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preuves, il ne jugeait mal de personne en particulier; mais il avait fort mauvaise opinion des hommes en général.

** A l'âge de plus de quatre-vingt-douze ans, Fontenelle alla voir dans la matinée une très-aimable femme qu'il estimait beaucoup. La dame, sachant que c'était lui, parut bientôt dans son déshabillé, et lui dit : « Vous voyez, monsieur, qu'on se lève pour vous? - Oui, répondit Fontenelle; mais vous vous coucheż pour un autre. »

** Fontenelle disait : « Madame de Lambert a toujours la tête libre et dégagée. Il semble que les grâces vives et riantes l'attendent à la porte de son cabinet pour la conduire dans le monde. »

** Fontenelle dînait un jour chez une dame avec un seigneur qui, avec l'air de n'avoir que vingt-cinq ans, disait cependant que sa fille, venait d'accoucher de son troisième enfant. Fontenelle dit vivement, en causant avec lui : « Allez, monsieur, vous êtes un grand-père ! » Le seigneur lui répondit sur le même ton : « Allez, monsieur, vous êtes un grand hommel » Et la maîtresse de la maison s'écria : « Mais... mais si on les laisse faire, ils en sont aux injures, ils vont se battre. »

** Lorsque Fontenelle présenta au Régent ses Éléments de la Géométrie de l'infini , il lui dit que c'était un livre qui ne pouvait être entendu que par sept ou huit géomètres de l'Europe, et que l'auteur n'était pas de ces huit-là.

* * Il vivait avec M. d'Aube, son neveu à la mode de Bretagne, maître des requêtes. Ce neveu était haut, dur, colère, contredisant, pédant, bon homme néanmoins, officieux même et généreux. Fontenelle disait de lui que, s'il était difficile à commercer, il était facile à vivre. Le philosophe étant un soir auprès de son feu, une étincelle vole sur sa robe de chambre. Plongé dans la méditation, ou peut-être presque endormi, il ne s'en aperçut point. Il va se coucher, et de bonne heure. Au milieu de la nuit, il est réveillé par la fumée : le feu avait pris à la robe de chambre, et de là à la garde-robe. Fontenelle sonne et se lève; tout le monde est bientôt sur pied, et M. d'Aube avant les autres. Le neveu gronde beaucoup l'oncle, donne de bons ordres, et le feu est éteint; mais la colère de l'impétueux magistrat n'est pas calmée. Il recommence à gronder, cite le proverbe de la légère étincelle qui a souvent causé un grand incendie, demande à Fontenelle pourquoi il n'a pas secoué sa robe, etc. « Je vous promets, répliqua enfin le paisible philosophe, que, si je mets encore le feu à la maison, ce sera autrement. »

Il présenta un jour un jeune homme à un seigneur des plus distingués. «Voilà, dit-il, un grand géomètre qui est cependant un homme d'esprit. »

Le régent s'étant imaginé que, dans une compagnie où le mérite fait le titre d'admission, celui qui en a le plus, à cet égard, pourrait aussi la présider, offrit à Fontenelle d'être le président perpétuel de l'Académie des sciences. « Eh! monseigneur, répondit-il, pourquoi voulez-vous m'empêcher de vivre avec mes égaux ? »

** Dans un âge, disait Fontenelle, où j'étais le plus amoureux, ma maîtresse me quitte et prend un autre amant. Je l'apprends, je suis furieux. Je vais chez elle, je l'accable de reproches; elle m'écoute et me dit en riant : « Fontenelle, lorsque je vous pris, c'était, sans contredit, le plaisir que je cherchais ; j'en trouve plus avec un autre. Est-ce au moindre plaisir que je dois la préférence ? Soyez juste, et répondez-moi, — Ma foi, dit Fontenelle, vous avez raison, et si je ne suis plus votre amant, je veux du moins rester votre ami. »

* Fontenelle avait beaucoup connu le cardinal de Fleury

avant son ministère. Surpris, dans une visite qu'il lui Git quelques années après, de lui voir la même aménité et la même sérénité : « Quoi ! monseigneur, lui dit-il, est-ce que vous seriez encore heureux ? »

La duchesse du Maine demanda un jour à quelques gens de beaucoup d'esprit qui s'assemblaient chez elle : « Quelle différence y a-t-il entre moi et une pendule? » Ces messieurs se trouvaient fort embarrassés pour la réponse, lorsque Fontenelle entra. La même question lui fut faite par la princesse. Il répondit sur-le-champ : « La pendule marque les heures, et votre altesse les fait oublier. »

* Le régent du royaume était sans cesse entouré d'hommes avides, occupés à le tromper. Ce grand prince dit un jour à Fontenelle : « Je crois peu à la vertu. — Monseigneur, répondit le philosophe, il y a d'honnêtes gens; mais ils ne viennent point vous chercher. » .

Piron a dit plaisamment : « Fontenelle a engendré Marivaux, Marivaux a engendré Moncrif, Moncrif n'engendrera personne. ))

Fontenelle n'écrivait pas. A peine si l'on retrouve ça et là quelques billets par lui adressés au Régent ou au cardinal de Fleury. En voici un très-curieux, un de ses plus longs, où il est question de mademoiselle Sallé, la danseuse, avant qu'elle ne fût célèbre. Fontenelle écrit à Montesquieu.

« Depuis que vous courez le monde, monsieur, c'est grand « hasard si, de tous les compliments que j'ai prié qu'on vous « fit pour moi, on vous on en a fait un seul, et il serait fort « naturel que vous m'eussiez à peu près oublié; mais il se pré« sente une jolie occasion de vous en souvenir : je dis jolie au « pied de la lettre, jolie aux yeux, et qui plaira certainement « aux vôtres. C'est pour vous recommander mademoiselle Salle, « bannie de notre Opéra par ostracisme. N'allez pas lui dire ce « mot-là : elle croirait que je l'accuse de quelque chose d'ef« froyable, et se désespérerait; mais il est vrai que c'est ostra« cisme tout pur. La danse charmante, et surtout les meurs « très-nettes de la petite Aristide, ont déplu å ses compagnes, « ce qui est dans l'ordre, et même aux maîtres, ce qui serait « insensé, s'ils n'avaient pas eu des maîtresses parmi ses com• « pagnes. Elle se réfugie en Angleterre, et vous allez jouir de « notre perte; mais je vous avertis que vous n'aurez que sa a danse, et, en vérité, ce sera bien assez. Il me vient une pena sée : on dit que vous êtes fort bien auprès de la reine, et je a l'eusse presque deviné, car il y a longtemps que je sais com« bien elle a de goût pour les gens d'esprit, et combien elle est « accoutuniée à ceux du premier ordre, témoin M. Newton ; et « j'en ai même dit mon sentiment en parlant de lui. Si la reine « voulait faire apprendre å danser aux princesses ses filles par « une personne propre à leur donner l'air convenable à leur « naissance, et digne en même temps de cet honneur par sa ( conduite, elle serait trop heureuse que la fortune lui eût en« voyé mademoiselle Sallé. Enfin, je vous demande votre pro« tection pour elle en toute occasion, ou plutôt je ne vous de« mande que de la voir un peu; après quoi le reste ira tout « seul.

« Ne repasserez-vous point par ici en allant à Constantinople, « ou à Ispahan, ou à Pékin ? Vous donneriez beaucoup de joie « à tous vos amis ? »

FIN.

TABLE.

FONTENELLE. - SA VIE ET SES EUVRES, par Voltaire, la marquise de

Lambert, Grimm, Garat, Sainte-Beuve et Arsène Houssaye.
ENTRETIENS SUR LA PLURALITÉ DES MONDES. - PRÉFACE.
PREMIER soir. — Que la terre est une planète qui tourne sur elle-même

et autour du soleil.
SECOND soir. - Que la Lune est une terre habitée.
TROISIÈME soir. — Particularités du monde de la Lune. Que les autres

planètes sont habitées aussi.
QUATRIÈME SOIR. — Particularités des mondes de Vénus, de Mercure, de

Mars, de Jupiter et de Saturne.

CINQUIÈME soir. — Que les étoiles fixes sont autant de soleils dont chacun

éclaire nn monde.

SIXIÈME soir. - Nouvelles pensées qui confirment celles des Entretiens

précédents. Dernières découvertes qui ont été faites dans le ciel.

HISTOIRE DES ORACLES.

PREMIÈRE DISSERTATION. — Que les oracles n'ont point été rendus par les

démons.

DEUXIÈME DISSERTATION. - Que les oracles n'ont point cessé au temps de

la venue de Jésus-Christ.

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