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sans contenir aucune vérité. Ainsi, le vrai a besoin d'emprunter la figure du faux pour être agréablement reçu dans l'esprit humain; mais le faux y entre bien sous sa propre figure, car c'est le lieu de sa naissance et de sa demeure ordinaire, et le vrai y est étranger. Je vous dirai bien plus : quand je me fusse tué à imaginer des fables allégoriques, il eût bien pu arriver que la plupart des gens auraient pris la fable comme une chose qui n'eût point trop été hors d'apparence, et auraient laissé là l'allégorie ; et, en effet, vous devez savoir que mes dieux, tels qu'ils sont, et tous mystères à part, n'ont point été trouvés ridicules.

Ésope. Cela me fait trembler ; je crains furieusement que l'on ne croie que les bêtes aient parlé, comme elles font dans mes apologues.

HOMÈRE. Voilà une plaisante peur !

Ésope. Eh quoi! si l'on a bien cru que les dieux aient pu tenir les discours que vous leur avez fait tenir, pour. quoi ne croira-t-on pas que les bètes aient parlé de la manière dont je les ai fait parler ?

Homère. Ah ! ce n'est pas la même chose. Les hommes veulent bien que les dieux soient aussi fous qu'eux; mais ils ne veulent pas que les bêtes soient aussi sages.

DIALOGUE V.

· SAPHO, LAURE.

Laure. Il est vrai que, dans les passions que nous avons eues toutes deux, les muses ont été de la partie, et y ont mis beaucoup d'agrément; mais il y a cette différence que c'était vous qui chantiez vos amants, et moi j'étais chantée par le mien. .

ure,

Sapho. Eh bien! cela veut dire que j'aimais autant que vous étiez aimée.

LAURE. Je n'en suis pas surprise, car je sais que les femmes ont d'ordinaire plus de penchant à la tendresse que les hommes. Ce qui me surprend, c'est que vous ayez marqué à ceux que vous aimiez tout ce que vous sentiez pour eux, et que vous ayez en quelque manière attaqué leur cæur par vos poésies. Le personnage d'une femme n'est que de se défendre.

Sapho. Entre nous, j'en étais un peu fâchée : c'est une injustice que les hommes nous ont faite. Ils ont pris le parti d'attaquer, qui est bien bien plus aisé que celui de se défendre.

LAURE. Ne nous plaignons point : notre parti a ses avantages. Nous qui nous défendons, nous nous rendons quand il nous plaît; mais eux qui nous attaquent, ils ne sont pas toujours vainqueurs quand ils le voudraient bien.

Sapho. Vous ne dites pas que si les hommes nous attaquent, ils suivent le penchant qu'ils ont à nous attaquer; mais quand nous nous défendons, nous n'avons pas trop de penchant à nous défendre.

Laure. Ne comptez-vous pour rien le plaisir de voir, par tant de douces attaques, si longtemps continuées et redoublées si souvent, combien ils estiment la conquête de votre cour?

Sapho. Et ne comptez-vous pour rien la peine de ré.. sister à ces douces attaques ? Ils en voient le succès avec plaisir dans tous les progrès qu'ils font auprès de nous, et nous, nous serions bien fâchées que notre résistance eût trop de succès.

LAURE. Mais enfin, quoique après tous leurs soins ils soient victorieux à bon titre, vous leur faites grâce en

reconnaissant qu'ils le sont. Vous ne pouvez plus vous défendre, et ils ne laissent pas de vous tenir compte de ce que vous ne vous défendez plus.

Sapho. Ah ! cela n'empêche pas que ce qui est une victoire pour eux ne soit toujours une espèce de défaite pour nous. Ils ne goûtent dans le plaisir d'être aimés que celui de triompher de la personne qui les aime, et les amants heureux ne sont heureux que parce qu'ils sont conquérants.

LAURE. Quoi l auriez-vous voulu qu'on eût établi que les femmes allaqueraient les hommes?

Sapho Eh! quel besoin y a-t-il que les uns attaquent et que les autres se défendent ? Qu'on s'aime de part et d'autre autant que le cour en dira.

Laure. Oh ! les choses iraient trop vite, et l'amour est un commerce si agréable, qu'on a bien fait de lui donner le plus de durée que l'on a pu. Que serait-ce si l'on était reçu dès que l'on s'offrirait ? Que deviendraient tous ces soins qu'on prend pour plaire, toutes ces inquiétudes que l'on sent quand on se reproche de n'avoir pas assez plu, tous ces empressements avec lesquels on cherche un moment heureux, enfin tout cet agréable mélange de plaisirs et de peines qu'on appelle amour? Rien ne serait plus insipide, si l'on ne faisait que s'entr'aider.

Sarho. Eh bien! s'il faut que l'amour soit une espèce de combat, j'aimerais mieux qu'on eût obligé les hommes à se tenir sur la défensive. Aussi bien, ne m'avezvous pas dit que les femmes avaient plus de penchant qu'eux à la tendresse? A ce compte, elles attaqueraient mieux.

Laure Oui, mais ils se défendraient trop bien. Quand on veut qu'un sexe résiste, on veut qu'il résiste autant qu'il faut pour faire mieux goûter la victoire à celui qui attaque, mais non pas assez pour la remporter. Il doit n'être ni si faible qu'il se rende d'abord, ni si fort qu'il ne se rende jamais. C'est là notre caractère, et ce ne serait peut-être pas celui des hommes. Croyez-moi, après qu'on a bien raisonné ou sur l'amour, ou sur telle autre matière qu'on voudra, on trouve, au bout du compte, que les choses sont bien comme elles sont, et que la réforme qu'on prétendrait y apporter gâterait tout.

DIALOGUE VI.

SOCRATE, MONTAIGNE.

MONTAIGNE. C'est donc vous, divin Socrate ? Que j'ai de joie de vous voir ! Je suis tout fraîchement venu en ce pays-ci, et, dès mon arrivée, je me suis mis à vous y chercher. Enfin, après avoir rempli mon livre de votre nom et de vos éloges, je puis m'entretenir avec vous, et apprendre comment vous possédiez cette vertu si naïve*, dont les allures étaient si naturelles, et qui n'avaient point d'exemple, même dans les heureux siècles où vous viviez.

Socrate. Je suis bien aise de voir un mort qui me paraît avoir été philosophe ; mais comme vous êtes nouvellement venu de là-haut, et qu'il y a longtemps que je n'ai vu ici personne (car on me laisse assez seul, et il n'y a pas beaucoup de presse à rechercher ma conversation), trouvez bon que je vous demande des nouvelles. Comment va le monde ? N'est-il pas changé ?

Montaigne. Extrêmement. Vous ne le reconnaîtriez pas. SOCRATE. J'en suis ravi. Je m'étais toujours bien douté

• Termes de Montaigne

qu'il fallait qu'il devînt meilleur et plus sage qu'il n'était de mon temps.

Montaigne. Que voulez-vous dire ? il est plus fou et plus corrompu qu'il n'a jamais été. C'est le changement dont je voulais parler, et je m'attendais bien à savoir de vous l'histoire du temps que vous avez vu, et où régnait tant de probité et de droilure.

SOCRATE. Et moi, je m'attendais au contraire à apprendre des merveilles du siècle où vous venez de vivre. (Quoi ! les hommes d'à présent ne sont point corrigés des sottises de l'antiquité ?

MONTAIGNE. Je crois que c'est parce que vous êtes ancien que vous parlez de l'antiquité si familièrement; mais sachez qu'on a grand sujet d'en regretter les mæurs, et que de jour en jour tout empire.

Socrate. Cela se peut-il ? Il me semble que, de mon temps, les choses allaient déjà bien de travers. Je croyais qu'à la fin elles prendraient un train plus raisonnable, et que les hommes profiteraient de l'expérience de lant d'années.

Montaigne. Eh! les hommes font-ils des expériences ? Ils sont faits comme les oiseaux, qui se laissent toujours prendre dans les mêmes filets où l'on a déjà pris cent mille oiseaux de leur espèce. Il n'y a personne qui n'entre tout neuf dans la vie, et les soltises des pères sont perdues pour les enfants.

Socrate. Mais quoil ne fait-on point d'expériences ? Je "croirais que le monde devrait avoir une vieillesse plus (sage et plus réglée que n'a été sa jeunesse.

MONTAIGNE. Les hommes de tous les siècles ont les mêmes penchants, sur lesquels la raison n'a aucun pouvoir. Ainsi, partout où il y a des hommes, il y a des sottises, et les mêmes sottises.

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