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LE COSMOS DE M. A. DE HUMBOLDT.

I

Le quatrième et dernier volume du Cosmos ' vient de paraitre. C'est un événement important dans la littérature scientifique, puisque l'auvre considérable qu'avait entreprise, il y a bien des années déjà, un auteur illustre, se trouve maintenant achevée.

« J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une entreprise trop téméraire, toujours et imprudemment peut-être j'y suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein.» — Voilà en quels termes, il y a bientôt quatorze ans, M. de Humboldt commençait la préface de son premier volume. Aujourd'hui l'ouvrage entier, tel qu'il avait été conçu, se trouve livré au monde savant.

Le plan qui a été suivi par l'auteur a pu sembler étrange, ou plutôt on a pu douter parfois. qu'il y eût un plan précis. Actuellement que l'@uvre est terminée, on aperçoit mieux peut-être le développement de ce vaste projet. — Dans le premier volume, l'auteur, après une introduction remarquable, fait une description générale et rapide de l'univers. Des nébuleuses et du ciel stellaire, il passe au système solaire, puis à notre globe. Il le décrit à grands traits, en donnant un aperçu

' Kosmos. Entwurf einer physischen Weltbeschreibung, von Alexander von Humboldt. Stuttgart und Tübingen, J.-G. Cotta'scher Verlag, 1850-1858. L'édition française du dernier volume n'a pas encore paru ; elle est sans doute en traduction.

des forces physiques qui sont en jeu à sa surface et dans son intérieur, puis il consacre quelques pages à des réflexions générales sur le monde organique. Ce premier volume est un tableau de l'univers tout entier ; c'est un panorama qui se déroule pour le lecteur, et où la richesse des détails est toujours subordonnée à la considération du lien qui rattache les faits les

uns aux autres.

Le second volume a pour objet l'influence que le spectacle et l'étude de la nature ont eue sur l'esprit de l'homme. L'auteur y examine comment le monde extérieur se reflèle dans la pensée et l'imagination des peuples aux divers âges de l'histoire de l'humanité. Il étudie les variations de celle pensée dépendant des temps, des races et des lieux, et cherche comment l'idée du Cosmos s'est modifiée, perfectionnée, agrandie à travers les siècles. Cette étude est aussi une histoire des découvertes et par l'abondance des détails, la justesse des rapprochements, elle révèle la vaste érudition d'un esprit éminemment philosophique. — La portion uranologique ou astronomique de la Description physique du monde est l'objet du troisième volume. Une première partie traile de l'astronomie stellaire ; une seconde partie, du système solaire. Le quatrième volume enfin, celui qui vient de paraitre, termine cette cuvre importante en comprenant l'étude de la terre ; c'est la partie tellurique, comme le disent les Allemands, de la description du monde.

II

Ce n'est point en quelques lignes, ni même en quelques pages, qu'on peut donner une idée des divers sujets que M. de Humboldt a abordés dans le volume dont nous parlons. Là, comme dans ses publications précédentes, la richesse des faits vient servir au développement des idées générales.

L'étude physique du globe terrestre est trop vaste pour qu'il eût été possible de l'embrasser d'une manière complète , et M. de Humboldt ne l'a pas même tenté. Cette étude, du reste, est remplie de difficultés. — L'uranologie ne s'inquiète que de la masse et de la distance des corps célestes; la physique du globe a un champ singulièrement plus complexe. Pour l'astronomie, les corps célestes ne sont que des masses mobiles dans lesquelles la nature chimique des corps n'est d'aucune importance. Les deux grandeurs de masse et d'éloignement sont les seules qui interviennent. A la surface de la terre, il n'en est point ainsi. Diverses forces de la matière sont en jeu, et aux notions de distance et de densité se joint celle d'hétérogénéité. Les phénomènes sont beaucoup plus compliqués, parce qu'ils résultent toujours de l'action simultanée de plusieurs causes; plusieurs propriétés des corps concourent à produire un certain résultat. La simultanéité dans l'action des forces a pour conséquence de voiler la part de chacune d'elles, et il est le plus souvent très-difficile de démêler leur influence spéciale au milieu de la complication de l'ensemble. On éprouve ordinairement une transition pénible, une vraie déception, lorsqu'on passe des phénomènes astronomiques à ceux de la physique du globe. Dans la première de ces sciences, la simplicité des faits a permis de découvrir, il y a plus de deux siècles déjà, les lois qui les régissent, et, par suite, la cause qui les provoque. Dans la physique du globe, où l'effet de chaque force est dissimulé par l'action des autres, la nature ne montre que peu ou point de lois simples et facilement accessibles à l'observation.

M. de Humboldt n'a abordé qu'un certain nombre de questions relatives à la physique terrestre. Il a choisi de préférence trois catégories de faits dont l'importance ne saurait être mise en doute. Dans un premier chapitre, l'auteur, après avoir donné rapidement quelques renseignements sur la forme, la dimension et la densité de la terre, étudie la température du sol, entre la surface et les profondeurs où l'observation a pu atteindre. Dans un second chapitre, il examine avec détail les phénomènes magnétiques dont la surface de notre planète est le théâtre, et, résumant les principaux travaux et les principaux résultats anciens et modernes sur cet important sujet, il précise, en quelque sorte, l'état de nos connaissances à cet égard. Dans un troisième chapitre enfin, le savant naturaliste étudie tout ce qui se rattache à la réaction que l'intérieur du globe exerce contre la surface, tout ce qu'il appelle d'une manière générale la vulcanicité.

Chacun sait que la température du sol augmente dès qu'on pénètre plus profondément dans son intérieur Dès qu'on a dépassé la limite à laquelle s'arrête l'influence des variations des saisons, on observe partout un accroissement de chaleur qui, dans de certaines limites au moins, parait proportionnel à l'enfoncement. Dans les mines de Freyberg, dans les puits de charbon, en Angleterre, où l'on travaille maintenant à 1404 pieds plus bas que le niveau de la mer, dans les mines d'argent du Mexique, on a constaté une augmentation trèsconsidérable de la température. Les puils artésiens qui fournissent une eau provenant d'une profondeur souvent trèsgrande, montrent également cette chaleur intérieure. Les eaux du puits de Grenelle, à Paris, viennent d'une couche située à 1572 pieds au-dessous du niveau de l'Océan, et leur température est de 270,75. – En réunissant les observations les plus importantes et les plus exactes que l'on possède, M. de Humboldt estime que l'augmentation de la chaleur est très-sensiblement de 1° pour des accroissements de profondeur variant de 91 à 99 pieds. - Il est très-probable qu'en descendant plus bas, on trouverait une chaleur capable de produire l'ébullition de l'eau; il ne faudrait pas une lieue pour atteindre ce point-là, c'est-à-dire une profondeur moindre que

la hauteur du Mont-Blanc. Si cet accroissement de la chaleur se poursuit, à 8 ou 10 lieues comptées sur la verticale, toutes les substances connues, le granit comme les métaux, doivent être à l'état de fusion. L'intérieur même du globe se trouve donc à un état de liquidité provenant de cette haute température. La portion solide n'est qu'une mince pellicule (le diamètre de la terre est de 2870 lieues) sur ce noyau immense, incandescent et fondu.

Lorsqu'on suit les températures du sol en s'enfonçant peu audessous de la surface, on observe que l'influence de la variation de température pendant le jour ou pendant l'année se fait de moins en moins sentir. M. Quételet, à Bruxelles, a trouvé qu'à 3/5 pieds la variation journalière n'est plus appréciable. En Allemagne, il suffit de creuser, en moyenne, de 2 pieds pour trouver une couche qui ne varie plus pendant les vingt-quatre heures. Les terrains plus profonds suivent encore les vicissitudes de l'année, mais à un faible degré; grâce à la lenteur avec laquelle la chaleur se propage à travers le sol, les minima et les maxima ne correspondent nullement à ceux de l'air. A Bruxelles, à 24 pieds de profondeur, la plus grande chaleur arrive le 10 décembre, et le plus grand froid le 15 juin. A Edimbourg, à 23 pieds, le maximum s'est produit le 8 janvier. Plus profondément, enfin, on trouve une limite qui demeure constante toute l'année ; la couche terrestre qui la sépare de l'air est trop épaisse et trop mauvais conducteur pour que les changements des saisons puissent se manifester. A l'observatoire de Paris, par exemple, un thermomètre placé en 1783, dans les caves, profondes de 83 pieds, indiqua une température de 11°,83, et il n'a cessé d'être au même point à ón de degré près. - La température de cette couche constanle est très-sensiblement la moyenne des températures de l'air au lieu où l'on fait l'observation.

La profondeur à laquelle les vicissitudes des saisons ne se font plus sentir varie notablement d'un endroit à un autre. Elle dépend de la plus ou moins grande conductibilité du terrain et des écarts de la température entre l'hiver et l'été. Sous les tropiques, où la température durant l'année varie peu, il suffit

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