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Le résultat de l'instinct particulier de l'homme n'a rien de comparable à ce qui résulte des autres instinctives des animaux ; nous devons, par conséquent, préciser la nature de ce résultat.

Le mot est le produit matériel de l'instinct : c'est, en d'autres termes, un objet impressionnant fourni par

le mouvement de nos organes; mais dans le mot il y a autre chose qu'un mouvement; il y a un rapport établi entre lui et l'objet qu'il représente; de plus, ce rapport est significatif.

Chez l'animal, on trouve quelque chose qui ressemble à ce rapport significatif, entre le cri, par exemple, et certaines impressions ; mais ces rapports, établis instinctivement par l'animal, on les compte; le cri d'ailleurs n'a rien de spécial; il exprime tout aussi bien le désir que la crainte, ou, tout au moins, il ne spécialise pas d'une manière formelle le désir et le danger.

L'homme, au contraire, est poussé instinctivement à spécialiser chacune de ses impressions , et à les formuler par un signe distinct; il met peu à peu dans son esprit, sous forme de signes, soit les objets de ses impressions, soit la manière dont il a été impressionné. C'est ainsi qu'il arrive à renfermer dans l'étroit espace que limite la boîte crânienne non-seulement tout le monde créé, mais encore le petit monde qui est en lui.

La réunion d'une quantité innombrable de phénomènes dans un si petit espace excite à bon droit notre admiration sans nous étonner: la reproduction des infiniment petits, par la photographie, nous donne une idée de cette possibilité ; mais un fait qui nous étonne et nous confond, un fait sans analogue dans les auvres de l'industrie humaine, c'est le classement naturel de tous ces signes, car la volonté n'y intervient en aucune façon, et leur reproduction facile dans le champ de la mémoire.

Telle est, en réalité, l'euvre immense, gigantesque, sublime, qui résulte de l'instinct spécial de l'homme. Cette @uvre, nous insistons à dessein sur ce caractère, est tout à

fait indépendante de la volonté : elle est le résultat d'une organisation particulière dans laquelle l'homme n'a aucun titre à revendiquer; en créant le mot, il ne fait qu'obéir à une impulsion. Plus tard, en étudiant la manière (intelligente alors) dont l'homme se sert de l'instrument que la nature a mis entre ses mains, nous analyserons ses cuvres créatrices, et, à cette occasion, nous lui paierons le juste tribut d'hommages qui lui est dû.

La création du signe-langage, attribuée à un instinct particulier de l'être humain, ne peut manquer, avec les idées reçues aujourd'hui, de soulever quelques objections; nous le pressentons, et nous désirons y répondre dès à présent.

Que fera-t-on de l'intelligence si l'on accorde à l'instinct ce qu'elle avait eu pour mission de faire jusqu'à présent? faudra-t-il considérer deux principes chez l'homme: l'instinct et l'intelligence? Non, sans doute. Il ne s'agit que de s'entendre, et nous allons jeter le pont qui doit réunir les deux rives du ruisseau qui nous sépare.

Le mot instinct, il a été aisé de s'en convaincre jusqu'ici, est une expression synthétique sous laquelle nous avons réuni un ensemble de phénomènes que des caractères communs nous avaient permis de grouper. Ces phénomènes, nous les avons trouvés chez l'ètre sensible, aussi bien chez l'homme que chez les animaux; nous avons dù, par conséquent, reconnaître qu'il y a chez les uns comme chez les autres une sensibilité instinctive, c'est-à-dire une sensibilité qui, d'un côté, réveillée par des besoins spéciaux, et trouvant de l'autre des instruments préparés pour satisfaire ces besoins, met ces derniers en mouvement et accomplit ainsi les phénomènes de l'instinct.

A propos de l'intelligence, nous suivrons le même raisonnement : nous grouperons des phénomènes particuliers présentant des caractères tout à fait distincts des précédents et nous leur appliquerons le nom de phénomènes intelligents ; mais, comme la sensibilité est toujours en cause, aussi bien dans les phénomènes intelligents que

dans les phénomènes instinctifs, nous appellerons sensibilité intelligente la sensibilité qui préside à l'accomplissement des actes intelligents. De cette façon, chez l'homme, la sensibilité sera tantôt sensibilité instinctive, tantôt sensebilité intelligente, selon que les phénomènes qu'elle présidera présenteront les caractères des phénomènes instinctifs ou celui des phénomènes intelligents.

Par exemple, lorsque l'homme privé de langage invente les premiers signes, il fait un acte instinctif dans lequel le raisonnement et la volonté sont absents; mais, lorsque, prenant en main plusieurs de ces signes, l'homme les compare, les apprécie et tire un jugement de cette comparaison, oh! alors il fait un acte intelligent. L'homme en créant le signe du langage ouvre la porte qui sépare la sensibilité de l'intelligence ; la sensibilité instinctive crée le signe, et la sensibilité intelligente, en s'en servant, lui donne le caractère intelligent. En résumé, l'instinct particulier de l'homme consiste dans l'invention instinctive d'un rapport intelligent, c'est-à-dire dans l'invention d'un acte qui appartient à l'intelligence seule.

Les considérations qui précèdent montrent, de la manière la plus claire, la signification que nous accordons aux expressions instinct et intelligence.

Nous sommes très-sobre à l'endroit des principes immatériels, parce que nous croyons fermement qu'il en existe un, et celui-là nous ne voulons pas le compromettre. Les sensualistes et les matérialistes ont compromis la sensibilité, parce qu'ils n'ont jamais compris son véritable rôle dans la mécanique vivante; en la rehabilitant, nous espérons lui faire prendre, dans l'esprit des hommes savants, la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Dans tous les cas, la sensibilité instinctive et la sensibilité intelligente représentent des phénomènes réels et distincts, qui consacrent la division nécessaire entre l'homme et les animaux, par les seuls procédés et les seuls caractères capables de donner à cette distinction une base scientifique et vraie.

De l'intelligence. · Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, touchant l'activité psychique, et les idées que nous venons de formuler à l'occasion de l'instinct, nous dispensent de nous étendre beaucoup touchant les caractères propres à l'intelligence.

L'intelligence est le principe de vie lui-même dans ses rapports avec les éléments cérébraux de l'homme. Nous avons établi que ce principe est sensible dans des circonstances déterminées, puisqu'il acquiert des notions sensibles et qu'il provoque des mouvements corrélatifs à cette notion. Nous disons ici qu'il est intelligent : 1° par ce qu'il est capable de sentir et d'établir entre les causes impressionnantes les rapports qui caractérisent la notion intelligente ; 2° parce qu'il provoque des mouvements corrélatifs à la notion intelligente, c'est-à-dire des mouvements intelligents. On ne saurait en dire plus sans s'exposer à des répétitions.

CHAPITRE IV.

TROISIÈME ACTIVITÉ FONDAMENTALE DE L'AME.

La mémoire.

L'activité fondamentale qui va nous occuper ne le cède en rien, comme importance, à celles qui précèdent. Sans la mémoire, en effet, nous pourrions sentir, établir des rapports, et nous mouvoir en vue de la notion sensible et de la notion intelligente; mais tout progrès, tout perfectionnement nous seraient interdits, et ce qu'on est convenu d'appeler l'édifice intellectuel ne s'élèverait jamais au-dessus de ses assises.

Il existe un assez grand nombre de théories de la mémoire; mais ce nombre lui-même prouve que la vraie théorie, celle qui s'impose, n'a pas encore été formulée.

Nous pensons que l'on doit attribuer cet état de choses, d'un côté, à l'impossibilité où l'on était d'établir les conditions organiques de la mémoire, et, de l'autre, à ce qu'on n'avait pas suffisamment déterminé les caractères des acquisitions cérébrales, sous forme de notions sensibles et de notions intelligentes.

Plus favorisé par la possession de ces deux conditions, nous essayerons de donner de la mémoire une idée plus complète et plus vraie.

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De tous les organes de la vie, le cerveau seul est en état de se souvenir, et il doit cette prérogative à la nature

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