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parvient-elle à distinguer entre elles ces diverses perceptions pour en constituer des notions sensibles ? On entreroit déjà que c'est sur ce terrain difficile, et non sur celui de la connaissance complexe, que doit se dénouer le problème de la connaissance.

Nous avons déjà établi (page 75) que l'âme, en tant qu'activité sensible, ne sent qu'elle sent qu'à une condition : pendant qu'elle perçoit d'une façon, elle doit se souvenir qu'elle peut percevoir d'une autre façon. L'âme qui percevrait sans cesse la couleur rouge, sans avoir jamais perçu autre chose, ne sentirait pas qu'elle perçoit cette couleur; modifiée par cette impression visuelle, elle s'identifierait entièrement avec cette modification et ne ferait qu'un avec elle. La multiplicité des impressions, - il en faut au moins deux, — est donc indispensable à la conscience sensible (1). La même loi s'impose à l'activité sensible quand il s'agit d'acquérir une notion sensible.

Les perceptions élémentaires modifient l'âme de diverses manières; mais elles ne portent pas en elles des caractères formels et capables de fournir directement à l'ame les éléments de ses distinctions. L'ame qui sent unc douleur, qui voit un objet, qui en odore un autre, est modifiée de diverses manières par ces impressions, mais elle serait incapable de formuler les caractères propres de ces diverses manières de sentir. Cela ne nous étonne pas d'ailleurs; le phénomène perception étant inexplicable, comme nous l'avons démontré, il serait absurde de chercher en lui des caractères qui tiennent à sa nature intime.

L'âme ne distingue pas le rouge parce qu'il est rouge, le violet parce qu'il est violet, pas plus qu'elle ne distingue la douleur parce qu'elle est douleur, et le plaisir parce qu'il est plaisir. {Non, mille fois non. L'âme est simplement modifiée d'une façon différente par ces différentes impressions, et, pour qu'elle puisse les distinguer entre

(1) Voir plus loin le sens de ce mot.

elles, un élément nouveau, indispensable doit intervenir. Cet élément est le souvenir. L'âme ne distingue la couleur rouge que parce qu'elle se souvient en même temps qu'elle peut être modifiée d'une autre façon par d'autres couleurs ; elle distingue la douleur par ce qu'elle se souvient de l'état de plaisir ou de l'absence de la douleur; elle distingue le résistant parce qu'elle se souvient du mou; elle distingue le désagréable parce qu'elle se souvient de l'agréable. Il suit de là que la distinction qui ca

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ractérise toute notion sensible est le résultat, non pas d'une simple perception, mais d'un jugement établi entre diverses manières de sentir.

Notre démonstration paraîtra beaucoup plus claire en raisonnant sur l'exemple suivant :

Soit une poire D impressionnant par sa couleur verte une des cellules des couches optiques B. Cette impression a pour résultat le développement d'une perception de couleur verte en B; puis le mouvement qui a provoqué la perception continue sa route à travers les fibres de l'encéphale et va émouvoir une cellule C correspondant à la

perception B. A côté de la cellule se trouve une autre cellule E qui représente la notion acquise de la couleur rouge.

Or, ces deux cellules étant reliées ensemble, le mouvement de la cellule C se communique à la cellule E, et celle-ci va réveiller en B la perception de souvenir de la couleur rouge. L'âme se trouve ainsi affectée simultanément de deux façons différentes, et elle peut porter le jugement que la manière dont elle est affectée par la couleur verte, qui lui vient par les yeux, est différente de celle qui est provoquée par l'action des cellules de la périphérie corticale. Tel est le jugement sur lequel repose la distinction que l'âme établit entre deux perceptions élémentaires (1).

On objectera peut-être à cette manière de voir que le souvenir n'est pas toujours indispensable pour acquérir une notion sensible, et qu'il suffit d'établir une comparaison entre deux causes impressionnantes également présentes pour formuler un jugement suffisant à l'acquisition d'une notion. Cette objection repose sur une illusion. En effet, lorsque nous comparons deux objets entre eux, nous ne les analysons pas simultanément. Pour

que la perception soit suffisamment distincte, capable par conséqueut de fournir des éléments sérieux à notre analyse,'nous devons reposer alternativement notre attention sur chacun des objets, et cette action alternative entraîne nécessairement avec elle l'intervention du souvenir.

D'après la démonstration qui précède, nous croyons être autorisé à dire que toute notion sensible repose sur une perception élémentaire, et qu'elle est constituée: 1° par cette perception ; 2° par une certaine activité de

(1) Dans cette démonstration, nous avons choisi des perceptions élémentaires provenant du même sens, parce que la distinction établie entre deux perceptions élémentaires provenant de deux sens différents ne constitue pas une connaissance : ce sont des perceptions élémentaires qui représentent les conditions de la perception distincte, qu'il ne faut pas confondre avec la connaissance, avec la perception distinguée de toute autre.

l'ame, qui a pour but d'établir entre cette perceplion et toute autre une distinction qui repose sur les modifications variables de la sensibilité.

Chez l'être exclusivement sensible, c'est-à-dire chez l'animal, la distinction dont nous venons d'établir le caractère est singulièrement favorisée par le sentiment agréable ou désagréable qui accompagne toute perception, et qui s'associe, dans le souvenir, à chacune d'elles.

Chez l'ètre sensible et intelligent, chez l'homme, la distinction est favorisée par les caractères propres à la notion intelligente; car, même dans le cas où elle acquiert une notion purement sensible, la sensibilité intelligente ne saurait s'empêcher de sentir avec quelque intelligence, c'est-à-dire avec les moyens qui la caractérisent, comme nous le verrons bientôt.

Jusqu'à présent nous ne nous sommes occupés que des notions sensibles reposant sur des perceptions élémentaires isolées. Faisons un pas de plus, et examinons les notions sensibles qui reposent sur un ensemble de perceptions élémentaires, telles que la notion d'une maison, celle d'un chat, celle d'un arbre.

Il est incontestable que l'ètre exclusivement sensible distingue les objets par leurs caractères sensibles, aussi bien que l'être intelligent. Mais ce qu'il fait aussi bien, et quelquefois mieux que nous, il ne le fait pas comme

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L'animal distingue la maison de son maître ; il se dirige dans sa route mieux que ne le ferait un homme livré à ses seules notions sensibles, il distingue au milieu d'un champ la nourriture qui lui convient de celle qui ne lui convient pas, tandis que l'homme exclusivement sensible s'empoisonne quelquefois. Tout cela est parfaitement vrai, authentique; mais, ce faisant, l'animal n'emploie que la sensibilité et non l'intelligence, comme on le dit trop souvent.

En effet, l'animal n'apprécie pas la configuration ar

chitecturale d'une maison. Pour cela faire, il devrait établir des rapports de position, de grandeur, de nombre, qui sont le propre de la sensibilité intelligente. L'animal n'établit pas de rapports intelligents; il sent, et il se souvient qu'il a senti d'une certaine façon : ni plus ni moins. S'il distingue et s'il reconnaît la maison de son maître, c'est qu'il est guidé par une série de perceptions élémentaire associées dans le souvenir. Dans ces circonstances, les perceptions de l'ouïe, de la vue, de l'odorat, primitivement associées, se sollicitent mutuellement, et l'animal se conduit avec une apparence d'intelligence, alors que l'être exclusivement sensible est en jeu.

Mon chien, enfermé dans la voiture, dresse son museau, flaire, dès que nous sommes dans la rue que j'habite, et il manifeste par ses mouvements expressifs qu'il sent l'approche de la maison. Un homme n'en ferait pas autant. Pourquoi ? Parce que le sens de l'odorat, chez le chien, est plus subtil, et qu'il enregistre des nuances d'odeur que nous ne connaissons pas, et que notre intelligence ne peut nous faire découvrir parce que cela n'est pas dans sa nature.

Un homme, guidé par les sens et l'intelligence, s'égarera vingt fois avant de retrouver sa route dans un pays inconnu. Le chien n'hésitera pas et reviendra droit au logis.

Pendant le siége de Paris, j'étais allé au fort de Montrouge en voiture accompagné de mon chien, le chien dans la voiture, à côté de moi. Le bruit d'un coup de canon effraye tellement la bête qu'elle s'enfuit et elle arrive à l'ambulance du 6° secteur, à la Muette, bien longtemps avant moi. C'était la première fois que mon chien faisait le trajet.

En pareil cas l'intelligence, loin de nous venir en aide, nous pousse très-souvent à récuser l'impression lumineuse des sens.

La sensibilité, considérée chez l'animal, est inconteslablement inférieure comme puissance à l'intelligence

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