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l'autre range

morceaux détachés, des chapitres, nous envisageons celles qui ont une portée générale, nous y trouverons non-seulement des traces d'hésitation, mais des contradictions formelles. Deux de ces notes semblent devoir indiquer le plan de la seconde partie. L'une, celle que cite M. Astié, met en première ligne la morale, en seconde la doctrine, et réserve la dernière place aux preuves externes, miracles, prophéties et figures ;

les preuves en douze catégories : au n° 4, nous trouvons Jésus-Christ; au n° 7, le peuple juis; au n° 10, la doctrine'; au n° 11, la sainteté de la loi chrétienne. Si ce n'est pas là une contradiction flagrante, c'est quelque chose qui en approche beaucoup. Une seule note est relative au plan de l'ouvre tout entière. Elle pous apprend que la première partie devait trailer de la misère de l'homme sans Dieu, et prouver par la nature même que la nature est corrompue ; tandis que la seconde devait traiter de la félicité de l'homme avec Dieu, et prouver par l'Evangile qu'il y a un réparateur. Or, cette note aussi, sur laquelle se sont appuyés MM. Faugère et Astié pour établir la division principale de l'ouvrage, est attaquable de par

Pascal lui-même. Qu'on lise, en effet, le célèbre entretien dans lequel Pascal exposa le plan des Pensées, et que nous a conservé Etienne Périer, cet entretien que M. Sainte-Beuve a essayé de faire revivre, et sur lequel M. Astie semble redouter d'appeler l'attention, et l'on verra que la première partie devait sans doute établir la misère de l'homme, mais qu'il était réservé à la seconde d'en établir la corruption.

La note sur laquelle M. Astié insiste surtout prête à plus d'une question. Que veulent dire ces mots laconiques : morale, doctrine, miracles, prophéties, figures? A quelle intention Pascal les a-t-il jetés sur le papier? Expriment-ils la vraie pensée de Pascal ? Est-ce l'indication de l'ordre qu'il suivra ou

Pascal dit : la doctrine qui rend raison de tout. Si ce n'est pas la doctrine chrétienne dans son ensemble, que sera-ce ? C'est le seul numéro où la doctrine soit mentionnée.

d'un ordre qu'il suppose possible? A quelle date remontentils? que signifie ce mot de morale ? Le chapitre de la morale doit-il nécessairement comprendre celui de Jésus-Christ ? Qu'y a-t-il enfin dans cette note, la moins explicite de toutes, qui lui donne le droit de passer avant toutes les autres? Jusqu'à ce que M. Astié ait éclairci tous ces points, nous suivrons l'exemple de M. Sainte-Beuve; nous chercherons dans l'entretien dont nous parlions tout à l'heure une révélation du plan de Pascal d'un plus haut prix que les lumières incertaines tirées de quelques notes mystérieuses et contradictoires, comme les oracles de l'antiquité. Or cet entretien menace fort le système du nouvel éditeur, car il nous montre Pascal partant des livres de Moïse, et n'abordant le Nouveau Testament qu'après avoir parcouru l’Ancien.

Les témoignages de Pascal sont peu favorables à M. Astié. S'il peut citer quelques mots à l'appui de sa thèse, il y en a plusieurs qui la réfutent. Mais qu'importe? Nous-même, on le sait, nous ne comptons guère sur les indications de Pascal ; si nous les invoquons dans ce moment, ce n'est que pour enlever à l'éditeur un avantage qu'il croit avoir. Au reste, M. Astié peut fort bien s'en passer. Il ne cherche pas que Pascal s'est proposé, mais bien celui qu'il aurait dû se proposer s'il eût été conséquent. Il veut perfectionner Pascal.

Mais quoi? cette transition si logique et si saisissante, le plus éloquent des écrivains ne l'aurait-il donc pas aperçue? Et Vinet, qui n'était pas non plus un écrivain médiocrement éloquent, Vinet qui s'est occupé si longtemps et avec tant d'amour de Pascal, et qui, de ses deux mains, a déployé devant tous la bannière que suit M. Astié, pourquoi donc a-t-il laissé à d'autres l'honneur d'une si grande découverte? Serait-ce par hasard que cette transition n'est ni aussi logique, ni aussi saisissante que le suppose M. Astie? M. Astié ne songe qu'à l'excellence des preuves internes; il voit toutes choses au travers de cette idée favorite; il y rapporte tout; il

le plan faut que tout cadre avec elle. Je crains fort que cette préoccupation exclusive ne l'ait trompé.

Le plan que M. Astié attribue à Pascal est-il logique ? Je ne sais si je m'abuse, mais je crois apercevoir un point où il manque un anneau à la chaîne, je devrais dire plutôt un point où un bout de corde supplée aux anneaux de fer. Le morceau que j'ai emprunté tout à l'heure à M. Astié m'a servi à le découvrir. Il semble d'abord, à l'entendre, que la première partie de l'auvre de Pascal se termine et se résume par ces foudroyantes paroles : «S'il s'abaisse, je le vante; s'il se vante, je l'abaisse.» Mais plus loin on voit que M. Astié donne beaucoup plus d'étendue aux prolégomènes de Pascal. « Après avoir, dit-il, humilié l'homme en lui montrant sa grandeur et sa misère, Pascal lui donne le coup de grâce en lui arrachant un aveu de chute. La première partie est donc terminée... » Oui, mais pourquoi ne l’était-elle pas quelques lignes plus haut, au moment où l'homme attendait avec anxiété le mot de l'énigme? Pourquoi encore ce coup de grâce? Il est fort utile à l'éditeur, mais est-il bien de Pascal ? Que l'étude de la nature humaine conduise Pascal à reconnaître en elle des besoins qu'elle est impuissante à satisfaire, rien de plus naturel, rien de plus légitime; mais qu'elle le conduise encore à l'idée de la chute, c'est-à-dire à l'idée qui explique la contradiction dont s'étonne Pascal, c'est ce que je nie. L'idée de la chute est une idée religieuse donnée par l'Evangile, et immédiatement applicable à la nature humaine, sans doute, mais à laquelle l'homme, Pascal du moins doit le croire, n'est pas arrivé par ses seules forces. Il n'y a que le chrétien qui, des contradictions de sa nature, ait conclu aussitôt qu'il est déchu; l'Evangile lui a appris à les expliquer ainsi. Or Pascal ne s'adresse pas au chrétien ; il ne veut pas convaincre celui qui est déjà convaincu; il s'adresse à l'incrédule, et veut l'obliger à croire. Dans cette supposition, qui est bien celle qu'accepte Pascal, il ne peut pas passer sans intermédiaire de l'idée de ces

contradictions à l'idée de la chute. De l'une à l'autre le

passage est long, difficile; il faut jeter un pont entre elles, et c'est sur ce pont même que Pascal doit livrer le combat déeisif. Les contradictions de l'homme, voilà le problème; la chute, en voilà la solution chrétienne : or la solution du problème ne saurait être introduite subrepticement dans le problème lui-même, à titre de coup de grâce. L'ouvre de Pascal et de l'apologie lout entière serait singulièrement facilitée s'il était permis d'insinuer adroitement la réponse dans la question. Mais la logique repousse énergiquement ce procédé trompeur et commode. Il n'y a pas deux logiques : une pour la science chrétienne, l'autre pour la science profane.

Si donc la première partie se termine, comme cela nous paraît nécessaire, par le tableau de notre misère et de notre grandeur, Pascal ne peut pas sauter à pieds joints par-dessus l'Ancien Testament tout entier. Il faut qu'il ouvre le livre sacré à la première page pour y apprendre de la bouche de Moïse que si l'homme est si grand, c'est qu'il a été créé à l'image de Dieu, et que s'il est si petit, c'est qu'il est déchu.

Combien est plus logique le plan attribué à Pascal par Etienne Périer, d'après le témoignage de Pascal lui-même. « Il commença d'abord, dit Etienne Périer, par une peinture de l'homme, où il n'oublia rien de tout ce qui le pouvait faire connaitre, et au dedans et au dehors de lui-même, jusqu'aux plus secrets mouvements de son cæur. Il supposa ensuite un homme qui, ayant toujours vécu dans une ignorance générale, et dans l'indifférence à l'égard de toutes choses, et surtout à l'égard de soi-même, vient enfin à se considérer dans ce tableau et à examiner ce qu'il est. Il est surpris d'y découvrir une infinité de choses auxquelles il n'a jamais pensé, et il ne saurait remarquer sans étonnement et sans admiration tout ce que

M. Pasca) lui fait sentir de sa grandeur et de sa bassesse, de ses avantages et de ses faiblesses, du peu de lumière qui lui reste et des ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts, et enfin de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus, après cela, demeurer dans l'indifférence, s'il a tant soit peu de raison, et quelque insensible qu'il ait été jusqu'alors, il doit souhaiter, après avoir ainsi connu ce qu'il est, de connaitre aussi d'où il vient et ce qu'il doit devenir. »

Voilà qui est clair. Pascal ne conclut pas des contrariétés de la nature humaine à l'idée de la chute, mais à l'impossibilité de l'indifférence, ce qui est bien autre chose. Continuons.

« M. Pascal l'ayant mis dans cette disposition de chercher à s'instruire sur un doute si important, il l'adresse premièrement aux philosophes... Il lui fait ensuite parcourir tout l'univers et tous les âges, pour lui faire remarquer une infinité de religions qui s'y rencontrent... » Inutile de dire qu'il n'a pas de peine à lui en montrer la vanité. Peu de mots lui suffisent pour cela; il n'a qu'à lui faire voir combien l'homme, tel que

l'ont connu ces religions et ces philosophies, ressemble peu à l'homme tel qu'il vient de le lui révéler. « Enfin, il lui fail jeter les yeux sur le peuple juis, et il lui en fait observer des circonslances si extraordinaires, qu'il attire facilement son attention.

Voyez que de précautions. Pascal ne fait pas un pas sans assurer sa marche; il n'affirme rien encore, il se borne à éveiller l'autention. Là je reconnais l'auteur des Provinciales.

Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a de singulier, il s'arrête particulièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gouverne, et qui comprend tout ensemble son histoire, sa loi et sa religion. A peine a-t-il ouvert ce livre, qu'il y apprend que le monde est l'ouvrage d'un Dieu, et que c'est ce même Dieu qui a créé l'homme à son image... Quoiqu'il n'ait rien encore qui le convainque de celte vérité, elle ne laisse pas de lui plaire.»

Remarquez de nouveau comme tous les écarts sont soigneusement évités ; pas un mot qui dépasse la conclusion strictement légitime, pas un mot qui anticipe. Pascal non-seulement

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