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Dans ce qu'elle a d'appréciable à nos sens, la vie est un ensemble de mouvements spéciaux s'accomplissant dans nos organes pendant un temps donné.

Et ces mouvements, quelle en est la cause ? car tout mouvement a une cause. — La force qui donne l'impulsion à ces mouvements est inconnue dans son essence ; mais, comme elle provoque des phénomènes qui lui sont propres et qui ne se produisent que sous son influence, nous la distinguons nécessairement de toutes les forces de la nature, et nous la désignons sous un nom spécial : force vitale ou principe vital.

Le principe vital est également répandu dans toutes les parties du corps : toute molécule est vivante.

Les organes du corps sont des agrégats matériels qui emprunlent leurs propriétés, d'un côté à la matière, de l'autre au principe de vie : ce sont des agrégats matériels vivants.

Le principe de vie est le même pour tous : il n'est ni bile, ni salive, ni contraction, ni perception; il est lui, et de son action sur des agrégats matériels différents résultent des produits et des effets différents : la bile, le sang, la salive, la contraction, la perception, sont les effets divers qui résultent de l'action du principe de vie sur les divers organes. Le principe de vie est un en dépit de la division que,

de tout temps, on a cherché à établir entre le principe qui pré. side aux fonctions de nutrition et celui qui préside aux fonctions supérieures du système nerveux. Cette division est purement artificielle et n'a d'autre valeur que celle que notre vanité lui donne au point de vue hiérarchique des fonctions de la vie. Nous voudrions qu'il y eut en nous un principe pour nous faire penser et un autre pour nous faire manger et digérer, parce que notre esprit établit, à bon droit, une différence immense entre ces divers ordres de fonctions; mais si, laissant de côté cette question de sentiment, nous osons regarder la réalité en face, nous sommes obligé de convenir qu'un principe unique anime la ma

chine corporelle, et que les attributs de ce principe sont variables selon les organes qui manifestent son existence.

Dans ses rapports avec le cerveau, le principe de vie mérite d'être désigné sous le nom d'intelligence. L'expression esprit humain convient mieux quand on considère l'intelligence en acte.

Enfin le mot âme est plus particulièrement applicable à l'ensemble des possibilités du principe de vie. Néanmoins nous emploierons ces expressions diverses selon la conrenance du moment et sans attacher une grande importance à notre choix.

Si nous jetons à présent un simple coup d'æil sur l'ensemble des phénomènes vitaux, cette analyse nous montre que les lois générales de la vie sont les mêmes pour tous les organes; elle nous montre aussi que des lois particulières régissent la vie de chaque organe en particulier. Nous concluons de là que le fonctionnement du cerveau a des points de ressemblance et des points de dissemblance avec le fonctionnement des autres organes.

Établir ces points de ressemblance et de dissemblance est déjà un premier pas vers la solution qui nous occupe. Il est évident que si je parviens à constater que, dans la vie évolutive du cerveau, le phénomène perception correspond à tel autre phénomène de la vie évolutive du foie, je ne tirerai pas sans doute de cette comparaison la notion de l'essence même du phénomène perception, mais je saurai pertinemment quel rôle il faut lui accorder dans la description de la fonction cérébrale, et ce sera beaucoup. Mais comment parvenir à établir ces points de ressemblance et de dissemblance ?

Lorsque dans cette recherche j'ai jeté les yeux sur l'ensemble des phénomènes de la vie, je me suis aperçu qu'il existait une lacune, que les travaux de Bichat n'avaient pas comblée. Ce grand physiologiste, redoutant d'envisager la vie dans son ensemble de peur d'être conduit en présence d'un principe immatériel dont il ne voulait pas s'occuper, individualisa la vie dans chaque organe

et groupa tous les phénomènes du corps vivant sous les noms de propriétés organiques et de propriétés vitales. Cette division, sur laquelle repose encore la science d'aujourd'hui, est presque puérile. En effet, les propriétés organiques ne sont que les propriétés des tissus privés de vie, telles que le racornissement, l'extensibilité. Ces propriétés ne peuvent intéresser à aucun point de vue ni le médecin ni le physiologiste ; ce qui intéresse ces derniers, c'est l'organe en puissance de vie ou la vie en puissance d'organes. Les propriétés vitales répondent à ce desideratum, et, à ce titre, cette branche de la division de Bichat est parfaitement acceptable. Il ne faut pas se dissimuler néanmoins son peu d'importance.

Il est évident que les organes vivants jouissent de propriétés générales, puisqu'ils produisent des effets que

les corps privés de vie ne sauraient produire, et qu'ils possèdent des propriétés spéciales, puisqu'ils se distinguent entre eux par les effets mêmes de ces propriétés.

Il y a donc des propriétés vitales, mais cette notion, que nous enseigne-t-elle ? Quelle direction imprime-t-elle à nos recherches, à nos études ? Aucune; bien plus, elle favorise par son insuffisance la confusion et l'erreur. A-t-on jamais exactement défini ce que l'on doit entendre par fonction ? Non certes, et il arrive le plus souvent qu'on confond la fonction avec ce qui n'est pas elle. A-t-on analysé les divers éléments qui entrent dans une fonction? Pas davantage. Est-on parvenu à caractériser, distinguer et classer les divers mouvements de la vie? Encore moins. Et cependant est-il possible de résoudre complétement un problème physiologique si au préalable on n'a pas élucidé ces diverses notions élémentaires ? D'autres peuvent le croire ; mais, plus sévère envers nous-même quand nous avons abordé la physiologie du cerveau, nous n'avons pas voulu faire un pas de plus avant d'avoir comblé la lacune que les travaux de nos devanciers avaient laissée.

Nous n'avons pas à développer ici ces préliminaires

indispensables ; on les trouvera d'ailleurs dans notre Physiologie du système nerveux cérébro-spinal. Nous nous bornerons à en dire ce qui est indispensable pour faire connaitre le guide qui nous a inspiré dans notre étude psychologique.

Mouvements de la vie organique. Nous ne connaissons de la vie que ses manifestations, et ces manifestations nous sont rendues sensibles par les mouvements. Par conséquent, le but essentiel du physiologiste consiste d'abord à connaître la nature de ces mouvements, à les comparer entre eux, à les distinguer, à les classer de manière à se faire l'idée la plus juste, la plus exacte, la plus scientifique des diverses manifestations vitales, et à arriver par ce moyen à caractériser le principe de vie luimême. Or, en jetant les yeux sur l'ensemble des mouvements de la vie, nous constatons que les uns sont continus absolument depuis la naissance du germe jusqu'à la mort, et que la seule condition de leur permanence et de leur durée est le contact du sang physiologique avec les tissus ; nous constatons que les autres sont essentiellement intermittents et qu'ils ne peuvent se produire que sous l'influence d'un excitant spécial; nous constatons enfin que les nerfs sensitifs sont les agents de transmission de l'excitant spécial. A l'ensemble des premiers mouvements, nous avons donné le nom de mouvements de la vie organique ; à l'ensemble des seconds, nous avons imposé celui de mouvements de la vie fonctionnelle.

Les mouvements de la vie organique sont ceux qui accompagnent l'action vitale des tissus sur le sang; ils ont tous pour caractère commun la continuité, et ils se distinguent entre eux par la nature du tissu qui leur fournit l'occasion de se manifester. A ce titre, il y a trois ordres de mouvements de la vie organique : 1° les mouvements qui ressortent de la chimie ; 2° les mouvements qui ressortent de la mécanique; 3° les mouvements qui ressortent de la dynamique moléculaire.

Dans tous les organes, l'action vitale des tissus sur le

sang a un double résultat : 1° d'entretenir l'organe tel qu'il doit être; 2o de donner naissance à un produit spécial qui ressort par sa nature soit de la chimie, soit de la mécanique, soit de la dynamique moléculaire.

L'action vitale des tissus sur le sang et la transformation de celui-ci par les cellules en produit spécial sont un mystère pour nous : c'est la vie agissante, et nous ne connaîtrons jamais les procédés de la vie ; si nous les connaissions, nous pourrions inventer la vie elle-même. Inutile donc de chercher le secret de la transformation du sang en bile, en salive, en fibre contractile, en cellule capable de percevoir : ce sont choses qui sont, et nous devons nous incliner. La physiologie ne manque pas de problèmes difficiles à résoudre; ne perdons pas notre temps à la recherche de l'impossible.

Les organes, en s'entretenant et en donnant naissance à un produit spécial, vivent, mais ne fonctionnent pas. Voyons ce que l'on doit entendre par fonction.

Mouvements de la vie fonctionnelle. - Considéré comme nous venons de le faire, chaque organe de la vie est une puissance. Mais une puissance qui concentrerait ses effets en elle-même n'aurait pas sa raison d'être. Il n'en est pas ainsi dans l'organisme : quoique jouissant d'une vie individuelle propre, les organes de la vie s'influencent les uns les autres d'une manière nécessaire; ils concourent ainsi au même but, qui est la réalisation de la triple destinée de l'être vivant : vivre, se mettre en rapport avec ce qui est lui et ce qui n'est pas lui, et se reproduire. Or la part que chaque organe fournit à la masse commune et dans un but commun est précisément le résultat de sa vie organique : l'un fournit la salive, l'autre la bile, l'autre une contraction, l'autre enfin une excitation ou une perception. Nous donnons aux mouvements qui accompagnent la sortie ou la manifestation au dehors des produits de la vie organique le nom de mouvements fonctionnels, parce qu'un organe ne peut remplir réellement une fonction que dans ces circonstances, c'est-à-dire lors

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