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RAPHAEL. Je vous assure que, si je me déclare pour les préjugés, c'est sans intérêt; car, au contraire, ils me donnèrent dans le monde un assez grand ridicule. On travaillait à Rome dans les ruines pour en retirer des statues, et, comme j'étais bon sculpteur et bon peintre, on m'avait choisi pour juger si elles étaient antiques. Michel-Ange, qui était mon concurrent, fit secrètement une statue de Bacchus parfaitement belle. Il lui rompit un doigt après l'avoir faite, et l'enfouit dans un lieu où il savait qu'on devait creuser. Dès qu'on l'eut trouvée, je déclarai qu'elle était antique. Michel-Ange soutint que c'était une figure moderne. Je me fondais principalement sur la beauté de la statue, qui, dans les principes de l’art, méritait de venir d'une main grecque; et, à force d'être contredit, je poussai le Bacchus jusqu'au temps de Polyclète ou de Phidias. A la fin, Michel-Ange montra le doigt rompu, ce qui était un raisonnement sans réplique. On se moqua de ma préoccupation; mais, sans cette préoccupation, qu'eussé-je fait ? J'étais juge, et cette qualité-là veut qu'on décide. .

STRATON. Vous eussiez décidé selon la raison.

Raphael. Et la raison décide-t-elle ? Je n'eusse jamais su, en la consultant, si la statue était antique ou non ; j'eusse seulement su qu'elle était très-belle : mais le préjugé vient au secours, qui me dit qu'une belle statue doit être antique. Voilà une décision, et je juge.

Straton. Il se pourrait bien faire que la raison ne fournirait pas des principes incontestables sur des matières aussi peu importantes que celle-là ; mais, sur tout ce qui regarde la conduite des hommes, elle a des décisions très-sûres. Le malheur est qu'on ne la consulte pas.

RAPHAEL. Consultons-la sur quelque point pour voir ce qu'elle établira. Demandons-lui s'il faut qu'on pleure ou qu'on rie à la mort de ses amis et de ses parents. D'un côté, vous dira-t-elle, ils sont perdus pour vous : pleurez. D'un autre côté, ils sont délivrés des misères de la vie : riez. Voilà des réponses de la raison ; mais la coutume du pays nous détermine. Nous pleurons si elle nous l'ordonne, et nous pleurons si bien, que nous ne concevons pas qu'on puisse rire sur ce sujet-là ; ou nous en rions, et nous en rions si bien, que nous ne concevons pas qu'on puisse pleurer.

Straton. La raison n'est pas toujours si irrésolue. Elle laisse à faire au préjugé ce qui ne mérite pas qu'elle fasse elle-même; mais sur combien de choses très-considérables a-t-elle des idées nettes d'où elle tire des conséquences qui ne le sont pas moins ?

RAPHAEL. Je suis fort trompé si elles ne sont en petit nombre, ces idées nettes.

Straton. Il n'importe : on ne doit ajouter qu'à elles une foi entière.

RAPHAEL. Cela ne se peut, parce que la raison nous propose un trop petit nombre de maximes certaines, et que notre esprit est fait pour en croire davantage. Ainsi, le surplus de son inclination à croire va au profit des préjugés, et les fausses opinions achèvent de le remplir.

Straton. Et quel besoin de se jeter dans l'erreur? Ne peut-on pas, dans les choses douteuses, suspendre son jugement? La raison s'arrête, quand elle ne sait quel chemin prendre.

RAPHAEL. Vous dites vrai: elle n'a point alors d'autre secret, pour ne point s'écarter, que de ne pas faire un seul pas ; mais cette situation est un état violent pour l'esprit humain; il est en mouvement, il faut qu'il aille. Tout le monde ne sait pas douter : on a besoin de lumières pour y parvenir, et de force pour s'en tenir là. D'ailleurs, le doute est sans action, et il faut de l'action parmi les hommes.

STRATON. Aussi doit-on conserver les préjugés de la coutume pour agir comme un autre homme; mais on doit se défaire des préjugés de l'esprit pour penser en homme sage.

Raphael. Il vaut mieux les conserver tous. Vous ignorez apparemment les deux réponses de ce vieillard samnite à qui ceux de sa nation envoyèrent demander ce qu'ils avaient à faire quand ils eurent enfermé, dans le pas des Fourches-Caudines, toute l'armée des Romains, leurs ennemis mortels, et qu'ils furent en pouvoir d'ordonner souverainement de leur destinée. Le vieillard répondit que l'on passât au fil de l'épée tous les Romains. Son avis parut trop dur et trop cruel, et les Samnites renvoyèrent vers lui pour lui en représenter les inconvénients. Il répondit que l'on donnât la vie à tous les Romains, sans condition. On ne suivit ni l'un ni l'autre conseil, et on s'en trouva mal. Il en va de même des préjugés : il faut les conserver tous, ou les exterminer tous absolument. Autrement, ceux dont vous vous êtes défait vous font entrer en défiance de toutes les opinions qui vous restent. Le malheur d'être trompé sur bien des choses n'est pas récompensé par le plaisir de l’être sans le savoir, et vous n'avez ni les lumières de la vérité, ni l'agrément de l'erreur.

Straton. S'il n'y a pas moyen d'éviter l'alternative que vous proposez, on ne doit pas balancer à prendre son parti. Il faut se défaire de tous ses préjugés.

RAPHAEL. Mais la raison chassera de notre esprit toutes ses anciennes opinions, et n'en mettra pas d'autres en la place. Elle y causera une espèce de vide. Et qui peut le soutenir? Non, non, avec aussi peu de raison

qu'en ont tous les hommes, il leur faut autant de préjugés qu'ils ont accoutumé d'en avoir. Les préjugés sont le supplément de la raison. Tout ce qui manque d'un côté, on le trouve de l'autre.

DIALOGUE XIII.

PARACELSE, MOLIÈRE.

MOLIÈRE. N'y eût-il que votre nom, je serais charmé de vous, Paracelse ! On croirait que vous seriez quelque Grec ou quelque Latin, et on ne s'aviserait jamais de penser que Paracelse était un philosophe suisse.

PARACELSE. J'ai rendu ce nom aussi illustre qu'il est beau. Mes ouvrages sont d'un grand secours à tous ceux qui veulent entrer dans les secrets de la nature, et surtout à ceux qui s'élèvent jusqu'à la connaissance des génies et des habitants élémentaires.

Molière. Je conçois aisément que ce sont là les vraies sciences. Connaître les hommes que l'on voit tous les jours, ce n'est rien ; mais connaître les génies que l'on ne voit point, c'est tout autre chose.

Paracelse. Sans doute. J'ai enseigné fort exactement quelle est leur nature, quels sont leurs emplois, leurs inclinations, leurs différents ordres, quel pouvoir ils ont dans l'univers.

MOLIÈRE. Que vous étiez heureux d'avoir toutes ces lumières! car, à plus forte raison, vous saviez parfaitement tout ce qui regarde l'homme ; et cependant beaucoup de personnes n'ont pu seulement aller jusque-là.

PARACELSE. Oh! il n'y a si petit philosophe qui n'y soit parvenu.

MOLIÈRE. Je le crois. Vous n'aviez donc plus rien qui

vous embarrassât sur la nature de l'âme humaine, sur ses fonctions, sur son union avec le corps ?

Paracelse. Franchement, il ne se peut pas qu'il ne reste toujours quelques difficultés sur ces matières; mais enfin on en sait autant que la philosophie en peut apprendre.

MOLIÈRE. Et vous n'en saviez pas davantage?
PARACELSE. Non. N'est-ce pas bien assez?

MOLIÈRE. Assez ? Ce n'est rien du tout. Et vous sautiez ainsi par-dessus les hommes que vous ne connaissiez pas pour aller aux génies ?

PARACELSE. Les génies ont quelque chose qui pique bien plus la curiosité naturelle.

Molière. Oui, mais il n'est pardonnable de songer à eux qu'après qu'on n'a plus rien à connaître dans les hommes. On dirait que l'esprit humain a tout épuisé, quand on voit qu'il se forme des objets de sciences qui n'ont peut-être aucune réalité, et dont il s'embarrasse à plaisir. Cependant il est sûr que des objets très-réels lui donneraient, s'il voulait, assez d'occupation.

Paracelse. L'esprit néglige naturellement les sciences trop simples, et court après celles qui sont mystérieuses. Il n'y a que celles-là sur lesquelles il puisse exercer toute son activité.

MOLIÈRE. Tant pis pour l'esprit: ce que vous dites est tout à fait à sa honte. La vérité se présente à lui; mais parce qu'elle est simple, il ne la reconnaît point, et il prend des mystères ridicules pour elle, seulement parce que ce sont des mystères. Je suis persuadé que, si la plupart des gens voyaient l'ordre de l'univers tel qu'il est, comme ils n'y remarqueraient ni vertus des nombres, ni propriétés des planètes, ni fatalités atlachées à de certains temps ou à de certaines révolutions, ils ne pour

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