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eux s'en tenir là; mais le véritable esprit scientifique est plus sévère, et, obéissant à sa nature, il cherche à s'élever un peu plus haut, à aller un peu plus loin. Une cellule vivante jouit de telle propriété; nous l'accordons, comme nous accordons que le soleil jouit de la propriété de nous réchauffer. Mais cela ne nous suffit pas : nous voulons savoir comment cette cellule s'est organisée de façon à produire de la bile et non de la salive; nous voulons savoir non pas comment la cellule retire du sang les principes de la bile, mais connaître les propriétés de la matière qui ont réuni les atomes en cellule vivante. Voilà ce que nous voulons savoir, voilà ce que les matérialistes ne cherchent pas et par conséquent ne peuvent pas nous dire. Propriété de la matière! mais avec ce mot on peut résumer toute science en dix pages. C'est en vérité trop commode et trop expéditif.

On n'explique pas la vie par les propriétés de la matière. Ce qui trompe souvent à cet égard, c'est que la chimie du corps vivant est en général fort mal comprise. La chimie peut analyser les produits de la vie; mais ce qu'elle n'analyse pas, ce qu'elle ne peut analyser, car sans cela elle inventerait la vie, c'est la cellule vivante elle-même. A ses analyses dans ce sens, il manque et il manquera toujours quelque chose qui n'est pas matière, puisqu'elle ne le trouve pas, et ce quelque chose pour nous est le principe de vie ou l'âme.

La cellule vivante est un composé, c'est incontestable : un composé de matière et de vie. Le chimiste peut nous montrer par l'analyse quelques-uns de ces composants : l'oxygène, l'hydrogène, le carbone et l'azote; mais, comme avec ces éléments il ne peut pas reconstituer la vie, il est évident que quelque chose a échappé à son analyse. Ce quelque chose est le principe de vie. Que le chimiste qui ne serait pas de cet avis nous fasse d'abord une cellule vivante, rien qu'une, et nous rendons les armes.

Les matérialistes accordent, sans difficulté, des forces à la matière brute quand il s'agit d'expliquer les phénomènes

physiques et chimiques; ils invoquent la force électrique quand il s'agit d'expliquer cet admirable appareil qui communique instantanément la pensée aux limites les plus reculées du monde connu, et ils refusent l'intervention d'une force spéciale à ce merveilleux instrument au sein duquel la pensée se développe et se meut. Étrange inconséquence! Est-ce que la pile électrique qui fait fonctionner le télégraphe a conscience de ce qu'elle fait? Et nous tous, ne sentons-nous pas, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, qu'il y a là, dans la tête, quelque chose de un, d'immatériel par conséquent, qui sent le plaisir, la douleur, le vrai, le bon, le beau, le juste, le temps, l'espace, tout enfin?

L'idée matérialiste n'est pas seulement une idée antiscientifique, elle est encore une idée anti-progressive; car elle remplace, par des mots qui ne disent rien, les notions scientifiques qu'elle se dispense de chercher sous prétexte qu'il faut éviter la métaphysique.

« La pensée, dit M. Robin, est ce mode de la névrilité qui est propre aux éléments anatomiques de l'encéphale, et qui a pour résultat la production des idées instinctives et intellectuelles, pouvant ètre exprimées ou non (1).»

Traduit en langage vulgaire, ce passage, emprunté à la Physiologie cellulaire de M. Robin, veut dire : dans le cerveau il y a des éléments nerveux qui ont la propriété de percevoir, de se contracter, de susciter des idées instinctives et intellectuelles et de provoquer la volonté! Ni plus ni moins. Or, je le demande, n'est-ce pas arrêter tout essor, tout élan de l'intelligence, que de l'assujettir à cette maigre pitance?

Le mot propriété, qui a la prétention de tout expliquer, n'explique rien du tout ici; il n'exprime même pas toutes les puissances dont l'âme est douée.

La science heureusement peut dire beaucoup plus quand il s'agit du cerveau humain; mais elle n'y arrive qu'en

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(1) Ch. Robin, Anatomie et physiologie cellulaires, p. 542.

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brisant les entraves qui la fixent à la contemplation exclusive de la matière.

Le cerveau étant un instrument dynamique vivant et sentant, deux voies nous sont ouvertes pour diriger nos investigations : la première nous conduit à étudier l'activité cérébrale dans ses effets sur le système musculaire, et en cela nous imitons les physiciens quand ils appliquent leur attention sur les phénomènes électriques; l'autre nous conduit à étudier ce que nous sentons en nous.

Ces deux manières d'étudier le cerveau représentent ce qu'on est convenu d'appeler la méthode expérimentale et la méthode psychologique, méthodes que l'on ne saurait sans inconvénient séparer dans l'étude du sujet qui nous occupe, et que les partisans exclusifs de l'une et de l'autre ne séparent que trop. Cela tient sans doute à ce que la valeur et l'importance de chacune de ces méthodes ont été mal définies et mal appréciées.

Le psychologue, en étudiant les choses de l'esprit, ne peut que sentir qu'il sent et qu'il agit; il peut arriver par ce moyen à faire un classement utile des diverses manifestations de l'esprit humain; mais en aucun cas il ne peut expliquer le mécanisme fonctionnel des choses dont il parle; il n'expliquera pas, par exemple, le mécanisme fonctionnel de la parole avec laquelle il pense. Ceci est l'affaire du physiologiste, qui, à ce titre, peut compléter ce qui manque au psychologue.

Le physiologiste, de son côté, peut, par les procédés qui lui sont familiers, démontrer expérimentalement les liens matériels à la faveur desquels les choses de l'esprit reçoivent une forme stable, permanente et sensible; mais, dans ses recherches, il a besoin d'être guidé par les connaissances qui sont du ressort de la psychologie.

A notre avis, le malentendu qui existe depuis longtemps entre les psychologues et les physiologistes provient de ce que les uns et les autres n'ont pas encore trouvé le terrain sur lequel, tôt ou tard, ils seront amenés à s'entendre. Ce terrain est celui de la parole consi

dérée tout à la fois dans son mécanisme fonctionnel et dans ses attributs psychologiques.

Le jour où ce terrain sera mieux apprécié des uns et des autres, les physiologistes comprendront que, en faisant intervenir la parole dans l'étude des fonctions cérébrales, ils ne font qu'employer le même procédé dont ils se servent quand ils veulent déterminer les fonctions de la moelle: pour déterminer ces dernières fonctions, ils excitent la moelle ou un nerf, et ils étudient le résultat de cette excitation dans la contraction musculaire qui en résulte. Or la parole, elle aussi, n'est autre chose qu’une contraction musculaire résultant d'une certaine excitation cérébrale. Mais, pour apprécier judicieusement la nature de cette contraction, il ne suffit pas de regarder pour

voir

comme dans l'expérimentation au sujet de la moelle -- il faut quelque chose de plus : il faut connaître les attributs psychologiques de la parole, et fonder ses appréciations sur cette connaissance.

Ces considérations sur les méthodes rivales qui se disputent encore aujourd'hui la tête de l'homme, nous permettent de déterminer les limites, jusqu'ici très-nuageuses, qui séparent la psychologie et la physiologie : à l'une, l'étude des manifestations de l'activité de l'esprit humain; à l'autre, l'étude du mécanisme merveilleux qui donne naissance ou sert d’occasion à ces manifestations.

D'ailleurs, l'emploi simultané de ces deux méthodes est indispensable, soit dans l'étude des fonctions cérébrales, soit dans l'étude des manifestations psychiques de l'intelligence humaine.

Tous nos efforts depuis quinze ans sont consacrés au développement de cette pensée, car nous avons compris de bonne heure que la physiologie se trouve dans une impasse dont elle ne peut sortir, qu'en laissant repousser les ailes qu'elle s'était volontairement coupées.

Prétendre ne pas se servir de la méthode psychologique dans l'étude du fonctionnement du cerveau, c'était se condamner à ne jamais faire la physiologie de cet or

gane; et comme, d'un autre côté, les psychologues n'ont pas les conditions requises pour faire cette physiologie, le sujet le plus intéressant de la science de l'homme se trouvait livré indéfiniment aux définitions trompeuses ou insuffisantes du matérialisme, et aux conceptions capricieuses des systèmes psychologiques.

On comprend à présent le but que nous nous sommes proposé d'atteindre. Son utilité n'est pas douteuse ; mais nous ne pouvons pas en dire autant de notre compétence. De même que les psychologues ne peuvent pas s'improviser physiologistes et étudier d'emblée le sujet le plus délicat de la physiologie, de même le physiologiste ne peut pas s'improviser psychologue.

Les méthodes, comme les instruments de musique, requièrent un long apprentissage, et, si l'on veut ne pas jouer faux, il faut pratiquer souvent.

Mais, de même que le chanteur inexpérimenté trouve dans l'accompagnement du piano un criterium fidèle de la justesse des sons, de même, dans cette étude, la connaissance de l'anatomie et de la physiologie sera pour nous la pierre de touche où nous viendrons essayer, dans les cas douteux, la justesse des idées que nous suggérera la méthode psychologique.

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Mais il ne suffit pas d'avoir un bui bien défini; pour l'atteindre, il faut des moyens convenables. Quels sont nos moyens?

Nos moyens, nous les demandons à l'analyse physiologique des mouvements de la vie. Nous donnerons ici un aperçu général de cette analyse.

Et d'abord qu'est-ce que la vie ?

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