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en leurs places, ou le reste de la troupe en cas qu'il n'y en entre ORDONNANCE

point. Et pour l'exécution des présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite damoiselle Madelaine Béjari, rue Saint

Honoré, sus-déclarée, auquel lieu promellant, obligeant et renonçant. portant défense aux comédiens de campagne de jouer la comédie du MALADE IMAGINAIRE (1).

Fait et passé audit Palais-Royal, l'an 1670, le seizième jour d'avril.
Et ont signé.

(Suivent les signatures.) DE PAR LE Roi, Sa Majesté étant informée que quelques comédiens de campagne ont

Le jour où paraîtra ce livre, un tardif mais digne hommage sera surpris, après le décès du sieur Molière, une copie de sa comédie du rendu à Molière. Qu'il ne soit pas regardé comme acquittant toutes les MALADE IMAGINAIRE, qu'ils se préparent de donner au public contre l'usage deties. de tout temps observé entre tous les comédiens de n'entreprendre de L'imprimerie royale fait sortir de ses presses des volumes d'une adjouer au prejudice les uns des autres les pièces qu'ils ont fait accom. mirable exécution qui vont enrichir de rares bibliothèques et servent à morier au théâtre à leurs frais particuliers pour se récompenser de des cadeaux diplomatiques. Qu'une édition des cuvres de notre plus leurs avances et en tirer les premiers avantages; Sa dite Majesté fait très- excellent génie soit entreprise par elle. Les Chambres ne lui refuseront expresses inhibitions et défenses à tous comediens autres que ceux de pas l'allocation nécessaire. Elle sera appel au pinceau, au crayon, au la troupe établie à Paris, rue Mazarini, au faubourg Saint-Germain, de burin de nos premiers artistes, et le gouvernement, en faisant un présa bonne ville de Paris, de jouer et représenter ladite comédie du Malade sent d'usage à un eovoyé étranger, lui prouvera mieux notre esprii de IMAGINAIRE, en quelque manière que ce soil, qu'après qu'elle aura été nationalité par un mouument typographique élevé à Molière que par rendue publique par l'impression qui en sera faite, à peine de trois

une Collection orientale. Le Moniteur Universel du 8 décembre mille livres d'amende et de tous dépens, dommages et iniérêts. Enjojot 1835 annonçait la fondation, au foyer du Théâtre-Français, d'un MuSa Majesté à lous ses officiers et sujels de tenir la main à l'exéculion SÉE-MOLIÈRE. Un grand nombre d'arlisles, au dire du journal officiel, et de la présente.

notamment MM. Paul Delaroche, Decamps, Grandville, Johannot, Ro

queplan, Deveria, Robert-Fleury, Boulanger, s'élaient empressés de proFait à Saint-Germain-en-Laye, le vu® janvier 1674.

mettre à cette cuvre le tribut de leurs talents. Ce projet ne s'est pas

encore réalisé, mais la Comédie voudra qu'il le soit, et il le sera. Le même registre de la Grange nous a mis sur la voie d'une piece pleine d'intérêt que nous avons trouvée ces jours derniers dans les miputes de M. Lefer, nolaire à Paris. C'est l'acle par lequel la troupe de

Paris, 10 janvier 1844. Molière, la souche de la médie-Française, a constitué la première pension qui ait été établie au profit d'un sociétaire se retiradi. C'était Bejart, preusot sa retraite à Paques de 1670, à quarante ans, à cause de l'infirmité que lui avait laissée la blessure qu'il avait reçue. Ses camarades, qui l'aimaient et l'estimaient, lui constituèrent une pension

LIVRE PREMIE R. pour, suivant leur délicate et noble expression, qu'il vécût avec bonneur. Tout mérile attention dans cet acte : l'élection de domicile, qui montre la déférence qu'on avait pour la doyenne de la troupe, Madeleine Béjart ; le peu de respect qrie les notaires et les parties, les Béjart par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres, écrits et signés tantôt d'une façon, tantôt d'une autre: enfin la particule nobiliaire donnée à Molière par les nolaires et non prise par lui dans sa

1622 - 1661. signalure. Voici cet acte:

CREATION DE PENSION.

Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts les ont cultivés malgré leurs parents, et la nature a toujours été en eux plus forte que l'éducation.

VOLTAIRE.

16 AVRIL 1670.

Furent présents Jean-Baptiste Poquelin de Moliere: damoiselle Claire Giesinde Béjard, sa femme, de lui autorisée : damoiselle Made- !

Au commencement du dix-septième siècle, peu de temps après l'épo. leine Béjard, fille majeure; Edme Villequin, sieur de Brie; damoiselle que de notre lillérature où, selon l'expression naive d'un des historiens Catheriue Leclerc, sa lepime, de lui autorisée; damoiselle Geneviève du théâtre, « on commença à sentir qu'il était bon que les comédies fusBejard de la Villaubrun, demeurant Place du Palais-Royal; Charles Var- sent mieux composées, el que des gens d'esprit, et même des gens de lei de la Grange, demeurant rue Saint-Honoré; Philibert Cazeau, sieur lettres, s'en mêlassent, » naquit dans une classe peu élevée de la sodu Croisy, demeurant susdite rue; François Lenoir, sieur de la Thoril. ciété nu de ces hommes qui semblent envoyés pour ouvrir à leurs conliere: et André Hubert, demeurant aussi rue Saint-llonoré, ès-même temporains des routes nouvelles, el répandre des lomières qu'ils n'ont paroisse Saint-Germain l'Auxerrois ;

point reçues de leurs prédécesseurs. Molière, voué à l'ignorance par Tous faisant, composant le corps de la troupe du Roi représentant les préjugés du temps, ne put qu'en s'exposant à la malédiction de sa dans la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, famille recevoir une éducation tardive; témoin des mépris qu'on prodid'une part;

guait à la profession de comédien, il l'embrassa, entraîné par son génie; Et Louis Béjart, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue

doué d'une sensibilité ardente, il sentit encore se développer ce don, Fremenleau, d'autre part;

dirons-nous précieux ou fatal, par les rebutantes froideurs de celle qu'il Lesquelles parties ont accordé entre elles ce qui en suit :

crul irop longtemps digne de son amour; ami généreux, il se vil trahi par

ceus qu'il avait comblés de ses bienfaits; esclave et vicume de ses faiC'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis Béjard se re- blesses, son unique élude fut de faire rire les hommes aux dépens des lire de ladite troupe, et que pour ce faire il la requiert de lui donner leurs, el de les en corriger; citoyen vertueux, la mort ne le mit point une pension viagere pour vivre avec honneur, sans pouvoir être saisie à l'abri des outrages de ses conciioyens. par qui que ce soil, et lui être destinée pour ses aliments, ce que ladile C'est le tableau de celle carrière pleine de mouvement et d'intérêt troupe lui avait accordé, avail promis, comme elle promet par ces pré- que nous nous proposons aujourd'hui de décrire : c'est la peinture des sintes, tant par ceux que par celles qui la composent et la compose émotions profondes dont fut agité cet homme supérieur que nous allons ront, et qu'elle subsistera en ladile salle du Palais-Royal ou en autre essayer de retracer. Puissent l'importance du sujet et les forces de celicu en celle ville de Paris en cas d'accident ou de changement, de bail- lui qui l'aborde ve pas former uu coulraste choquant dans un portrait ler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille livres de pension où tout contraste; dans l'histoire d'un homme de lettres qui connu le viagère payable aux quatre quartiers, le premier échéant au dernier juin monde et la cour, d un ornement de son siècle qui fut protégé, d'un prochain, et continuer tant el si longuement que ladite troupe subsis- | philosophe qui fut comédien! lera en la manière que dessus; laquelle pension lui servira d'aliments, Jean-Baptiste Poquelin naquit à Paris le 15 janvier 1622. On avait el ne pourra être saisie en façon quelconque par qui que ce soit, le tout cru longtemps qu'il était né sous les piliers des balles, où Regnard vint à condition que ledit corps de troupe subsiste et qu'il ne se dissolve au monde trente-cinq ans plus tard ; mais on a aujourd'hui la certitude point; et ruplure d'icelle arrivant sans se pouvoir réimir, ladite pension que nos deux premiers poëles comiques n'eurent point un berceau n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un desdits acteurs ou actrices commun : des recherches nouvelles ont appris que Poquelin vit le jour se retireni de ladite troupe, soit pour entrer dans une autre troupe ou dans une maison de la rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieillespour quilter lout à fait ladite comédie, il sera entièrement décharge de Eluves. ladite pension viagère, de laquelle seront chargés ceux qui entreront Sa mère, Marie Cressé, appartenail à une famille qui exerçail depuis

longtemps à Paris la profession de tapissier. Son grand-père paternel et

son père, Jean l'oquelin, se livraient également à ce genre de com(1) Archives du royaume, section administrative. E. 3360, 1° 2, no.

merce. Mais plusieurs de leurs parents furent juges el consuls de la ville de Paris, fonctions importantes qui donnaient quelquefois la noblesse (1). n'en avait pas la barbarie (1). » Ces deux derniers partagerent l'admiAiné de dix enfants, le jeune Poquelin fut des son bas âge destiné au ration de leur professeur pour Lucrèce, et entreprirent dans la suite métier des siens. L'office de tapissier-valel-de-chambre du roi, dont fut d'en faire passer les beantés dans notre langue. Mais il ne nous reste de juvesti son père comme successeur de Nicolas Poquelin, son oncle, en la traduction de Hesnaut que l'invocation à Vénus, et de celle de Poque. verta d'une lettre de Louis XIII du 22 avril 1631, confirma encore Jean Jin qu'un passage du quatrième livre sur l'aveuglement de l'amour, pasPoquelin dans ce dessein. Aussi, après s'être borné à faire donner à son sage qu'il a adroitement introduit dans le MISANTUROPE (2). fils les notions les plus élémentaires de l'instruction, il lui fit prendre La réputation des élèves et du maitre donna à un jeune homme, alors part exclusivement à ses travaux jusqu'en 1637, époque à laquelle il aussi redoutable dans les colléges par son iosubordination qu'il le fut obuint pour lui la survivance de sa charge, appointée de trois cents depuis dans le monde par son homeur guerroyante, un désir ardent livres (2). C'était tout ce que les marchands croyaient alors devoir faire d'être admis à ces cours. Ce nouveau condisciple était Cirano de Ber: pour leurs enfants. Les sciences et les belles-lettres n'étaient cultivées gerac. Son père, après avoir confié sa première éducation à un curé de que par la noblesse et le clergé, on par ceux qui s'y livraient speciale campagne, l'avait fait entrer au collège de Beauvais, dont il mit depuis meni; mais un négociant ne connaissait d'autre lecture que celle de ses le principal en scène dans son PÉDANT JOUÉ. Chassé de cel établissement registres, d'autre étude que celle de son commerce.

et voulant terminer ses études, Cirano parvint à se faire admeltre parmi Le caractère naturellement ardent du jeune Poquelin ne pouvait se les disciples de Gassendi. Sa mémoire et son intelligence le firent proplier longtemps à une semblable vie. De ielles occupations répugnèrent liter en peu de temps des leçons de celui-ci et de la fréquentation de bientôt à un génie qui ne s'ignorail pas entièrement; aussi ne tarda- ceux-là. Comme nous aurons peu d'occasions de nous occuper de nou, t-il pas à témoigner le plus vil désir de s'instruire. N'ayant déjà plus sa veau de ce camarade de notre auteur, nous croyons devoir dire ici mère pour la ranger de son parti, il mit son aïeul dans ses intérêts, et qu'ils se perdirent lout à fait de vue, et que Cirano entra peu après au ce ne fut pas sans peine que, par leurs eftorts réunis, ils parvinrent à service, où il acquit un grand renom comme ferrailleur. La Monnoye déterminer son père à satisfaire cet impérieux besoin d'apprendre. Ce prétend, dans le MÉNAGIANA, que a son nez, qu'il avait tout défiguré, lui brave homme gémit probablement sur la destinée future du mauvais avait fait tuer plus de dix personnes, parce qu'il fallait meltre l'épée à sujet qui ne se contentait pas de l'ignorance héréditaire; mais, voyant la main aussitôt qu'on l'avait regardé. » Il était d'un esprit original, et enfin qu'il n'y avait plus rien à espérer de ce jeune obstiné, il se laissa avait des saillies très-piquantes. Sa comédie du PédaNT JOUÉ oblint assez fléchir, et le college de Clermont, dirigé par les jésuites, reçut, comme longtemps les applaudissements du public ; mais elle n'a guère d'autre externe; l'enfant qui devait être un jour l'immortel auteur du Tar- mérite que celui d'avoir fourni deux scènes aux FOURBERIES DE SCAPIN. TUFE (3).

Molière disait à ce sujet qu'il prenait son bien où il le trouvait (3) : en On a aussi généralement attribué cette espèce de révélation de son effel, de tels larcins sont permis au génie qui recrée, pour ainsi dire, ce génie à la fréquentation des théâtres. Le grand-père maternel du jeune qu'il emprunle. Poquelin, qui l'avait pris en affection, le menait quelquefois aux repré- Le jeune Poquelin eut à peine terminé son cours de philosophie, sentations de l'hôtel de Bourgogue, auxquelles Bellerose dans le haut qu'en sa qualité de survivancier de l'emploi de tapissier-valet-de-chambre comique, Gautier Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin dans la farce, du roi, il fut obligé, en 1641, de suivre Louis XIII dans son voyage à donnaient alors un grand allrait (4). Sans doute l'afléterie du premier, Narbonne, pour remplacer son père, que ses affaires ou peut-être des signalée par Scarron dans son ROMAN COMIQUE (5), et l'ignoble gaieté des infirmités retenaieni à Paris (4). Ce voyage, dont la durée fut de près derniers, qui est devenue proverbiale dans notre langue (6), ne furent d'un an, lui fournit l'occasion de saisir les ridicules des provinces, et pas ce qui séduisit le jeune spectateur : mais il pressentit peut-être dès d'étudier les meurs de la cour et des gouvernants. Perpignan repris sur lors ce que les jeux de la scène, quelque infornies qu'ils fussent encore, les Espagnols; les jeunes et trop malheureux Cinq Mars et de Thou, pouvaient devenir un jour; il comprit peut-être que les Hardy, les Mon- victimes de leur fougue imprudente et de l'inflexibilité cruelle du cardichrétien, les Balthazar Baro, les Scudéri, les Desinarels, auxquels Cornal de Richelieu; ce ministre presque mourant ayant à luiler tout à la neille n'avait pas encore entièrement enlevé la faveur publique, étaient fois contre le courage de l'Espagnol, l'audace des mécontents el la pudes modèles très-utiles, non à suivre, mais, si nous osous le dire, à évia sillanimité du roi; lelles furent les scènes pleines de mouvement et d'inter : enfin, s'il ne vit dès lors qu'il était appelé à opérer celle révolu- térêt qui se passèrent sous les yeux du jeune observaleur. lion, il sentit du moins que sa place était marquée ailleurs qu'au magasin de son père.

c'est du moins ce qu'allesteni plusieurs écrivains. Grimarest a dit : « On Le jeune Poquelin répondit par des progrès rapides aux soins qui lui s'étonnera peut-être que je n'aie point fait M. de Molière avocat; mais furent prodigués. L'émulation ne demeura probablement pas étrangère ce fait m'avait été absolument contesté par des personnes que je devais à ces succès. Les mêmes cours élaient alors suivis par plusieurs en- supposer savoir mieux la vérité que le public, ei je devais me rendre à fants qui, plus tard, se firent un nom dans les sciences et dans les lettres. leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a şi posilivement assuré Armand de Bourbon, prince de Conti, qui devint par la suite son protec. du contraire, que je me crois obligé de dire que Molière lit son droit leur, étail alors son condisciple. Outre ce frère du grand Condé, il avec un de ses camarades d'études; que, dans le temps qu'il se fil rececomptait également pour émules Bernier, célebre depuis par ses voyages, voir avocal, ce camarade se fit comédien ; que l'un et l'autre eurent du doni le récit se lit encore avec intérêt, el par ses livres de philosophie, succès chacuu dans sa profession, et qu'entin, lorsqu'il prit fantaisie à aujourd'hui tombés dans l'oubli : ce même Bernier, qui, ayant presque Molière de quiller le barreau pour monter sur le théâtre, son camarade lout appris dans ses excursions lointaines, hors le métier de courlisan, le comédien se fil avocat. Cette double cascade m'a paru assez singurevint en France se faire tourner le dos par Louis XIV; Chapelle, auquel lière pour la donner au public telle qu'on me l'a assurée, comme une un grand amour du plaisir et quelques petits vers ont assuré une immor- particularité qui prouve que Molière à été avocat. » taliié facile; enfin Hesnaut, fils d'un boulanger de Paris, connu par des Il n'y a probablement de faux dans ce passage que la double cascade, poésies anacréontiques, le sonnel de l'Avorton et l'éducation poétique singulière aux yeux mêmes de Grimaresi, qui ordinairement s'effrayait du chantre des moutons, madame Deshoulières : Hesnaul qui prit, par peu de l'invraisemblance de ses récits. Quant à l'étude du droit, il est à reconnaissance, la défense de Fouquet contre Colbert dans des vers sa- peu près constant que le jeune Poquelin s'y est livré. Il parait même tiriques, et qui faillit se repentir de son plaidoyer (7).

qu'il suivit les cours de l'école d'Orléans, et qu'il revint à Paris se faire Quand ils eurent terminé leurs cours d'humanités et de rhétorique, recevoir avocal. Voilà du moins ce qu'on lit dans une mauvaise coméM. Lhuillier, père de Chapelle, détermina Gassendi, son ami, à se char- die de le Boulanger de Chalussay, ELOMIRE (5) HYPOCONDRE, ou les Médeger de lui enseigner la philosophie. Le célebre antagoniste de Descartes CINS VENgès, qui parut en 1670. Ce témoignage et celui d'un autre conadmil à ce cours le jeude Bernier, Poquelin et flesnaut : ils se montrèrent temporain, l'acteur la Grange, qui fit parlie de la troupe de Molière, dignes d'un tel maitre. Gassendi leur enseigna la philosophie d'Epicure, concordant avec ce qu'on affirma plus tard à Grimarest, nous portent à « qui, bien que aussi fausse que les autres, a dit Voltaire, avail du ne pas douter que Poquelin n'ait étudié pour élre avocat, et n'ait été moins plus de méthode et plus de vraisemblance que celle de l'école, et reçu en celle qualité (6). Nous n'accordons pas une égale confiance à

l'assertion isolée de Tallemant des Réaux, qui lendrait à persuader que

notre premier comique, destiné par ses parents à l'état ecclésiastique, (1) Mes voyages aux environs de Paris, par M. Delort, 1821, t. II,

P.

199. éludia avec succès la théologie; mais que, a devenu amoureux de la Béjart, (2) Grimarest, Vie de Molière, Paris, 1715, p. 6. Voltaire, Vie de Molière, 1759, p. 2. - Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière, par la Serre, t. I, p. xviij de l'édition des OEuvres de Molière, in-8°, 1734. Vie de Molière, par Pe- (1) Voltaire, Vie de Molière, p. 6. Mémoires sur la vie et les ouvrages de Motitot, p. 1, à la tête des OEuvres de Molière, in-8°, 1812. - Etats généraux des lière, p. xviij. — Petitot, p. 3. officiers de la maison du roi (Louis XIII): Archives du royaume, section judiciaire. (2) Le Misanthrope, acte II, sc. V. Voir l'état de 1631 et le deuxième de 1637.

(3) Grimarest, p. 14. — Ménagiana, édit. de 1715, t. III, p. 240.— Mémoires sur (3) Grimarest, p. 6 et 8. — Voltaire, Vie de Molière, p. 4. - Bayle, Dictionnaire

la vie et les ouvrages de Molière, p. xix. Histoire du Théđtre français, par les historique et critique, art. POQUELIN. Petitot, p. 2. Mémoires sur la vie et les

frères Parfait, t. X, p. 70, et t. VII, p. 390 et suiv. Petitot, p. 2. ouvrages de Molière, loco cit. (4) Grimarest, Voltaire, Petitot, et Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière,

(4) Grimarest, p. 14. — Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 6. — Mémoires sur la locis cit,

vie et les ouvrages de Molière, p. xviij. Petitot, p. 4.

(5) Elomire, anagramme de Molière. (5) Le Roman comique, t. I, ch. 5. ,

(6) Elomire hypocondre, ou les Médecins vengés, par le Boulanger de Chalussay, (6) TURLUPINADE.

Paris, 1760. Préface de l'édition des OEuvres de Molière, Paris, 1682, par la (7) Grimarest, p. 10 et 12. Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 4. - Mémoires Grange. Grimarest, p. 312. - Bayle, Dictionnaire historique et critique, article sur la vie et les ouvrages de Molière, p. xviij. - Petitot, p. 2 et 5.

POQUELIN. Memoires sur la vie et les ouvrages de Molière, p. xviij.

- tera son retour deur midi de la France, Poquelin se tiralal'étude du droit;

alors actrice dans une troupe de campagne, il quilla les bancs de la Sor- eux comme les Grecs. » Cependant, comme les lois tendaient à faire bonne pour la suivre (1). » Nous voyons moins de vraisemblance que de fleurir un art qui tient de si près à la civilisation des Etats, ce parti n'ocsingularité dans celle historielte. Elle donnerait à Poquelin un point de casionna à Molière aucune inquiétude pour la charge qu'il occupait chez ressemblance avec la Fontaine et Diderot, qui tous deux se trompèrent le roi. assez élrangement sur leur caractère et la disposition de leur esprit La famille de Molière ne fit pas moins d'efforts pour le détourner de pour entrer dans leur adolescence, l'un à l'Oratoire, l'autre aux Jésuiies, celle carrière qu'elle n'en avait fait naguère pour le déterminer à resavec les intentions que Tallemant des Réaux prèle à notre auteur. Mais ler ignorant. Si elle avait vu sa perte dans le premier parti, elle royait comment Tallemant se trouve-t-il seul instruit de celte particularité ? sa damnation dans le second. Alarmée de ce dessein, elle dépêcha vers Ne sont-ce pas plutôt les éludes que Poquelin fit chez les Jésuites, re- lui le maître de pension dont il avait reçu les leçons dans son ensance, cevant tous les jours des enfants destinés à rester laiques, qui auront et le chargea de lui représenler qu'il compromellait l'honneur des donné lieu à ceite erreur, bien évidente, puisque ses parents, loin de siens, et les condamnait à une éternelle douleur, en embrassant une vouloir le consacrer à l'exercice du culle, l'avaient fait admellre dans la profession que réprouvaient à la fois et l'Eglise et la société. Molière, survivance de lapissier-valet-de-chambre du roi?

si l'on en croit Perrault, qui rapporle ce fait, écouta l'orateur sans Après son retour à Paris, Poquelin s'abandonna avec ardeur à son s'émouvoir ; et, après qu'il eut fini son discours, parla à son lour avec goût pour les spectacles. Fidèle habitué de Bary, de l’Orvietan, dont le pont tant d'art et de talent en faveur du théâtre, qu'il parvint à convainNeuf voyait s'élever les tréteaux, il se montra, dit-on, spectateur égale-cre l'ambassadeur de ses parents, et qu'il le détermina même à venir ment assidu du fameux Scaramouche; on a même été jusqu'à dire qu'il prendre part à ses jeux, dont il était idolâtre (1). prit des leçons de ce farceur napolitain (2). Celle tradition est aussi in- La vanité de ses parents avail été vivement blessée, leur ressenticertaine que les autres faits trop peu nombreux qui nous sont parvenus ment fut long. Hormis son père et son beau-frère, aucun d'eux, en 1662, sur la jeunesse de notre auteur. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'au ne signa son acte de mariage. Vainement, quand il fut élabli à Paris commencement de la régence d'Anne d'Autriche, régence annoncée sous

avec sa troupe, donna-t-il aux Poquelin leurs entrées : nul n'en voulut d'heureux auspices, trop tôt démentis, le goût du chéâtre, loin de s'af- profiter. Il fut exclu de l'arbre généalogique qu'un d'eux fit dresser. faiblir par la mort du cardinal de Richelieu, son partisan enthousiaste, Aveugle empire du préjugé! Le grand poëte, l'homme de génie, ne put n'avait fait que s'accroître et s'étendre jusqu'aux classes moyennes de

faire absoudre le comédien. Vaine soitise ! Que serait aujourd'hui le la société. Le jeune Poquelin se mit à la tête d'une de ces réunions de

nom de Poquelin séparé de celui de Molière (2)? comédiens bourgeois dont Paris complait alors un grand nombre. Celle troupe, après avoir joué la comédie par amusement, la joua par spécutions qu'on lui adressa pour l'en détourner, si plus tard il ne voulut ja.

Si, au moment de monter sur la scène, il sut résister aux sollicilalation. Elle donna d'abord des représentations aux fossés de la porte mais consentir à en descendre, il n'en fut pas moins cruellement allige de Nesle, sur l'emplacement desquels se trouve aujourd'hui la rue Ma

de la conduite de sa famille à son égard. Mais l'amour de son art, l'inspizarine: alla ensuite chercher forlune au port Saint-Paul, et revint enfin s'établir au faubourg Saint-Germain, dans le jeu de paume de la humanité, son inquiète bienveillance pour ses camarades, dont il élait

ration de son génie, l'avaient guidé dans sa première démarche; son Croix-Blanche, rue de Bussy. Elle prit le nom tres-exigeant de l'Illustre Theáire (3). Ces comédiens de societé jouaient quelquefois des ouvrages moins que ces considerations pour l'empêcher de se rendre aux væux

le seul appui, lui firent prendre la dernière résolution. Il ne fallait rien nouveaux, et il existe une tragedie intitulée ARTAXERCE, d'un auteur des siens, quelque insolente que fût la manière dont ils les exprimenommé Magnon, imprimée en 1645, dont le titre porte : Représentée par rent. L'anecdote suivante, à laquelle l'ordre des temps assignerait une l'Illustre Théâtre (4).

autre place, mais qui figurera ici plus opportunément, nous en fournit Ce fut alors que Poguelin, qui devait dire un jour :

la preuve.

Après qu'il fut installé à Paris, un jeune homme vint un jour le tro!) Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères !

ver, lui avoua qu’un penchant insurmontable le porlait à embrasser la carrière du théatre, et le pria de lui donner les moyens d'obéir à sa

vocation. Pour séduire Molière, il se mit à lui réciter avec beaucoup changea le sien en celui de Molière, le seul qu'illustrèrent les applau- d'abord de l'aisance pleine de grâce du jeune aspirant, fut plus étonné

d'art plusieurs morceaux sérieux et comiques. Notre auteur, charmé dissements des contemporains, la haine des sols et l'admiration de la postérité (5). Grimarest a prétendu qu'il ne voulut jamais faire connaitre il avait appris la déclamation. « J'ai toujours eu inclination de pa

encore du talent avec lequel il débitait. Il lui demanda comment les motifs qui le déterminèrent à se donner un nouveau nom. Toute

raître en public, lui répondit celui-ci; les régents sous qui j'ai éludié fois, il est facile de deviner que ce ne fut pas par une folle vanité, que

ont cultivé les dispositions que j'ai apportées en naissanı; j'ai lâché ce ne sut pas

d'appliquer les règles à l'exécution, et je me suis fortifié en allant sou

vent à la comédie. Et avez-vous du bien ? lui dit Molière. — Mon Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères.

père est un avocat assez à l'aise. En ce cas, je vous conseille de prendre sa profession : la nôtre ne vous convient point : c'est la der

nière ressource de ceux qui ne sauraient mieux faire, ou des liberlios mais bien évidemment pour soustraire le nom de ses parents, désolés qui veulent se soustraire au travail. D'ailleurs, c'est enfoncer le poide ses nouvelles résolutions, au mépris altaché alors à la profession de gnard dans le cæur de vos parents que de monter

sur le théâtre ; vous comédien par un préjugé qui existait presque avec la même force long

en savez les raisons. Je me suis toujours reproché d'avoir donné ce dé. temps après sa mort. Ce motif avait également déterminé trois acteurs, plaisir à ma famille, ci je vous avoue que, si c'était à recommencer, non moins célèbres par leur touchante et funeste amitié que par les ris je ne choisirais jamais celle profession. Vous croyez peut-être, ajoutaqu'ils excitèrent, Hugues Guéru, Legrand et Robert Guérin, a prendre t-il qu'elle a ses agréments : vous vous trompez. Il est vrai que nous dans le comique noble les surnoms de Fléchelles, Belleville et là Fleur,

sommes en apparence recherchés des grands seigneurs; mais ils nous et ceux de Gautier Garguille, Turlupin et Gros-Guillaume dans la farce; assujettissent à leurs plaisirs, et c'est la plus triste de toutes les situaArlequin, créateur de l'emploi auquel il a laissé ce nom, s'appelait réel: garde comme des gens perdus, et nous méprise. Ainsi, monsieur, quit

lions que d'être l'esclave de leur fantaisie. Le reste du monde nous relement Dominique. Quant à Scaramouche, que Voltaire cite également iez un dessein si contraire à votre honneur et à votre repos. Si vous comme ayant changé le sien par égard pour celui de ses pères, nous sommes plutôt porté à croire qu'il ne le fit que par un amour-propre

éliez dans le besoin, je pourrais vous rendre mes services ; mais, je ne assez bien entendu, et qui lui était tout à fait personnel; car il ne s'é

vous le cele point, je vous serais plutôt un obstacle. Représentez-vous tait réfugié en France que pour échapper au juste châliment des lois la peine que nous avons. Incommodés ou non, il faut être prêts à mardont ses escroqueries avaient provoqué la sévérile, et le nom de Tiberio

cher au premier ordre, et à donner du plaisir quand nous sommes bien Fiurelli, flétri par une condamnation aux galères, ne demandait plus de

souvent accablés de chagrins ; à souffrir la rusticité de la plupart des ménagements de celle nalure. La Bruyère a dit : « La condition des co.

gens avec qui nous avons à vivre, et à captiver les bonnes grâces d'un inédiens était infame chez les Romains et honorable chez les Grecs. public qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous Qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains, on vit avec

donne. Non, monsicur, croyez-moi, encore une fois, ne vous abandonnez point au dessein que vous avez pris. »

En vain Chapelle, qui survint pendant cette scène, la raison un peu (1) Tallemant des Réaux, llistoriettes.

troublée par les fumées du vin, essaya-l-il de persuader à Molière ei au Ménagiana, 1715, t. II, p. 04. Vie de Scaramouche, par Mezzetin (An- jeune homme lui-même que ce serait un meurtre, avec autant de disgelo Constantini). Anecdotes dramatiques, t. III, p.

129.

positions pour la déclamation, d'embrasser la profession d'avocat, qu'il (3) Grimarest, p. 15. - Histoire de la poésie française, par l'abbé de Mervesin, devait se faire comédien ou prédicateur : Molière persista dans ses con

P.

217. Voltaire, Vie de Molière, p. 8. - Mémoires sur la vie et les ou- seils avec une nouvelle force, et parvint à déterminer celui-ci à renonvrages de Molière, p. xix. Pelitot, p. 4. Histoire de Paris, par Dulaure, fre édit., t. IV, p. 553.

(4) Arlaxerce, tragédie représentée par l'Ilustre Théâtre ; Paris, Cardin-Be- (1) Perrault, Hommes illustres, p. 79. songne, 1615, in-4°. Les frères Parfait rendent comple de cette pièce, t. VI, (2) OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t. I, p. 52 et 75. — p. 371, de leur Histoire du Théâtre français.

Molière, drame en cing actes, imité de Goldoni, par Mercier, 1776, p. 193, note. (5) Grimarest, p. 16. – Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 9. - Mémoires sur la Les faits rapportés dans cet alinéa sont presque textuellement empruntés à Rret vie et les ouvrages de Molière, p. xxix. — Peritot, p. 4.

et à Mercier

1706,

sa

cer à l'art dramatique. L'historien auquel nous empruntons ce fait de sion pour le spectacle, finit par susciter une grave querelle à Boissat. dit pas s'il lui laissa l'alternative de monter dans la chaire (1).

Il avait fait retenir plusieurs places au théâtre, parce qu'il devait conParmi les acteurs de l'Illustre Théâtre, on distinguait, outre du Parc, duire des femmes de distinction et des jeunes personnes à une comédie dit Gros-René, dont le nom est devenu plus célèbre encore par la que Molière avait composée. Deux ou trois de ces places avaient élé, beauté de la femme que par le talent du mari (2). Béjart aîné, Béjart par hasard, louées à Jérôme Vachier de Robillas; Boissat néanmoins cadet et Madeleine Béjart. Ceux-ci tenaient le jour d'un Joseph Béjart, les obtint toutes sans difficulté, à cause de son mérite, de son crédit, et auquel plusieurs actes donnent tantôt la qualité de procureur au Châ- de la distinction des femmes qu'il devait amener. Vachier se plaignit lelét de Paris, tantôt celle d'huissier du roi ès-eaux et forêts (3). Quelle qu'on lui eût fait celle injure, et il pensait qu'il y avait là préméditaqu'ait été sa profession, il paraît toutefois que lui et Marie Hervé, lion. Cet homme joignait aux avantages extérieurs un esprit vif et péfemme, s'occupèrent peu de l'éducation de leurs enfants, qui tous pri- nétrant, une grande force d'âme ; cout était noble en lui, excepté la rent le parti du théâtre. Malgré l'incurie de leurs parents, les deux Bé- naissance. Il figurait parmi les familiers du duc Henri de Montmorency, jart se firent toujours reniarquer par la noblesse et l'élévation de leurs dans le temps même où Boissat y figurait également et jouissait de lousentiments. Molière les estimait et les aimait beaucoup. Madeleine Bé- tes ses bonnes grâces. Supportant avec peine le chagrin qu'il ressentait jart, qui n'était pas également digne de son eslime, mais pour laquelle de l'affront qui lui avait été fait, il cherchait l'occasion d'amener Boisil ressentit cependant durant quelque temps un sentiment plus tendre, sat à un combat singulier et de se venger ainsi. Moi, alors, devinant figurera plus d'une fois dans cette histoire; quant à leur jeune saur les intentions de Vachier, car nous étions assez unis par une amitié qui Armande-Gresinde-Claire-Elisabeth Béjart, depuis épouse de Molière, avait existe déjà entre nos parents, j'avertis de tout les amis de Boisce ne fut que dans cette même année qu'elle naquil (1645). Ne voulant sat, qui étaient nombreux et bien choisis; pendant ce temps-là je ne per. point intervertir l'ordre des événements, nous nous bornerons en ce dais pas de vue Boissat lui-même. A la fin, George de Musy, premier moment à donner cette date, qui ne nous sera pas inutile pour réfuler président de la cour des aides, et Jacques Marchier, avocat général de plus tard une alroce calomnie.

la même cour (à Vienne), interposant leur médiation, les deux partis La régence d'Anne d'Autriche ne tarda pas à devenir orageuse. On se réconcilièrent, et la querelle s'apaisa. » vit bientôt, selon l'expression d'un homme d'esprit, « ce mélange sin- On sait encore qu'en 1648 Molière se trouvait à Nantes; car on lit gulier du libertinage et de la révolle; ces guerres à la fois sanglantes sur un des registres de la mairie de cette ville, à la date du 23 avril : et frivoles ; ces magistrats en épée; ces évêques en uniforme ; ces hé- « Ce jour est venu au bureau le sieur Molière, lui et ses comédiens, et roines de cour suivant tour à tour le quartier général et la procession ; la troupe du sieur du Fresne, qui a démontré que le restant de ladite ces beaux esprits factieux, improvisant des épigrammes au milieu des troupe doit arriver ledil jour en cette ville, et a supplié très-humbleséditions, et des madrigaux au milieu des champs de bataille ; celte ment messieurs leur permettre de monter sur le théâtre pour repréphysionomie de la société variée à l'infini; ce jeu forcé de tous les ca- senter leurs comédies. Sur quoi le bureau arrête que la troupe desdits ractères ; ce déplacement de loutes les positions ; ce contraste de toutes comédiens obliendra de monter sur le théâtre jusqu'à dimanche proles babitudes (4). » On conçoit facilement qu'un temps où une libre chain. » Ce théâtre étail dressé sur des tréteaux dans un jeu de paume carrière était ouverte à loutes les ambitions fût favorable à l'observa- qui existait encore il y a peu d'années. Molière n'y fut pas heureux ; tion des ridicules, des travers et des vices, car ils étaient tous en jeu très-suivi d'abord, il eut à subir la concurrence redoutable d'un Venidaus ces jours de licence et d'intrigue ; et, sous ce rapport, Molière, lien, nommé Segalla, qui montrait des marionnettes (1). avec son esprit contemplateur, ne l'employa point inulilement. Mais De retour, à Paris vers l'année 1650, Molière y fut accueilli avec le celle crise devait frapper de langueur les frivoles divertissements de la plus grand intérêt par son ancien condisciple le prince de Conti, qui scène : aussi lui fallut-il quitter Paris pour aller, avec sa troupe, tenler fit venir plusieurs fois sa troupe à son hôtel pour y jouer la comédie. une fortune lointaine.

En 1653, celte caravane comique partit pour Lyon, où fut repréToutes les circonstances de la vie de Molière, depuis le commencement sentée pour la première fois la comédie de l'ETOurdi. La pièce et les de 1646 jusqu'en 1653, sont presque entièrement ignorées. On sait seule- comédiens obtinrent un succès complel, et les Lyonnais oublièrent ment qu'il consacra les quatre ou cinq premières années de cet intervalle bientôt un autre théâtre que leur ville possédait depuis quelque temps, à exploiter la curiosité des provinces ; qu'il se rendit d'abord à Bordeaux, et dont les principaux acteurs prirent le parti de passer au nouveau. où le fameux duc d'Epernon, alors gouverneur de la Guienne, l'accueillit Parmi eux se trouvaient de Brie, Ragueneau et mesdemoiselles du Parc avec une grande bienveillance (5); que, si l'on en croit une ancienne Ira- et de Brie. dition à laquelle Montesquieu accordait une entière confiance, il y fit re- Ces deux derniers noms nous amènent naturellement à parler des présenter une tragédie de lui qui avait pour litre la TuśBalde, et dont le intrigues amoureuses de Molière. On s'est généralement accordé à dire malheureux sort le détourna à propos du genre tragique (6). Il est, à la qu'il eut d'abord des liaisons avec Madeleine Béjart. L'intimité qu'une vérité, impossible de fournir une preuve bien positive à l'appui de cette sorte de communauté d'intérêts avait dû faire naître entre eux, le caassertion; mais on sentira qu'elle offre assez de vraisemblance, pour raclère aimant et facile de notre auteur et l'âme peu cruelle de madepeu qu'on réfléchisse à la passion malheureuse que Molière eut long- moiselle Béjart, qui se vantait, dit-on, de n'avoir jamais eu jusque-là iemps pour le genre séricux, passion dont le Prince JALOUX et ses excur- de faiblesses que pour des gentilhommes, nous portent assez à le croire, sions comme acleur dans le grand emploi tragique sont les tristes lé. bien que ce fait n'ait peut-être été répété par certains ennemis de Momoignages. On verra aussi qu'il regardait ce sujet de la Trébaïde comme lière que pour donner une apparence de fondement à la calomnie dirilout à fait propre à la tragédie, puisque ce fut lui qui plus tard le donna gée contre lui à l'occasion de son mariage, calomnie que plus tard nous à trailer au jeune Racine.

saurons confondre. Quoi qu'il en soit, il paraîl constant qu'il succéda On doit aussi fixer aux premières années de cette période assez peu dans les bonnes grâces de celle comédienne au comte de Modène, qui connue de sa carrière les représentations que la Vie DE BOISSAT, de l'A- en avait eu, en 1638, une fille naturelle (2). cadémie française, écrite en latin par Nicolas Chorier, de Vienne (7), Bientôl il vit mademoiselle du Parc, dont les charmes le touchèrent. nous apprend que Molière et ses camarades donnèrent dans celle ville Mais celte beauté orgueilleuse et froide accueillit mal la déclaration de du Dauphiné. « Jean-Baptiste Molière, dit-il, acteur distingué et excel- son amour. Son désespoir s'accrul encore par les efforts qu'il fit peuJent auieur de comédies, était venu à Vienne. Boissat lui témoignait dant quelque temps pour le dissimuler. Il prit à la fin le parti de le conbeaucoup d'estime. Il n'allait pas, comme certaines gens qui affectaient fier à mademoiselle de Brie, dont la lendre amitié essaya de l'en conune solte et orgueilleuse austérité, disant du mal de lui. Quelque pièce soler. Nous disons l'amilié, car ce n'était peut-être d'abord que ce que Molière důt jouer, Boissat voulait se trouver au nombre des spec- sentiment; mais il fil bientôt place à une affection plus vive, et qui, lateurs. Il voulait aussi que cet homme distingué dans son art prit place chez mademoiselle de Brie, était presque aussi durable. Une femme à sa table. Il lui donnait d'excellents repaset ne faisait point comme font jeune, aimable et jolie, qui cherche à calmer les chagrins amoureux certains fanatiques, ne le mettait point au rang des impies et des scélé- d'un homme de trente ans, ne peut être longtemps reléguée au rôle de rats, quoiqu'il fût excommunié. Celle affection pour Molière, celle pas-confidente : aussi en pril-elle bientôt un plus actif qu'elle n'interrompit

qu'au mariage de Molière. Peu de temps après, captivée par la gloire

qu'il acquérait chaque jour, mademoiselle du Parc se repentit des froi(1) Grimarest, p. 233 et suiv. – Vie de Chapelle, par Saint-Marc, p. Ij, à la tête deurs qu'elle lui avait fait essuyer; mais, soit dépit, soii crainte de ne des OEuvres de Chapelle et Bachaumont, 1755. Mercier a mis cette anecdote en pas trouver près d'elle la paix que lui faisaient goûter ses rapporls avec scène dans son drame de Molière, acte V, scène iv; mais au jeune homme il a mademoiselle de Brie, il sut résister aux moyens de séduction qu'elle substitué unc jeune fille.

mit en quvre avec lui. Plus tard, il fit allusion à sa position entre ces (2) Histoire du Théâtre français, t. VIII, p. 409. – Galerie historique du Théâtre deux femmes par les rôles de Clitandre, de Henriette et d'Armande des français, par M. Lemazurier, t. I, p. 253 et 254.

FEMMES SAVANTES, et principalement par la scène n du premier acle de (3) Dissertation sur Molière , par M. Beffara, p. 15, et note manuscrite du même.

ce chef-d'ouvre (3). (4) Théâtre français, ou Recueil des chefs-d'ouvre composant le Répertoire, Panckoucke, 1824, première livraison, Notice sur le Tartufe, par M. Eticnne.

(1) Magasin universel, 28 août 1834, t. I, p. 377. Histoire de Nantes, par (5) Mémoires manuscrits de M. de Tralage, art. 77 du vol. in-40, Q.10. 688. M. A. Guépin, 2° édit.; Nantes, 1839, p. 317. Histoire du Théâtre français, t. X, p. 74.

(2) La Fameuse comédienne, ou Histoire de la Guérin, auparavant femme et veuve (6) OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t. I, p. 53. — Etudes de Molière, Francfort, 1688, p. 7. — Grimarest, p. 20. — Pelilot, p. 6. — Dissersur Molière, par Cailhava, p. 8.

tation sur Molière, par M. Beffara, p. 20. (7) De Pielri Boessatir, equitis et comitis palatini viri clarissimi, Vita amicisque (3) Voir les Femmes savantes, acte I, sc. 11. – La Fameuse comédienne, p. 8. – litieratis, libri duo, Nicolai Chorrei Viennensis. Grenoble, 1680, in-12, p. 71. Petitot, p. 7.

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D'Assoucy, dans ses Aventures, nous apprend qu'en partant de Lyon dans les archives de Marseillan, qu'une contribution fut établie sur les Molière et ses camarades se rendirent à Avignon, où il les suivit. Cette habitants pour indemniser Molière des représentations qu'il y avait ville, d'après les aveux de ce troubadour épicurien, le vit se livrer données (1). avec excès à sa passion pour le jeu, dont les chances lui furent si con- La tradition de Pézenas fait de lui le héros d'une aventure amoustamment et si cruellement défavorables, qu'en moins d'un mois il de- reuse dans laquelle il fit jouer à un mari le rôle que plus tard il devait être meura, selon son expression, vélu comme notre premier père Adam condamné à jouer lui-même. Il fut même, dit-on, surpris en lendre lorsqu'il sortit du paradis terrestre. « Mais, ajoule-t-il, comme un conversation, et obligé, pour échapper à de mauvais trailements, de homme n'est jamais pauvre lant qu'il a des amis, ayant Molière pour sauler par une fenêtre (2). estimateur et toute la maison des Béjart pour amie, en dépit du diable Il existe dans la même ville un grand fauteuil de bois auquel une traet de la fortune..... je me vis plus riche et plus content que jamais ; dilion a conservé le nom de fauteuil de Molière; sa forme alleste son car ces généreuses personnes ne se contenitèrent pas de m'assister antiquité; l'espèce de veneration attachée à son nom l'a suivi chez comme ani, elles me voulurent traiter comme parent. Etant comman- ses divers propriétaires. Voici ce que les habitants du pays racontent dés pour aller aux états, ils me menèrent avec eux à Pézenas, où je ne à ce sujet d'après l'autorité de leurs ancêlres : Pendant que Molière saurais dire combien de grâces je reçus ensuite de toute la maison. On séjournail à Pézenas, le samedi, jour du marché, il se rendait assiilùdit que le meilleur frère est las au bout d'un mois de dooner à manger ment, dans l'après-dinée, chez un barbier de celle ville, nommé Gely, à son frère; mais ceux-ci, plus généreux que lous les frères qu'on dont la boutique très-achalandée était le rendez-vous des oisils, des puisse avoir, ne se lassèrent point de me voir à leur table lout un bi- campagnards et des agréables; car, avant l'élablissement des cafés ver..... Quoique je lusse chez eux, je pouvais bien dire que j'étais chez dans les petites villes, c'était chez les barbiers que se debitaient les moi. Je ne vis jamais lant de bonté, tant de franchise, laut d'honnê- pouvelles, que l'historietle du jour prenail du crédit, et que la posilique telé que parmi ces gens-là bien dignes de représenter réellement dans épuisait ses combinaisons. Le grand fauteuil de bois occupait un des le monde les personnages qu'ils représentent ious les jours sur le théâ- angles de la boutique, et Molière s'emparait de celle place. Un tel obtre (1). »

servaleur ne pouvait qu'y faire une ample moisson; les divers trails de On conserve religieusement à Pézenas et dans les environs la tradi- malice, de gaielé, de ridicule, ne lui échappaient certainement pas, et tion de quelques circonstances qui marquèrent le séjour qne Molière y qui sait s'ils n'ont pas trouvé leur place dans quelques-uns des chelsft. A Gignac, une source avait été détournée par les soins de M. de

d'auvre dont il a enrichi la scène française ? On croit à Pézenas au lauLaurès, consul de celle petite ville, d'une prairie où elle serpentait, et,

leuil de Molière comme à Montpellier à la robe de Rabelais (3), D'Asconfondue avec un ruisseau, elle avait été conduite dans un grand re- soucy pous apprend qu'après avoir passé six mois dans cette cocagne, servoir destiné à l'usage public. Le magistrat municipal venait provi- | il suivit Molière à Narbonne. soirement de faire écrire au-dessus de ce réservoir le vers suivant :

De Narbonne, notre auteur se rendit, vers la fin de 1657, à Montpellier pendant la tenue des étals, présidés par le prince de Conti, qui

l'avait engagé à l'y venir rejoindre. L'ETOURDI, représenté l'année piéQuce furt anto fugam, arle perennis erit.

cédente à Lyon, et le Dépit AMOUREUX, qui ne l'avait encore élé nulle part, furent accueillis avec la plus grande laveur, et allirèrent à la

iroupe et à Molière d'unanimes applaudissements et de nouveaux bienC'en etait assez pour occuper les oisifs et les curieux, qui, assemblés

fails de la part de son ancien condisciple (4) Le prince voulut même se devant celle inscription, se livraient, avec toute la chaleur et l'abona l'altacher en qualité de secrétaire. Le poste ne laissait pas d'être pé. dance méridionales, à des gloses, à des critiques et à des traductions illeux; car Segrais dit que « Sarrasin, qui l'avail occupé, mourut à fort diverses. Molière passe, il aperçoit le rassemblement, s'approche traitement de M. le prince de Conti. Ce prince lui donna un coup de

l'âge de quarante-trois ans, d'une fièvre chaude causée par un mauvais et vient écouler et étudier les orateurs. Il est mis au courant du sujet pincelles à Nempe : le sujet de sou mécontentement était que l'abbé' de la discussion et propose de substituer au vers latin le distique suivant, que M. de Laurės fit, dit-on, graver dans son dépit contre les

de Cosnac, depuis archevêque d'Aix, et Sarrasin, l'avaient fait condescensures de ses compatriotes :

cendre à épouser la pièce du cardinal Mazarin (Marlinozzi), et à abandonner quarante mille écus de bénéfices pour n'avoir que vingt-cinq

mille écus de rente : de sorte que l'argent lui manquait souvent, et Avide observateur, qui voulez tout savoir,

alors il était dans des chagrios contre ceux qui lui avaient fait faire Des ânes de Gignac c'est ici l'abreuvoir (2).

cette bassesse, comme il l'appelait à cause de la haine universelle qu'on avait dans ce temps-là contre le cardinal Mazarin (5). » Toutefois, šil est

probable que ce ne fut pas la crainte d'un semblable sort, ou, comme Sur une des rives de l'Hérault se trouve le château de Lavagnac, remment une raison déterminante dans une semblable position, parce

le prétend Grimarest, à qui un sentiment généreux ne semble pas appaauprès duquel Molière, allant un jour de Gignac à Pézenas, s'aperçut qu'il aimait à parler en public, el que cela lui auraii manqué chez que sa valise était égarée. « Ne cherchez pas, dit-il à ceux qui l'accompagnaient ; je viens de Gignac, je suis à Lavagnac, j'aperçois le mais bien parce que rien à ses yeux ne pouvait être préférable à cet

M. le prince de Conti, que Molière crut devoir refuser cette place, clocher de Montagnac; au milieu de tous ces gnac ma valise est per- art pour lequel il n'avait pas hésité à rompre en quelque sorte avec sa due (3). Les habitants de Belarga et de Saint-Pons-de-Mauchiens, villa- famille, et qu'il sentait

d'ailleurs que, quitter ses camarades, c'était les ges qui se trouvent sur la grande route, tiennent de leurs aieux quel abandonner à la misère. « Eh! messieurs, disait-il à ceux qui le blàques détails suivants sur ce fait. Des femmes étaient occupées à travail. ler aux champs qui longent le grand chemin, lorsque, Molière passant, je suis passable auteur, si j'en crois la voix publique ; je puis èire un

maient de refuser la proposition du prince, ue nous déplaçons jamais : cette valise tomba de la croupe du cheval qu'il'monlait. Une de ces

fort mauvais secrétaire. Je divertis le prince par les spectacles que je paysannes s'en aperçut, quitta ses compagnes et vint couvrir de la roiondité de ses jupes l'objet qu'elle voulait dérober. Molière, revenu sur

lui donne ; je le rebulerai par un travail sérieux et mal conduit. Ei penses pas, lui adressa la parole, mais, ne soupçonnant pas la ruse, il se

sez-vous d'ailleurs qu'un misanthrope comme moi, capricieux, si vous remit en route et sa valise lut perdue pour lui (4).

voulez, soil propre auprès d'un grand ? Je n'ai pas les sentiments assez Le prince de Conti, gouverneur du Languedoc, préférait le séjour de

flexibles pour la domesticité. Mais, plus que tout cela, que deviendront

ces pauvres gens que j'ai amenés de si loin? Qui les conduira ? Je me Pézenas à celui des autres villes de la province. Il accueillit Molière reprocherais de les abandonner. » La place fut dongée à un gentilavec faveur, lui assigna des appointements et lui consia la direction des homme nominé de Simoni (6). fêles qu'il donnait, surtout à l'approche et durant la tenue des Etats. Le prince avait son habitation à la Grange-des-Prés, où logeaient aussi sieurs années. Dans ces diverses excursions, il fit représenter quelques

Molière et sa troupe parcoururent encore la province pendant plules officiers de sa maison. Molière y fut reçu avec sa troupe, et dernie- farces dans le goût italien, par lesquelles il préludait à ses belles comrement encore, en faisant des réparations à une partie conservée du positions. C'étaient les Trois docteurs rivaux et le Maitre d'ÉCOLE, dont châleau, on a trouvé son nom gravé sur une cloison recouverte en il ne nous reste que le titre. Mais deux autres de ces blueltes que nous plåtre (5).

possédons, le MÉDECIN Volant et la Jalousie DU BARBOUILLÉ, ne laissent Néanmoins il allait donner des représentations dans les pelites villes pas de grands regrets pour la perte des premières. L'intrigue de ces voisines, Marseillan, Agde, Monlagnac, et on trouve encore dans les deux petites convédies'a bien quelques irails de ressemblance avec archives de Pézenas l'ordre adressé par le prince aux consuls de mettre en riquisition les charrelles nécessaires pour transporter le théâtre de Molière et sa troupe de Marseillan à la Grange-des-Prés. On voit aussi

(1) Note précitée.
(2) Note manuscrite de M. Astruc.

(3) Etudes sur Molière, par Cailhava, p. 307. L'Ermite en province, par (1) Aventures de d'Assoucy, 1677, t. I, p. 309.

M. de Jouy, t. II, p. 273 et 274.

(4) Préface de l'édition des OEuvres de Molière, de 1682 (par la Grange).. (2) Note manuscrite de M. Astruc, (3) L'Ermite en province, par M. de Jouy, 1819, t. II, p. 271.

(5) Segraisiana, 1721, première partie, p. 63 et 64. Cette anecdote est rap

portée un peu différemment dans les Manuscrits inédits du président Bouhier. (4) Note manuscrite de M. Astruc.

Voir la Cour et la Ville, par M. Barrière, p. 31. (5) Notice sur le fauteuil de Molière, par M. *** (Astruc). Pézenas, 1836, in-8°, (6) Grimarest, p. 24. — Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 14. — Mémoires sur

la vie et les ouvrages de Molière. - Petitot, p. 9.

p. 6.

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