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est fermée à notre intellect; la seule circonstance où on la voit s'entr'ouvrir, c'est lorsque la vie souffre d'une manière ou d'une autre: le cri des besoins, des passions se fait entendre du moi, mais ce cri est un appel et non une connaissance.

Non-seulement le cerveau ne sent pas la vie organique des autres organes, mais encore il ne se sent pas luimême vivre de cette vie; il sent ce qui est en dehors de lui, mais il ne se sent pas sentir. S'il en était autrement, nous serions plus avancés que nous ne le sommes sur la connaissance du phénomène-perception. Nous sentons que nous sentons non directement, mais par un procédé que nous ferons connaître plus loin.

Il semble, comme nous l'avons dit ailleurs, qu'en nous privant de ce sens lumineux qui nous aurait donné la connaissance de nous-mêmes, Dieu ait voulu stimuler notre activité vers la recherche de la vérité en dehors de nous. Dans ce but, il a permis qu'à chaque progrès de l'esprit humain dans le monde extérieur correspondit un progrès nouveau dans la connaissance de nous-mêmes, et il a fait en sorte que le plaisir que nous procure cette connaissance fut la récompense de nos recherches extérieures. Il est possible aussi que le Créateur n'ait pas voulu que nous ayons souci de connaître et de diriger le mécanisme si délicat de la vie. Nos caprices et notre vanité pourraient à la rigueur justifier cette prévoyance.

Mais, si la vie organique n'est pas sensible par ellemême, nous trouverons bientôt en elle la source et l'origine d'un nombre considérable de perceptions.

Il faut croire que le sujet qui nous occupe est entouré d'une obscurité bien grande, car, depuis la plus haute antiquité jusqu'à nous, il a été l'occasion de bien des erreurs.

Encore aujourd'hui on confond sous le nom d'inclinations et passions des sentiments de nature très-diverse (1),

(1) Garnier, Traité des facultés de l'âme, t. I, p. 105.

et M. Bain, un des auteurs les plus récents, consacre un long chapitre aux sensations de la vie organique (1).

Dans ce qui va suivre, nous nous occuperons des besoins et des passions. Mais nous tenons à dire que nous serons sobres de développements, très-faciles d'ailleurs, et que nous nous appliquerons expressément à donner à chaque dénomination sa véritable valeur physiologique. Peut-être pensera-t-ou que ce soin n'était pas tout à fait inutile.

Du besoin. Lorsqu'un organe vit de sa vie organique dans les conditions normales, si les mouvements fonctionnels tardent à utiliser les résultats de cette vie, il se produit dans l'organe une certaine tension qui impressionne douloureusement les nerfs fonctionnels, et ceuxci, à leur tour, provoquent dans les couches optiques le développement d'une perception quelquefois très-vive, mais vague, indéterminée quant à la connaissance de l'objet impressionnant lui-même. Cette perception porte en général les noms de besoin ou d'appétit. Nous lui donnons celui de besoin de fonctionner, pour caractériser physiologiquement sa nature et pour faire pressentir la véritable interprétation qu'il faut donner de ce sentiment.

En effet, on applique généralement le nom de besoin aux appétits matériels, et, dans ce cas, on suppose que notre corps a besoin de s'assimiler quelque chose destiné à réparer une déperdition. On dit : J'ai besoin de manger, j'ai besoin de boire, et on dit bien, parce que le corps, sollicité par le besoin de la faim, a réellement besoin de se réparer. Mais le sentiment lui-même qui nous fait dire: l'ai faim, loin de provenir d'un état d'appauvrissement des organes provient, au contraire, d'une accu

1) Bain, des Sens et de l'Intelligence, traduit de l'anglais par M. Cazelles, 1874. M. Bain est un de ces philosophes de la nouvelle ecole qui s'imaginent faire de la psychologie savante et progressive, parce qu'ils encombrent leurs ouvrages d'une certaine physiologie. Sous estimons que la psychologie et la physiologie gagneraient beaucoup à la suppression de cet abus.

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PERCEPTIONS QUI PROVIENNENT mulation des produits de la vie organique. Cet aperçu tout nouveau nécessite quelques explications.

Lorsqu’un organe n'a pas fonctionné depuis longtemps, les produits de la vie organique s'accumulent en lui, et cette accumulation détermine un sentiment de malaise qui ne disparaît que lorsque les mouvements fonctionnels ont dépensé les produits de la vie organique. L'introduction d'un caillou, d'un corps quelconque dans l'estomac, suffit pour faire taire momentanément le sentiment de la faim; c'est que la présence de ces corps étrangers, en provoquant le fonctionnement des glandes gastriques, a fait disparaître la cause du malaise. Pour parler exactement, il faudrait dire : manger pour faire fonctionner les divers organes. Cependant nous ne demandons pas qu'on modifie la manière de parler habituelle. Ce que nous en disons, c'est pour affirmer la vérité physiologique, si importante dans toutes ces questions.

Ce qui est vrai pour le besoin de la faim l'est encore d'une manière bien plus frappante pour les autres besoins, tels que le besoin génésique, le besoin de contraction musculaire, etc., etc.

D'après ce qui précède, nous définirons le besoin : un désir organique, une sollicitation adressée au moi par un organe, dans le but d'attirer le concours general de la vie vers la réalisation de sa destinée physiologique particulière.

Tous les besoins organiques présentent un caractère commun et absolu qui est la nécessité de leur manifestation. Cette nécessité provient elle-même de la manière dont le besoin se développe: la vie organique donne naissance à un résultat ou à un produit qui est destiné à devenir la matière des mouvements fonctionnels; si le résultat ou le produit n'est pas utilisé, l'organe impressionne d'une manière douloureuse le nerf fonctionnel, et cette impression provoque le développement de la perception de besoin.

L'homme est libre, sans doute, de répondre ou de ne pas répondre à ces voix puissantes qui, sous le nom de

besoins s'élèvent des profondeurs de l'organisme; mais il ne peut pas ne pas les entendre : il est responsable visà-vis de son individualité organique.

C'est par le sentiment du besoin que la nature prévoyante a voulu assurer la destinée physiologique de chaque organe, et, par conséquent, celle de l'ensemble des organes qui représentent l'individualité organique.

Tous les organes, en effet, peuvent fournir la cause impressionnante qui développe dans les couches optiques le sentiment du besoin. Mais nous nous empressons d'ajouter que toutes ces impressions ne sont pas également vives et que le sentiment qu'elles réveillent n'est pas pour toutes aussi éloquent que celui de la faim et de la soif. Il en est même qui sont indéfinissables et qui échappent souvent à la perspicacité de l'homme. Dans ces circonstances, le besoin non satisfait peut réagir sourdement sur la vie propre des autres organes, et occasionner des états morbides très-complexes qui demandent l'intervention médicale.

Pour montrer le besoin avec ses physionomies diverses, nous le suivrons bientôt dans tous les organes de la vie; mais avant nous devons déterminer les conditions physiologiques de la passion.

De la passion. Le besoin est inséparable du désir de le satisfaire. Lorsque ce désir est excessif et qu'il retentit péniblement dans le centre de perception, le désir prend le nom de passion (de pati, souffrir), car désirer vivement suppose des obstacles à la réalisation du désir, et l'attente est une souffrance. La passion est le désir immodéré d'une satisfaction fonctionnelle; le besoin est le simple désir de cette satisfaction.

Toutes les passions proviennent de nos besoins; elles sont donc l'exagération d'une chose bonne en soi et toute naturelle.

Notre définition et la proposition qui la suit soulèveront peut-être des objections que nous croyons devoir prévenir; il est évident que, d'après les classifications adop

tées, elles ne sont pas suffisantes. Nous répondrons à cela que ce n'est pas de notre faute si on désigne sous le nom de passion des sentiments qui méritent un tout autre nom et que nous désignerons plus loin sous le nom de vice et de vertu. Notre définition nous paraît irréprochable parce qu'elle trouve son criterium dans le fait physiologique correspondant. Lorsque la psychologie aura ramené tous les faits dont elle s'occupe à des faits physiologiques, ce jour-là elle sera définitivement constituée.

Mais, dira-t-on encore, que faites-vous de l'ambition, de l'orgueil, de l'envie ? Où sont les organes, les besoins correspondant à ces passions? Cette objection est juste et en y répondant nous compléterons ce que nous avons à dire sur la passion.

Lorsque nous considérons chacun des organes en particulier, nous trouvons qu'à chacun d'eux correspond un besoin, et à ce besoin une passion. Or ni l'orgueil, ni l'ambition, ni l'envie, qui sont des formes de la passion de l'égoïsme, ne correspondent à aucun organe, ni à aucun besoin isolé. C'est que ces passions correspondent à l'individualité organique, qui résume tous les organes, et aux besoins généraux de l'individualité, qui résument tous les besoins. Nous n'avons pu parler jusqu'à présent ni de l'individualité organique, ni des besoins généraux de cette individualité; mais nous le ferons plus loin, quand il le faudra, et on trouvera là que chaque chose est en sa place. On y trouvera aussi que toutes les passions sont bonnes, à condition qu'elles visent un but naturel et permis par les lois divines et humaines.

Donc toutes les passions, ramenées à leur véritable signification physiologique, ne sont que l'exagération d'un besoin naturel, et par conséquent une chose bonne en soi. Après cela nous admettons volontiers une certaine hiérarchie passionnelle, et, s'il fallait opter entre deux passions, nous choisirions de préférence à toute autre celle qui correspond au développement immodéré de l'homme dans le monde des idées.

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