ne sert de rien d'être jeune sans être belle, posent des crimes.

ni d'être belle sans ètre jeune. CCCCXC.

CCCCXCVIII. On passe souvent de l'amour à l'ambition ;

Il y a des personnes si légères et si frivoles, mais on ne revient guère de l'ambition à l'a- qu'elles sont aussi éloignées d'avoir de vérita

bles défauts, que des qualités solides. * CCCCXCI.

CCCCXCIX. L'extrême avarice se méprend presque toujours; il n'y a point de passion qui s'éloigne On ne compte d'ordinaire la première gaplus souvent de son but, ni sur qui le présent lanterie des femmes que lorsqu'elles en ont ait tant de pouvoir, au préjudice de l'avenir. une seconde.

mour.

D.

dans le courage d'un nombre infini de vaillants

hommes, vient de ce que la mort se découvre Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes, que, différemment à leur imagination, et y paroît lorsqu'ils sont amoureux, ils trouvent moyen plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi d'être occupés de leur passion , sans l’être de il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne la personne qu'ils aiment.

connoissent pas, ils craignent enfin ce qu'ils

connoissent. Il faut éviter de l'envisager avec * DI.

toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire L'amour, tout agréable qu'il est, plaît en qu'elle soit le plus grand de tous les maux. Les core plus par les manières dont il se montre, plus habiles et les plus braves sont ceux qui que par lui-même.

prennent de plus honnêtes prétextes pour s'em

pêcher de la considérer; mais tout homme qui DII.

la sait voir telle qu'elle est , trouve que c'est

une chose épouvantable. La nécessité de mourir Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins faisoit toute la constance des philosophes. Ils à la longue, que beaucoup d'esprit avec du croyoient qu'il falloij aller de bonne grace où travers.

l'on ne sauroit s'empêcher d'aller ; et ne ponDITI.

vant éterniser leur vie, il n'y avoit rien qu'ils La jalousie est le plus grand de tous les ne fissent pour éterniser leur réputation et saumaux, et celui qui fait le moins de pitié aux Contentons-nous , pour faire bonne mine ,

ver du naufrage ce qui en peut être garanti.

de personnes qui le causent.

ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que * DIV.

nous en pensons, et espérons plus de notre

temperament que de ces foibles raisonnements, Après avoir parlé de la fausseté de tant de qui nous font croire que nous pouvons approvertus apparentes , il est raisonnable de dire cher de la mort avec indifférence. La gloire de quelque chose de la fausseté du mépris de la mourir avec fermeté, l'espérance d'être remort. J'entends parler de ce mépris de la mort gretté, le desir de laisser une belle réputation, que les paiens se vantent de tirer de leurs pro- l'assurance d'être affranchi des misères de la vie, pres forces, sans l'espérance d'une meilleure et de ne dépendre plus des caprices de la forvie. Il y a différence entre souffrir la mort con- tune, sont des remèdes qu'on ne doit pas rejestamment et la mépriser. Le premier est assez ter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils ordinaire; mais je crois que l'autre n'est jamais soient infaillibles. Ils font pour nous assurer, sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut ce qu'une simple haie fait souvent à la guerre, le plus persuader que la mort n'est point un pour assurer ceux qui doivent approcher d'un mal, et les hommes les plus foibles , aussi-bien lieu d'où l'on tire : quand on en est éloigné, que les héros, ont donné mille exemples célè- on s'imagine qu'elle peut mettre à couvert; bres pour établir cette opinion. Cependant je mais quand on en est proche, on trouve que doute que personne de bon sens l’ait jamais cru; c'est un foible secours. C'est nous flatter, et la peine que l'on prend pour le persuader croire que la mort nous paroisse de près ce que aux autres et à soi-même, fait assez voir que nous en avons jugé de loin, et que nos senticette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir ments, qui ne sont que foiblesse , soient d'une divers sujets de dégoût dans la vie ; mais on n'a trempe assez forte pour ne point souffrir d'aljamais raison de mépriser la mort. Ceux même teinte par la plus rude de toutes les épreuves. qui se la donnent volontairement, ne la comp- C'est aussi mal connoître les effets de l'amourtent pas pour si peu de chose, et ils s'en éton- propre, que de penser qu'il puisse nous aider à nent et la rejettent comme les autres , lors- compter pour rien ce qui le doit nécessairement qu'elle vient à eux par une autre voie que celle détruire; et la raison, dans laquelle on croit qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque trouver tant de ressources, est trop foible en

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cette rencontre pour nous persuader ce que qu'il avoit lui-même rédigé au moins une de ces Préfaces. nous voulons. C'est elle au contraire qui nous

Voici cette Lettre : « Je vous envoie une manière de Pré

a face pour les Maximes; mais comme je la dois rendre trahit le plus souvent, et qui, au lieu de nous

dans deux heures, je vous supplie très humblement, inspirer le mépris de la mort, sert à nous dé

« Madame, de me la renvoyer par le même laquais qui vous couvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout « porte ce billet. Je vous demande aussi de me dire ce que

« vous en trouvez. ) ce qu'elle peut faire pour nous, est de nous conseiller d'en détourner les yeux pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Brutus en choi- AVIS AU LECTEUR, sirent d'illustres. Un laquais se contenta, il y a

DE L'ÉDITION DE 1663. quelque temps, de danser sur l'échafaud où il alloit être roué. Ainsi , bien que les motifs Voici un portrait du cæur de l'homme que je soient différents, ils produisent les mêmes effets: donne au public, sous le nom de Reflexions ou de sorte qu'il est vrai que quelque disproportion Marimes morales. Il court fortune de ne plaire pas qu'il y ait entre les grands hommes et les gens à tout le monde , parcequ'on trouvera peut-être qu'il du commun , on a vu mille fois les uns et les ressemble trop, et qu'il ne flatte pas assez. Il y a autres recevoir la mort d'un même visage ; mais apparence que l'intention du peintre n'a jamais été

de faire paroître cet ouvrage, et qu'il seroit encore ç'a toujours été avec cette différence, que, dans renfermé dans son cabinet si une méchante copie qui le mépris que les grands hommes font paroître en a couru et qui a passé même depuis quelque temps pour la mort, c'est l'amour de la gloire qui leur en Hollande, n'avoit obligé un de ses amis de m'en en ôte la vue ; et dans les gens du commun, ce donner une autre, qu'il dit être tout-à-fait conforme à n'est qu'un effet de leur peu de lumières qui les l'original; mais toute correcte qu'elle est, possible n'é empêche de connoître la grandeur de leur mal, vitera-t-elle pas la censure de certaines personnes qui et leur laisse la liberté de penser à autre chose. ne peuvent souffrir que l'on se mêle de pénétrer dans

le fond de leur cæur, et qui croient être en droit d'em

pêcher que les autres les connoissent , parcequ'elles PREMIER SUPPLÉMENT.

ne veulent pas se connoître elles-mêmes. Il est vrai que, comme ces Maximes sont remplies de ces sortes de vérités dont l'orgueil humain ne se peut accom

moder, il est presque impossible qu'il ne se soulève PENSÉES

contre elles, et qu'elles ne s'attirent des censeurs. SUPPRIMÉES PAR L'AUTEUR,

Aussi est-ce pour eux que je mets ici une Lettre

que l'on m'a donnée , qui a été faite depuis que le AVEC LA DATE DES ÉDITIONS.

manuscrit a paru, et dans le temps que chacun se méloit d'en dire son avis; elle m'a semblé assez pro

pre pour répondre aux principales difficultés que l'on AVIS DE L'ÉDITEUR.

peut opposer aux Reflexions, et pour expliquer les

sentiments de leur auteur : elle suffit pour faire voir La Rochefoucauld avoit inséré dans les premières édi- que ce qu'elles contiennent n'est autre chose que tions plusieurs Maximes qu'il a siiccessivement rejetées. l'abrégé d'une morale conforme aux pensées de pluBrotier en a compté cent-vingt et une; mais des recherches exactes nous ont appris que les nos 6, 49, 58, 59, 74, 75, 77, sieurs Pères de l'Eglise , et que celui qui les a écrites 85, 96, 118 et 121 des Pensées , rangées par Brotier sous

a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvoit le titre de premières Pensées , sont la répétition de celles s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui comprises sous les nos 18,31, 162, 177, 178, 225, 228, 265, étoit permis de parler de l'homme comme les Pères 231 et 284 des Réflexions morales , et qui par conséquent en ont parlé; mais si le respect qui leur est dû n'est doivent être supprimées pour éviter un double emploi. Les pas capable de retenir le chagrin des critiques, s'ils autres Pensées que Brotier a placées sous le même titre , et ne font point de scrupule de condamner l'opinion de qu'on ne retrouve point ici, ne sont que des Variantes. On ces grands hommes en condamnant ce livre, je prie les trouvera au bas du texte : les Maximes rejetées par le lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point La Rochefoucauld se réduisent à soixante-quatre. Nous reproduisons ici les deux Avis au Lecteur des

entrainer son esprit au premier mouvement de son éditions 1665 et 1666, qui ont été supprimés dans toutes les caur, et de donner ordre, s'il est possible, que l'aéditions publiées après la mort de l'auteur. Une Lettre de mour-propre ne se mêle point dans le jugement qu'il La Rochefoucauld à madame de Sablé semble prouver en fera : car s'il le consulte , il ne faut pas s'attendre

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