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étiez un grand génie ; mais demandez à tous les philosophes à quoi il tenait que vous ne fussiez stupide et hébélé : presque à rien, à une petite position de fibres; enfin, à quelque chose que l'anatomie la plus délicate ne saurait jamais apercevoir. Et, après cela, ces messieurs les beaux esprits nous oseront soutenir qu'il n'y a qu'eux qui aient des biens indépendants du hasard, et ils se croiront en droit de mépriser tous les autres hommes !

ERASME. A votre compte, être riche ou avoir de l'esprit, c'est le même mérite.

CHARLES. Avoir de l'esprit est un hasard plus heureux; mais, au fond, c'est toujours un hasard.

ÉRASME. Tout est donc hasard?

Charles. Oui, pourvu qu'on donne ce nom à un ordre que l'on ne connaît point. Je vous laisse à juger si je n'ai pas dépouillé les hommes encore mieux que vous n'aviez fait : vous ne leur ôliez que quelques avantages de la naissance, et je leur ôte jusqu'à ceux de l'esprit. Si, avant que de tirer vanité d'une chose, ils voulaient s'assurer bien qu'elle leur appartînt, il n'y aurait guère de vanité dans le monde.

DIALOGUE VIII.

AGNÈS SOREL, ROXELANE.

A. SOREL. A vous dire le vrai, je ne comprends point votre galanterie turque. Les belles du sérail ont un amant qui n'a qu'à dire : Je le veux ; elles ne goûtent jamais le plaisir de la résistance, et elles ne lui fournissent jamais le plaisir de la victoire, c'est-à-dire que tous les agréments de l'amour sont perdus pour les sultans et pour leurs sultanes.

RoXELANE. Que voulez- ous ? Les empereurs tures, qui sont extrêmement jaloux de leur autorité, ont négligé, par des raisons de politique, ces douceurs de l'amour si raffinées. Ils ont craint que les belles qui ne dépendraient pas absolument d'eux n'usurpassent trop de pouvoir sur leur esprit, et ne se mêlassent trop des affaires.

A. SOREL. Eh bien! que savent-ils si ce serait un malheur? L'amour est quelquefois bon à bien des choses, et moi qui vous parle, si je n'avais été maîtresse d'un roi de France, et si je n'avais eu beaucoup d'empire sur lui, je ne sais où en serait la France à l'heure qu'il est. Avezvous oui dire combien nos affaires étaient désespérées sous Charles VII, et en quel état se trouvait réduit tout le royaume, dont les Anglais étaient presque entièrement les maîtres ?

ROXELANE. Oui ; comme cette histoire a fait grand bruit, je sais qu'une certaine pucelle sau va la France. C'est donc vous qui étiez cette pucelle-là ? Et comment étiez-vous en même temps maîtresse du roi ?

A. SOREL. Vous vous trompez: je n'ai rien de commun avec la Pucelle dont on vous a parlé. Le roi, dont j'étais aimée, voulait abandonner son royaume aux usurpaleurs étrangers, et s'aller cacher dans un pays de montagnes où je n'eusse pas été trop aise de le suivre. Je m'avisai d'un stratagème pour le détourner de ce dessein. Je lis venir un astrologue avec qui je m'entendais secrètement, et, après qu'il eut fait semblant de bien étudier ma nativité, il me dit un jour, en présence de Charles VII, que tous les astres étaient trompeurs, ou que j'inspirerais une longue passion à un grand rơi, Aussitôt je dis à Charles : «Vous ne trouverez donc pas mauvais, < sire, que je passe à la cour d'Angleterre : car vous ne

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« voulez plus être roi, et il n'y a pas assez de temps que « vous m'aimez pour avoir rempli ma destinée. » La crainte qu'il eut de me perdre lui fit prendre la résolution d'être roi de France, et il commença dès lors à se rétablir. Voyez combien la France est obligée à l'amour, et combien ce royaume doit être galant, quand ce ne serait que par reconnaissance!

Roxelane. Il est vrai; mais j'en reviens à ma Pucelle. Qu'a-t-elle donc fait ? L'histoire se serait-elle assez trompée pour attribuer à une jeune paysanne pucelle ce qui appartenait à une dame de la cour maîtresse du roi ?

A. Sorel. Quand l'histoire se serait trompée jusqu'à ce point, ce ne serait pas une si grande merveille. Cependant, il est sûr que la Pucelle anima beaucoup les soldats ; mais moi, j'avais auparavant animé le roi. Elle fut d'un grand secours à ce prince, qu'elle trouva ayant les armes à la main contre les Anglais; mais, sans moi, elle ne l'eût pas trouvé en cet état. Enfin, vous ne douterez plus de la part que j'ai dans cette grande affaire, quand vous saurez le témoignage qu'un des successeurs* de Charles VII a rendu en ma faveur dans ce quatrain :

Gentille Agnès, plus d'honneur en mérite,
La causc étant de France recouvrer,
Que ce que peut dedans un cloitre ouvrer,
Close nonain, ou bien dévot ermite.

Qu'en dites-vous, Roxelane? Vous m'avouerez que, si j'eusse été une sultane comme vous, et que je n'eusse pas eu le droit de faire à Charles VII la menace que je lui fis, il était perdu.

ROXELANE. J'admire la vanité que vous tirez de cette

* François ler.

petite action. Vous n'aviez nulle peine à acquérir beaucoup de pouvoir sur l'esprit d'un amant, vous qui étiez libre et maîtresse de vous-même; mais moi, tout esclave que j'étais, je ne laissai pas de m'asservir le sultan. Vous avez fait Charles VII roi presque malgré lui, et moi, de Soliman, j'en fis mon époux, malgré qu'il en eût.

A. SOREL. Eh quoi ! on dit que les sultans n'épousent jamais ?

ROXELANE. J'en conviens ; cependant je me mis en tête d'épouser Soliman, quoique je ne pusse l'amener au mariage par l'espérance d'un bonheur qu'il n'eût pas encore obtenu. Vous allez entendre un stratagème plus fin que le vôtre. Je commençai à bâtir des temples et à faire beaucoup d'autres actions pieuses ; après quoi, je fis paraître une mélancolie profonde. Le sultan m'en demanda la cause mille et mille fois, et, quand j'eus fait toutes les façons nécessaires, je lui dis que le sujet de mon chagrin était que toutes mes bonnes actions, à ce que m'avaient dit nos docteurs, ne me servaient de rien, et que, comme j'étais esclave, je ne travaillais que pour Soliman, mon seigneur. Aussitôt Soliman m'affranchit, afin que le mérite de mes bonnes actions tombât sur moimême; mais, quand il voulut vivre avec moi comme à l'ordinaire, et me traiter en sultane du sérail, je lui marquai beaucoup de surprise, et lui représentai, avec un grand sérieux, qu'il n'avait nul droit sur la personne d'une femme libre. Soliman avait la conscience délicate : il alla consulter ce cas à un docteur de la loi avec qui j'avais intelligence. Sa réponse fut que le sultan se gardât bien de prendre rien sur moi, qui n'étais plus son esclave, et que, s'il ne m'épousait, je ne pouvais être à lui. Alors, le voilà plus amourcux que jamais. Il n'avait qu'un seul parti à prendre, mais un parti fort extraordinaire, et même dangereux, à cause de la nouveauté ; cependant il le prit et m'épousa.

A. SOREL. J'avoue qu'il est beau d'assujettir ceux qui se précautionnent tant contre notre pouvoir.

RoXELANE. Les hommes ont beau faire, quand on les prend par les passions, on les mène où l'on veut. Qu'on me fasse revivre et qu'on me donne l'homme du monde le plus impérieux, je ferai de lui tout ce qu'il me plaira, pourvu que j'aie beaucoup d'esprit, assez de beauté et peu d'amour.

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Hélène. Il faut que je sache de vous, Fulvie, une chose qu'Auguste m'a dite depuis peu. Est-il vrai que vous conçûtes pour lui quelque inclination, mais que, comme il n'y répondit pas, vous excitâtes votre mari Marc-Antoine à lui faire la guerre?

Fulvie. Rien n'est plus vrai, ma chère Hélène; car, parmi nous autres mortes, cet aveu ne tire pas à conséquence, Marc-Antoine était fou de la comédienne Cithéride, et j'eusse bien voulu me venger de lui en me faisant aimer d'Auguste ; mais Auguste était difficile en maîtresses : il ne me trouva ni assez jeune, ni assez belle; et, quoique je lui fisse entendre qu'il s'embarquait dans la guerre civile, faute d'avoir quelques soins pour moi, il me fut impossible d'en tirer aucune complaisance. Je vous dirai même, si vous voulez, des vers qu'il fit sur ce sujet, et qui ne sont pas trop en mon honneur. Les voici :

Parce qu'Antoine est charmé de Glaphire, (c'est ainsi qu'il appelle Cithéride)

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