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Cependant l'éloignement du monde qu'il prati- | ce qu'il vivoit lui-même de la manière qu'il conseilquoit avec tant de soin n'empêchoit point qu'il ne loit aux autres de vivre.

Voilà comme il a passé cinq ans de sa vie, depuis

vit souvent des gens de grand esprit et de grande condition, qui, ayant ces pensées de retraite, deman-trente ans jusqu'à trente-cinq' : travaillant sans cesse

pour Dieu, pour le prochain et pour lui-même, en tâchant de se perfectionner de plus en plus; et on pouvoit dire en quelque façon que c'est tout le temps qu'il a vécu; car les quatre années que Dieu lui a données après n'ont été qu'une continuelle lan

doient ses avis et les suivoient exactement; et d'autres qui étoient travaillés de doutes sur les matières de la foi, et qui, sachant qu'il avoit de grandes lumières là-dessus, venoient à lui le consulter, et s'en retournoient toujours satisfaits; de sorte que toutes ces personnes qui vivent présentement fort chrétienne-gueur. Ce n'étoit pas proprement une maladie qui ment témoignent encore aujourd'hui que c'est à ses avis et à ses conseils, et aux éclaircissements qu'il leur a donnés, qu'ils sont redevables de tout le bien qu'ils font.

Les conversations auxquelles il se trouvoit souvent engagé, quoiqu'elles fussent toutes de charité, ne laissoient pas de lui donner quelque crainte qu'il ne s'y trouvât du péril; mais comme il ne pouvoit pas aussi en conscience refuser le secours que les personnes lui demandoient, il avoit trouvé un remède à cela. Il prenoit dans les occasions une ceinture de fer pleine de pointes, il la mettoit à nu sur sa chair; et lorsqu'il lui venoit quelque pensée de vanité ou qu'il prenoit quelque plaisir au lieu où il étoit, ou quelque chose semblable, il se donnoit des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres, et se faisoit ainsi souvenir lui-même de son devoir. Cette pratique lui parut si utile, qu'il la conserva jusqu'à la mort, et même dans les derniers temps de sa vie, où il étoit dans des douleurs continuelles, parcequ'il ne pouvoit écrire ni lire; il étoit contraint de demeurer sans rien faire et de s'aller promener. Il étoit dans une continuelle crainte que ce manque d'occupation ne le détournât de ses vues. Nous n'avons su toutes ces choses qu'après sa mort et par une personne de très grande vertu qui avoit beaucoup de confiance en lui, à qui il avoit été obligé de le dire pour des raisons qui la regardoient elle-même.

Cette rigueur qu'il exerçoit sur lui-même étoit tirée de cette grande maxime de renoncer à tout plaisir, sur laquelle il avoit fondé tout le réglement de sa vie. Dès le commencement de sa retraite il ne manquoit pas non plus de pratiquer exactement cette autre qui l'obligeoit de renoncer à toute superfluité; car il retranchoit avec tant de soin toutes les choses inutiles, qu'il s'étoit réduit peu à peu à n'avoir plus de tapisserie dans sa chambre, parcequ'il ne croyoit pas que cela fût nécessaire, et de plus n'y étant obligé par aucune bienséance, parcequ'il n'y venoit que ses gens, à qui il recommandoit sans cesse le retranchement; de sorte qu'ils n'étoient pas surpris de Moise. Mais c'est Bossut qui le premier a rétabli les Pensées dans toute leur intégrité. On lui doit aussi l'ordre dans lequel on les voit aujourd'hui. (A. M.)

fût venue nouvellement, mais un redoublement des grandes indispositions où il avoit été sujet dès sa jeunesse. Mais il en fut alors attaqué avec tant de violence, qu'enfin il y est succombé ; et durant tout ce temps-là il n'a pu en tout travailler un instant à ce grand ouvrage qu'il avoit entrepris pour la religion, ni assister les personnes qui s'adressoient à lui pour avoir des avis, ni de bouche ni par écrit: car ses maux étoient si grands, qu'il ne pouvoit les satisfaire, quoiqu'il en eût un grand desir.

Ce renouvellement de ses maux commença par un mal de dents qui lui ôta absolument le sommeil. Dans ses grandes veilles il lui vint une nuit dans l'esprit sans dessein quelques pensées sur la proposition de la roulette. Cette pensée étant suivie d'une autre, et celle-ci d'une autre, enfin une multitude de pensées qui se succédèrent les unes aux autres, lui découvrirent comme malgré lui la démonstration de toutes ces choses dont il fut lui-même surpris2. Mais comme il y avoit long-temps qu'il avoit renoncé à

C'est dans cet intervalle, en 1654, que lui arriva le malheureux accident qui opéra cette révolution dans ses idées, et détermina son amour pour la retraite et pour les pratiques les plus rigoureuses de la pénitence. Il alloit se promener du côté du pont de Neuilly, dans un carrosse à quatre chevaux, suivant l'usage du temps. Quand il fut près du pont, les deux premiers chevaux prirent le mors aux dents et se précipitèrent dans la rivière; heureusement les traits se rompirent et la voiture resta sur les bords. La commotion subite et violente que reçut Pascal faillit lui coûter la vie, et ébranla son imagination au point

que depuis cette époque il crut voir un précipice ouvert à ses côtés. Mais le précipice véritable dans lequel sa raison s'étoit engloutie, c'étoit le doute sur toutes les matières métaphysiques qui occupent les ames supérieures; doute terrible dont les pratiques positives du christianisme purent seules l'affranchir. Quand on lit que Pascal en étoit venu à porter sous ses vêtements un symbole formé de paroles mystiques, on sent, suivant l'expression de M. Villemain, que cette puissante intelligence avoit reculé jusqu'à ces pratiques superstitieuses pour fuir de plus loin une effrayante incertitude. C'étoit là sa terreur. Le précipice imaginaire que depuis un accident funeste les sens affoiblis de Pascal croyoient voir s'ouvrir sous ses pas, n'étoit

qu'une foible image de cet abime du doute qui épouvantoit in

térieurement son ame. (A. M.)

Baillet prête au travail sur la cycloïde un motif tout religieux. On croyoit alors en France que l'étude des sciences naturelles, et des mathématiques sur-tout, menoit à l'incrédulité; c'est principalement aux géomètres et aux physiciens, à ces hommes qui doivent être les plus difficiles en preuves, que

toutes ses connoissances, il ne s'avisa pas seulement | arrivoit que quelqu'un admiroit la bonté de quelque de les écrire ; néanmoins en ayant parlé par occasion viande en sa présence, il ne le pouvoit souffrir; il à une personne à qui il devoit toute sorte de défé- | appeloit cela être sensuel, encore même que ce ne rence, et par respect et par reconnoissance de l'af- fût que des choses communes; parcequ'il disoit que fection dont il l'honoroit, cette personne, qui est aussi c'étoit une marque qu'on mangeoit pour contenter considérable par sa piété que par les éminentes qua- le goût, ce qui étoit toujours mal. lités de son esprit et par la grandeur de sa naissance, ayant formé sur cela un dessein qui ne regardoit que la gloire de Dieu, trouva à propos qu'il en usât comme il fit, et qu'ensuite il le fit imprimer.

Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu permettre qu'on lui fît aucune sauce ni ragoût, non pas même de l'orange et du verjus ni rien de tout ce qui excite l'appétit, quoiqu'il aimât naturellement toutes ces choses. Et pour se tenir dans des bornes réglées, il avoit pris garde, dès le commencement de sa retraite, à ce qu'il falloit pour son estomac; et depuis cela il avoit réglé tout ce qu'il devoit manger; en sorte que quelque appétit qu'il eût, il ne passoit jamais cela'; et quelque dégoût qu'il eût, il falloit qu'il le mangeât; et lorsqu'on lui demandoit la raison pourquoi il se contraignoit ainsi, il répondoit que c'étoit le besoin de l'estomac qu'il falloit satisfaire, et non pas l'appétit.

Ce fut seulement alors qu'il l'écrivit, mais avec une précipitation extrême, en huit jours; car c'étoit en même temps que les imprimeurs travailloient, fournissant à deux en même temps sur deux différents traités, sans que jamais il en eût d'autre copie que celle qui fut faite pour l'impression; ce qu'on ne sut que six mois après que la chose fut trouvée. Cependant ses infirmités continuant toujours sans lui donner un seul moment de relâche, le réduisirent, comme j'ai dit, à ne pouvoir plus travailler et à ne voir quasi personne. Mais si elles l'empêchèrent de servir le public et les particuliers, elles ne furent point inutiles pour lui-même, et il les a souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu'il y a sujet de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il le vouloit pour paroître devant lui: car durant cette longue maladie il ne s'est jamais détourné de ces vues, ayant toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquoit dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument tout ce qui leur étoit agréable: et quand la nécessité le contraignoit à faire quelque chose qui pouvoit lui donner quelque satisfaction, il avoit une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit, afin qu'il n'y prit point de part par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant de se nourrir délicatement, il avoit un soin très grand de ne point goûter ce qu'il mangeoit, et nous avons pris garde que, quelque peine qu'on prît à lui chercher quelque viande agréable, à cause des dégoûts à quoi il étoit sujet, jamais il n'a dit : Voilà qui est bon; et encore lorsqu'on lui servoit quelque chose de nouveau selon les saisons, si l'on lui de-vreté pouvoit être pratiquée. Une des choses sur lesmandoit après le repas s'il l'avoit trouvé bon, il disoit simplement : Il falloit m'en avertir devant, et je vous avoue que je n'y ai point pris garde; et lorsqu'il

Pascal destinoit son ouvrage; il vouloit leur prouver par la solution d'un probleme vainement cherché jusqu'à lui, que le même écrivain qui avoit entrepris de les éclairer sur la foi auroit pu les instruire même dans les sciences abstraites, objet de leurs plus profondes méditations. (Voyez le récit de l'examen et du jugement des écrits envoyés pour les prix attachés à la solution des problèmes concernant la cycloïde, tome v des OEuvres de Pascal.) (A. M.)

La mortification de ses sens n'alloit pas seulement à se retrancher tout ce qui pouvoit leur être agréable, mais encore à ne leur rien refuser, par cette raison qu'il pourroit leur déplaire, soit par sa nourriture, soit par ses remèdes. Il a pris quatre ans durant des consommés sans en témoigner le moindre dégoût; il prenoit toutes les choses qu'on lui ordonnoit pour sa santé, sans aucune peine, quelque difficiles qu'elles fussent et lorsque je m'étonnois de ce qu'il ne témoignoit pas la moindre répugnance en les prenant, il se moquoit de moi, et me disoit qu'il ne pouvoit pas comprendre lui-même comment on pouvoit témoigner de la répugnance quand on prenoit une médecine volontairement, après qu'on avoit été averti qu'elle étoit mauvaise, et qu'il n'y avoit que la violence ou la surprise qui dussent produire cet effet. C'est en cette manière qu'il travailloit sans cesse à la mortification.

Il avoit un amour si grand pour la pauvreté, qu'elle lui étoit toujours présente; de sorte que dès qu'il vouloit entreprendre quelque chose, ou que quelqu'un lui demandoit conseil, la première pensée qui lui venoit en l'esprit, c'étoit de voir si la pau

quelles il s'examinoit le plus, c'étoit cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme de se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, et autres choses semblables. Il ne pouvoit encore souffrir qu'on cherchât avec soin toutes ses commodités, comme d'avoir toutes choses près de soi; et mille autres choses qu'on fait sans scrupule, parcequ'on ne croit pas qu'il y ait du mal. Mais il n'en jugeoit pas de même, et nous disoit qu'il n'y avoit rien de si capable d'éteindre l'esprit de pauvreté, comme cette recherche

curieuse de ses commodités, de cette bienséance qui |
porte à vouloir toujours avoir du meilleur et du
mieux fait ; et il nous disoit que pour les ouvriers, il
falloit toujours choisir les plus pauvres et les plus
gens de bien, et non pas cette excellence qui n'est
jamais nécessaire, et qui ne sauroit jamais être utile.
Il s'écrioit quelquefois : Si j'avois le cœur aussi pau-
vre que l'esprit, je serois bien heureux; car je suis
merveilleusement persuadé que la pauvreté est un
grand moyen pour faire son salut.

quer en sorte que cela ne nuise point aux affaires domestiques. Il disoit que c'étoit la vocation générale des chrétiens, et qu'il ne falloit point de marque particulière pour savoir si on y étoit appelé, parceque cela étoit certain; que c'est sur cela que JésusChrist jugera le monde ; et que quand on considéroit que la seule omission de cette vertu est cause de la damnation, cette seule pensée seroit capable de nous porter à nous dépouiller de tout, si nous avions de la foi. Il nous disoit encore, que la fréquentation des pauvres Cet amour qu'il avoit pour la pauvreté le portoit à est extrêmement utile, en ce que voyant continuelleaimer les pauvres avec tant de tendresse, qu'il n'a ment les misères dont ils sont accablés, et que même jamais pu refuser l'aumône, quoiqu'il n'en fit que de dans l'extrémité de leurs maladies ils manquoient son nécessaire, ayant peu de bien, et étant obligé de des choses les plus nécessaires, qu'après cela il faufaire une dépense qui excédoit son revenu, à cause droit être bien dur pour ne pas se priver volontairede ses infirmités. Mais lorsqu'on lui vouloit repré- ment des commodités inutiles, et des ajustements senter cela, quand il faisoit quelque aumône consi- | superflus. dérable, il se fâchoit, et disoit : J'ai remarqué une chose, que, quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant; ainsi il fermoit la bouche : et il a été quelquefois si avant, qu'il s'est réduit à prendre de l'argent au change, pour avoir donné aux pauvres tout ce qu'il avoit, et ne voulant pas après cela importuner ses amis.

Dès que l'affaire des carrosses fut établie, il me dit qu'il vouloit demander mille francs par avance sur sa part à des fermiers avec qui l'on traitoit, si l'on pouvoit demeurer d'accord avec eux, parcequ'ils étoient de sa connoissance, pour envoyer aux pauvres de Blois; et comme je lui disois que l'affaire n'étoit pas assez sûre pour cela, et qu'il falloit attendre à une autre année, il me fit tout aussitôt cette réponse : Qu'il ne voyoit pas un grand inconvénient à cela, parceque s'ils perdoient, il le leur rendroit de son bien, et qu'il n'avoit garde d'attendre à une autre année, parceque le besoin étoit trop pressant pour différer la charité. Et comme on ne s'accordoit pas avec ces personnes, il ne put exécuter cette résolution, par laquelle il nous faisoit voir la vérité de ce qu'il nous avoit dit tant de fois, et qu'il ne souhaitoit avoir du bien que pour en assister les pauvres, puisqu'en même temps que Dieu lui donnoit l'espérance d'en avoir, il commençoit à le distribuer par avance, avant même qu'il en fût assuré.

Sa charité envers les pauvres avoit toujours été fort grande, mais elle étoit si fort redoublée à la fin de sa vie, que je ne pouvois le satisfaire davantage que de l'en entretenir. Il m'exhortoit avec grand soin depuis quatre ans à me consacrer au service des pauvres, et à y porter mes enfants. Et quand je lui disois que je craignois que cela ne me divertit du soin de ma famille, il me disoit que ce n'étoit que manque de bonne volonté, et que comme il y a divers degrés dans cette vertu, on peut bien la prati

Tous ces discours nous excitoient et nous portoient quelquefois à faire des propositions pour trouver des moyens pour des réglements généraux qui pourvussent à toutes les nécessités; mais il ne trouvoit pas cela bon, et il disoit que nous n'étions pas appelés au général, mais au particulier, et qu'il croyoit que la manière la plus agréable à Dieu étoit de servir les pauvres pauvrement, c'est-à-dire chacun selon son pouvoir, sans se remplir l'esprit de ces grands desseins qui tiennent de cette excellence dont il blåmoit la recherche en toutes choses. Ce n'est pas qu'il trouvât mauvais l'établissement des hôpitaux généraux; au contraire il avoit beaucoup d'amour pour cela, comme il l'a bien témoigné par son testament; mais il disoit que ces grandes entreprises étoient réservées à de certaines personnes que Dieu destinoit à cela, et qu'il conduisoit quasi visiblement ; mais que ce n'étoit pas la vocation générale de tout le monde, comme l'assistance journalière et particulière des pauvres.

Voilà une partie des instructions qu'il nous donnoit pour nous porter à la pratique de cette vertu qui tenoit une si grande place dans son cœur ; c'est un petit échantillon qui nous fait voir la grandeur de sa charité. Sa pureté n'étoit pas moindre, et il avoit un si grand respect pour cette vertu, qu'il étoit continuellement en garde pour empêcher qu'elle ne fût blessée ou dans lui ou dans les autres, et il n'est pas croyable combien il étoit exact sur ce point. J'en étois même dans la crainte; car il trouvoit à redire à des discours que je faisois, et que je croyois très innocents, et dont il me faisoit ensuite voir les défauts, que je n'aurois jamais connus sans ses avis. Si je disois quelquefois par occasion que j'avois vu une belle femme, il se fâchoit, et me disoit qu'il ne falloit jamais tenir ce discours devant des laquais ni des jeunes gens, parceque je ne savois pas quelles pensées

je pourrois exciter par là en eux. Il ne pouvoit souffrir aussi les caresses que je recevois de mes enfants, et il me disoit qu'il falloit les en désaccoutumer, et que cela ne pouvoit que leur nuire : et qu'on leur pouvoit témoigner de la tendresse en mille autres manières. Voilà les instructions qu'il me donnoit làdessus; et voilà quelle étoit sa vigilance pour la conservation de la pureté dans lui et dans les autres.

:

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sans

admirable aux ordres de la providence de Dieu,
faire jamais réflexion que sur les grandes graces que
Dieu avoit faites à ma sœur pendant sa vie, et les
circonstances du temps de sa mort, ce qui lui faisoit
dire sans cesse : Bienheureux ceux qui meurent,
pourvu qu'ils meurent au Seigneur ! Lorsqu'il me
voyoit dans de continuelles afflictions pour cette
perte que je ressentois si fort, il se fâchoit, et me
disoit que cela n'étoit pas bien, et qu'il ne falloit pas
avoir ces sentiments pour la mort des justes, et qu'il
falloit au contraire louer Dieu de ce qu'il l'avoit si
fort récompensée des petits services qu'elle lui avoit
rendus.

Il lui arriva une rencontre, environ trois mois avant sa mort, qui en fut une preuve bien sensible, et qui fait voir en même temps la grandeur de sa charité comme il revenoit un jour de la messe de Saint-Sulpice, il vint à lui une jeune fille d'environ quinze ans (fort belle) qui lui demanda l'aumône; C'est ainsi qu'il falloit voir qu'il n'avoit nulle attail fut touché de voir cette personne exposée à un che pour ceux qu'il aimoit; car s'il eût été capable danger si évident ; il lui demanda qui elle étoit, et ce d'en avoir, c'eût été sans doute pour ma sœur, parqui l'obligeoit ainsi à demander l'aumône; et ayant ceque c'étoit assurément la personne du monde qu'il su qu'elle étoit de la campagne, et que son père étoit aimoit le plus. Mais il n'en demeuroit pas là; car mort, et que sa mère étoit tombée malade, on l'a- nonseulement il n'avoit point d'attache pour les auvoit portée à l'Hôtel-Dieu ce jour-là même, il crut tres, mais il ne vouloit point du tout que les autres que Dieu la lui avoit envoyée aussitôt qu'elle avoit en eussent pour lui. Je ne parle pas de ces attaches été dans le besoin; de sorte que dès l'heure même il criminelles et dangereuses: car cela est grossier, et la mena au séminaire, où il la mit entre les mains tout le monde le voit bien; mais je parle de ces amid'un bon prêtre à qui il donna de l'argent, et le tiés les plus innocentes; et c'étoit une des choses pria d'en prendre soin et de la mettre en quelque sur laquelle il s'observoit le plus régulièrement, afin condition où elle pût recevoir de la conduite à cause de n'y point donner de sujet, et même pour l'emde sa jeunesse, et où elle fût en sûreté de sa per- pêcher : et comme je ne savois pas cela, j'étois toute sonne. Et pour le soulager dans ce soin, il lui dit surprise des rebuts qu'il me faisoit quelquefois, et je qu'il lui enverroit le lendemain une femme pour lui le disois à ma sœur, me plaignant à elle que mon acheter des habits et tout ce qui lui seroit nécessaire frère ne m'aimoit pas, et qu'il sembloit que je lui pour la mettre en état de pouvoir servir une mai- faisois de la peine, lors même que je lui rendois mes tresse. Le lendemain il lui envoya une femme qui services les plus affectionnés dans ses infirmités. Ma travailla si bien avec ce bon prêtre, qu'après l'avoir sœur me disoit là-dessus que je me trompois, qu'elle fait habiller, ils la mirent dans une bonne condition. savoit le contraire; qu'il avoit pour moi une affecEt cet ecclésiastique ayant demandé à cette femme tion aussi grande que je le pouvois souhaiter. C'est le nom de celui qui faisoit cette charité, elle lui dit ainsi que ma sœur remettoit mon esprit, et je ne qu'elle n'avoit point charge de le dire, mais qu'elle tardois guère à en voir des preuves; car aussitôt qu'il le viendroit voir de temps en temps pour pourvoir se présentoit quelque occasion où j'avois besoin du avec lui aux besoins de cette fille, et il la pria d'ob- secours de mon frère, il l'embrassoit avec tant de tenir de lui la permission de lui dire son nom: Je soin et de témoignage d'affection, que je n'avois pas vous promets, dit-il, que je n'en parlerai jamais lieu de douter qu'il ne m'aimât beaucoup; de sorte pendant sa vie; mais si Dieu permettoit qu'il mourût que j'attribuois au chagrin de sa maladie les manièavant moi, j'aurois de la consolation de publier cette res froides dont il recevoit les assiduités que je lui action: car je la trouve si belle, que je ne puis souf- rendois pour le désennuyer, et cette énigme ne m'a frir qu'elle demeure dans l'oubli. Ainsi par cette été expliquée que le jour même de sa mort, qu'une seule rencontre ce bon ecclésiastique, sans le con- personne des plus considérables par la grandeur de noître, jugeoit combien il avoit de charité et d'a- son esprit et de sa piété, avec qui il avoit eu de grandes mour pour la pureté. Il avoit une extrême tendresse communications sur la pratique de la vertu, me dit pour nous; mais cette affection n'alloit pas jusqu'à qu'il lui avoit donné cette instruction entre autres, l'attachement. Il en donna une preuve bien sensible qu'il ne souffrit jamais de qui que ce fût, qu'on à la mort de ma sœur, qui précéda la sienne de dix l'aimât avec attachement; que c'étoit une faute sur mois. Lorsqu'il reçut cette nouvelle il ne dit rien, laquelle on ne s'examine pas assez, parce qu'on sinon, Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir : n'en conçoit pas assez la grandeur et qu'on ne conet il s'est toujours depuis tenu dans une soumissionsidéroit pas qu'en fomentant et souffrant ces atta

chements, on occupoit un cœur qui ne devoit être | qu'à Dieu seul que c'étoit lui faire un larein de la chose du monde qui lui étoit la plus précieuse. Nous avons bien vu ensuite que ce principe étoit bien avant dans son cœur; car pour l'avoir toujours présent, il l'avoit écrit de sa main sur un petit papier séparé où il y avoit ces mots : « Il est injuste qu'on « s'attache, quoiqu'on le fasse avec plaisir at volon« tairement: je tromperois ceux en qui je ferois « naître ce desir, car je ne suis la fin de personne, « et n'ai de quoi le satisfaire. Ne suis-je pas prêt à « mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourra a donc ? Comme je serois coupable de faire croire « une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, a qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fit « plaisir de même je suis coupable si je me fais « aimer, et si j'attire les gens à s'attacher à moi, je « dois avertir ceux qui seroient prêts à consentir au « mensonge, qu'ils ne le doivent pas croire, quelque « avantage qu'il m'en revienne, et de même qu'ils « ne doivent pas s'attacher à moi, car il faut qu'ils < passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu et « à le chercher. >>

Voilà de quelle manière il s'instruisoit lui-même, et comme il pratiquoit si bien ses instructions, que j'y avois été trompée moi-même. Par ces marques que nous avons de ses pratiques, qui ne sont venues à notre connoissance que par hasard, on peut voir une partie des lumières que Dieu lui donnoit pour la perfection de la vie chrétienne.

Il avoit un si grand zèle pour la gloire de Dieu, qu'il ne pouvoit souffrir qu'elle fût violée en quoi que ce soit; c'est ce qui le rendoit si ardent pour le service du roi, qu'il résistoit à tout le monde lors des troubles de Paris, et toujours depuis il appeloit des prétextes, toutes les raisons qu'on donnoit pour excuser cette rebellion; et il disoit que dans un état établi en république comme Venise, c'étoit un grand mal de contribuer à y mettre un roi, et opprimer la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée; mais que dans un état où la puissance royale est établie, on ne pouvoit violer le respect qu'on lui doit, que par une espèce de sacrilege; puisque c'est nonseulement une image de la puissance de Dieu, mais une participation de cette même puissance, à laquelle on ne pouvoit s'opposer sans résister visiblement à l'ordre de Dieu; et qu'ainsi l'on ne pouvoit assez exagérer la grandeur de cette faute, outre qu'elle est toujours accompagnée de la guerre civile, qui est le plus grand péché que l'on puisse commettre contre la charité du prochain. Et il observoit cette maxime si sincèrement, qu'il a refusé dans ce tempslà des avantages très considérables pour n'y pas manquer. Il disoit ordinairement qu'il avoit un aussi

grand éloignement pour ce péché-là, que pour assassiner le monde ou pour voler sur les grands chemins; et qu'enfin il n'y avoit rien qui fût plus contraire à son naturel, et sur quoi il fût moins tenté.

Ce sont là les sentiments où il étoit pour le service du roi : aussi étoit-il irréconciliable avec ceux qui s'y opposoient ; et ce qui faisoit voir que ce n'étoit pas par tempérament ou par attachement à ses sentiments, c'est qu'il avoit une douceur admirable pour ceux qui l'offensoient en particulier. En sorte qu'il n'a jamais fait de différence de ceux-là d'avec les autres, et il oublioit si absolument ce qui ne regardoit que sa personne, qu'on avoit peine à l'en faire souvenir, et il falloit pour cela circonstancier les choses. Et comme on admiroit quelquefois cela, il disoit : Ne vous en étonnez pas, ce n'est pas par vertu, c'est par oubli réel, je ne m'en souviens point du tout. Cependant il est certain qu'on voit par là que les offenses qui ne regardoient que sa personne ne lui faisoient pas de grandes impressions, puisqu'il les oublioit si facilement; car il avoit une mémoire si excellente, qu'il disoit souvent qu'il n'avoit jamais rien oublié des choses qu'il avoit voulu retenir.

Il a pratiqué cette douceur dans la pratique des choses désobligeantes jusqu'à la fin, car peu de temps avant sa mort, ayant été offensé dans une partie qui lui étoit fort sensible, par une personne qui lui avoit de grandes obligations, et ayant en même temps reçu un service de cette personne, il la remercia avec tant de compliments et de civilités, qu'il en étoit excessif: cependant ce n'étoit pas par oubli, puisque c'étoit dans le même temps; mais c'est qu'en effet il n'avoit point de ressentiment pour les offenses qui ne regardoient que sa personne.

Toutes ces inclinations dont j'ai remarqué les particularités se verront mieux en abrégé par une peinture qu'il a faite de lui-même dans un petit papier écrit de sa main en cette manière :

« J'aime la pauvreté, parce que Jésus - Christ l'a « aimée. J'aime les biens, parce qu'ils donnent << moyen d'en assister les misérables. Je garde la fidé«lité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux « qui m'en font, mais je leur souhaite une condition << pareille à la mienne, où l'on ne reçoit pas le mal << ni le bien de la plupart des hommes. J'essaie « d'être toujours véritable, sincère, et fidèle à tous « les hommes, et j'ai une tendresse de cœur pour «< ceux que Dieu m'a unis plus étroitement; et soit « que je sois seul ou à la vue des hommes, j'ai en <«< toutes mes actions la vue de Dieu qui les doit ju«ger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà « quels sont mes sentiments, et je bénis tous les « jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui d'un homme plein de foiblesse, de

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