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Fulvie à ses beaux yeux me veut assujettir.
Antoine est infidèle, Eh bien ! donc, est-ce à dire
Que des fautes d'Antoinc on me fera pâtir ?

Qui, moi, que je serve Fulvie !

Sulfit-il qu'elle en ait envie ?
A ce compte, on verrait se retirer vers moi

Mille épouses mal satisfaites.
Aime-moi, me dit-elle, ou combattons. Mais, quoi !
Elle est bien laide! Allons, sonnez, trompettes.

Hélène. Nous avons donc causé, vous et moi, les deux plus grandes guerres qui aient peut être jamais été : vous celle d'Antoine et d'Auguste, et moi celle de Troie ?

Fulvie. Mais il y a cette différence que vous avez causé la guerre de Troie par votre beauté, et moi celle d'Auguste et d’Antoine par ma laideur.

HÉLÈNE. En récompense, vous avez un autre avantage sur moi : c'est que votre guerre est beaucoup plus plaisante que la mienne. Mon mari se venge de l'affront qu'on lui a fait en m'aimant, ce qui est assez naturel ; et le vôtre vous venge de l'affront qu'on vous a fait en ne vous aimant pas, ce qui n'est pas trop ordinaire aux maris.

Fulvie. Oui, mais Antoine ne savait pas qu'il faisait la guerre pour moi, et Ménélas savait bien que c'était pour - vous qu'il la fạisait. C'est là un point qu'on ne saurait

lui pardonner, car, au lieu que Ménélas, suivi de toute la Grèce, assiégea Troie, pendant dix ans, pour vous retirer d'entre les bras de Pâris, n'est-il pas vrai que, si Pâris eût voulu absolument vous rendre, Ménélas eût dù soutenir dans Sparte un siége de dix ans pour ne vous pas recevoir? De bonne foi, je trouve qu'ils avaient tous perdu l'esprit, tant Grecs que Troyeus. Les uns étaient fous de

vous redemander, et les autres l'étaient encore plus de , vous retenir. D'où vient que tant d'honnêtes gens se sacrifiaient aux plaisirs d'un jeune homme qui ne savait ce qu'il faisait ? Je ne pouvais m'empêcher de rire en lisant cet endroit d'Homère où, après neuf ans de guerre et un combat dans lequel on vient tout fraichement de perdre beaucoup de monde, il s'assemble un conseil devant le palais de Priam. Là, Anténor est d'avis que l'on vous rende, et il n'y avait pas, ce me semble, à balancer : on devait seulement se repentir de s'être avisé un peu tard de cet expédient. Cependant Pâris témoigne que la proposition lui déplaît, et Priam, qui, à ce que dit Homère, est égal aux dieux en sagesse, embarrassé de voir son conseil qui se partage sur une affaire si difficile, et ne sachant quel parti prendre, ordonne que tout le monde aille souper.

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HÉLÈNE. Du moins, la guerre de Troie avait cela de bon qu'on en découvrait aisément tout le ridicule ; mais la guerre civile d'Auguste et d’Antoine ne paraissait pas ce qu'elle était. Lorsqu'on voyait tant d'aigles romaines en campagne, on n'avait garde de s'imaginer que ce qui les animait si cruellement les unes contre les autres, c'était le refus qu'Auguste vous avait fait de ses bonnes grâces.

Fulvie. Ainsi vont les choses parmi les hommes : on y voit de grands mouvements, mais les ressorts en sont d'ordinaire assez ridicules. Il est important, pour l'honneur des événements les plus considérables, que les causes en soient cachées.

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DIALOGUE X.

BRUTUS, FAUSTINE.

Brutus. Quoi ! se peut-il que vous ayez pris plaisir à faire mille infidélités à l'empereur Marc-Aurèle, à un mari qui avait toutes les complaisances imaginables pour vous, et qui était sans contredit le meilleur homme de tout l'empire romain ?

FAUSTINE. Et se peut-il que vous ayez assassiné Jules César, qui était un empereur si doux et si modéré ?

Brutus. Je voulais épouvanter tous les usurpateurs par l'exemple de César, que sa douceur et sa modération n'avaient pu mettre en sûreté.

Faustine. Et si je vous disais que je voulais effrayer tellement tous les maris, que personne n'osât songer à l'être après l'exemple de Marc-Aurèle, dont la bonté avait été si mal payée ?

Brutus. C'était là un beau dessein! Il faut qu'il y ait des maris, car qui gouvernerait les femmes ? Mais Rome n'avait point besoin d'être gouvernée par César..

Faustine. Qui vous l'a dit? Rome commençait à avoir des fantaisies aussi déréglées et des humeurs aussi étranges que celles qu’on attribue à la plupart des femmes ; elle ne pouvait plus se passer de maître, mais elle ne se plaisait pourtant pas à en avoir um. Les femmes sont justement du même caractère : on doit convenir aussi que les hommes sont trop jaloux de leur dominanation ; ils l'exercent dans le mariage, c'est déjà un grand article; mais ils voudraient même l'exercer en amour. Quand ils demandent qu'une maîtresse leur soit fidèle, fidèle veut dire soumise. L'empire devrait être

également partagé entre l'amant et la maîtresse; cependant il passe toujours de l'un ou de l'autre côté, et presque toujours du côté de l'amant.

BRUTUS. Vous voilà étrangement révoltée contre tous les hommes !

Faustine. Je suis Romaine, et j'ai des sentiments romains sur la liberté.

Brutus. Je vous assure qu'à ce compte-là tout l'univers est plein de Romaines; mais avouez que les Romains tels que moi sont un peu plus rares.

FAUSTINE. Tant mieux qu'ils soient si rares. Je ne crois pas qu'un honnête homme voulût faire ce que vous avez fait, et assassiner son bienfaiteur.

Brutus. Je ne crois pas non plus qu'il y eût d'honnêtes femmes qui voulussent imiter votre conduite ; pour la mienne, vous ne sauriez disconvenir qu'elle n'ait été assez ferme. Il a fallu bien du courage pour n'être pas touché par l'amitié que César avait pour moi.

Faustine. Croyez-vous qu'il ait fallu moins de courage pour tenir bon contre la douceur et la patience de MarcAurèle ? Il regardait avec indifférence toutes les infidélités que je lui faisais : il ne me voulait pas faire l'honneur d'être jaloux; il m’ôtait le plaisir de le tromper. J'en étais en si grande colère, qu'il me prenait quelquefois envie d'être femme de bien. Cependant je me sauvai toujours de cette faiblesse, et, après ma mort même, Marc-Aurèle ne m'a-t-il pas fait le déplaisir de me bâtir des temples, de me donner des prêtres, d'instituer en mon honneur des fêtes Faustiniennes ? Cela n'est-il pas capable de faire enrager? M'avoir fait une apothéose magnifiquel m'avoir érigée en déesse!

Brutus. J'avoue que je ne connais plus les femmes voilà les plaintes du monde les plus bizarres.

FAUSTINE. N'eussiez-vous pas mieux aimé être obligé de conjurer contre Sylla que contre César? Sylla eût excité votre indignation et votre haine par son extrême cruauté. J'eusse bien mieux aimé aussi avoir à tromper un homme jaloux : ce même César, par exemple, de qui nous parlons. Il avait une vanité insupportable ; il voulait avoir l'empire de la terre tout entier et sa femme tout entière ; et, parce qu'il vit que Clodius partageait l'une avec lui, et Pompée l'autre, il ne put souffrir ni Pompée, ni Clodius. Que j'eusse été heureuse avec César !

Brutus. Il n'y a qu'un moment que vous vouliez exterminer tous les maris, et, à cette heure, vous aimez mieux les plus méchants.

Faustine. Je voudrais qu'il n'y en eût point, afin que les femmes fussent toujours libres ; mais, s'il faut qu'i y en ait, les plus méchants sont ceux qui ne plaisent davantage, par le plaisir qu'on a de reprendre sa liberté.

BRUTUS. Je crois que, pour les femmes de votre humeur, le meilleur est qu'il y ait des maris. Plus le sentiment. de la liberté est vif, plus il y entre de malignité.

DIALOGUE XI.

SÉNÈQUE, SCARRON.

SÉNÈQUE. Vous me comblez de joie en m'apprenant que les stoïciens subsistent encore, et que, dans ces derniers temps, vous avez fait profession de cette secte.

SCARRON. J'ai été, sans vanité, plus stoïcien que vous, plus que Chrysippe, et plus que Zénon, votre fondateur. Vous étiez tous en état de philosopher à votre aise; vous, en votre particulier, vous aviez des richesses immenses. Pour les autres, ou ils ne manquaient pas de bien, ou ils

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