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César, dont les vertus ont été consacrées,
Par mille aimables soins triompha de mon cæur;
Et vous triompherez de moi, de ces contrées,

Aussi juste et plus grand vainqueur.
Il préféra pourtant la plus douce victoire.
Dieux ! quels soupirs poussait le maître des humains !
Que d'amour dans une âme où régnait tant de gloire,

Que remplissaient tant de desseins !

Combien me jura-t-il qu'au sortir de la guerre,
Si le ciel en ces lieux n'eût pas tourné ses pas,
Il eût manqué toujours au vainqueur de la terre

D'adorer mes faibles appas !
Combien me jura-t-il qu'il eût changé sans peine
Tant d'honneurs, de respects et d'applaudissements,
Contre un des tendres soins dont j'étais toujours pleine,

Contre mes doux empressements !

Aussi, pour être heureux, s'il peut jamais suffire
De posséder un cœur, d'en avoir tous les veux,
De se voir prévenir dans tout ce qu'on désire,

César sans doute était heureux.

Je le sens bien, seigneur, je me suis égarée :
J'ai trop dit que César a vécu sous mes lois ;
Bientôt vous me verrez påle et défigurée,

Et vous condamnerez son choix.

Mais si le grand César souhaita de me plaire,
Mes jours coulaient alors dans la prospérité.
Le sort, vous le savez, favorable ou contraire,

Décide aussi de la beauté.

Si de ces heureux jours je revoyais l'image,
Si mes larmes touchaient le ciel ou l'empereur,
Peut-être... Mais, hélas ! quel retour j'envisage!
D'où me vient cette douce erreur ?

En me la pardonnant, imitez la clémence
De qui pour vos vertus voulut vous adopter ;
Vous seriez par le sang, par l'aveugle naissance,

Moins obligé de l'imiter.

POÉSIES DIVERSES.

SONNET.

Je suis (criait jadis Apollon à Daphné,
Lorsque tout hors d'haleine il courait aprés elle,
Et lui contait pourtant la longue kirielle
Des rares qualités dont il était orné);

Je suis le dieu des vers, je suis bel esprit né.
Mais des vers n'étaient point le charme de la belle.
Je sais jouer du luth... Arrêtez. Bagatelle !
Le luth ne pouvait rien sur ce cour obstiné.
Je connais la vertu de la moindre racine,
Je suis par mon savoir dieu de la médecine.
Daphné fuyait encor plus vite que jamais.
Mais s'il eût dit : Voyez quelle est votre conquête,
Je suis un jeune dieu toujours beau, toujours frais;
Daphné, sur ma parole, aurait tourné la tête.

SUR UN RETOUR

QUI DEVAIT ÊTRE AU

MOIS D'OCTOBRE.

Ne reviendras-tu point, ne ferai-je sans cesse
Que d'inutiles veux pour hâter ta paresse, .
Mois charmant, mois aimable, ou de ses dons nouveaux

Bacchus remplira nos tonneaux ?
De vignerons contents quand verrai-je une armée
Par les ordres du dieu dépouiller ses États,
Et faire bouillonner la liqueur enflammée,
Mère des jeux et l'âme des repas ?

Ainsi dans le fond d'un bocage,
Je parlais seul, et Bacchus m'entendit;
Il crut qu'enfin je lui rendais hommage,

Et de ce tardif avantage

Le dieu des buveurs s'applaudit.
Mais l'Amour, qui savait combien Iris m'occupe,

Et dans quel temps son retour est réglė,
De mes discours avait lui seul la clé,

Et prenait l'autre dieu pour dupe.

ÉTRENNES

POUR LANNÉE MDCCI.

En commençant, Iris, l'an qui suit mil sept cents,
Je voulais sous vos lois mettre ma destinée;
Je voulais de mes voeux vous promettre l'encens,

Seulement pour ladite année :

Cela n'a jamais d'autre sens. Mais avec cette année un siècle aussi commence. Attendons, ai-je dit; nous pouvons à bon droit De l'un et l'autre bail peser la différence. Mais les appas d'Iris souffrent-ils qu'on balance ?

Eh bien! donc, pour le siècle soit.

LE TEMPS ET L'AMOUR.

FABLE.

Ils sont deux dieux portant ailes au dos,
Les plus méchants qu'ait Jupin à sa table •
L'un est le Temps, mangeur insatiable,
Vieillard chenu, mais, hélas ! trop dispos;
Et l'autre, qui? c'est l'enfant de Paphos.
Quand cet enfant a pris beaucoup de peine
Chez son beau-père å forger une chaine
Qui de deux cæurs doit unir le destin,
Vient le barbon, qu'on ne peut trop maudire,
Qui vous la ronge et vous l’use à la fin.
Adieu la chaîne ! Et le vieillard malin
S'envole ailleurs, riant d'un vilain rire.
Fut-il jamais, sous sa cruelle dent,
Liens si forts qui fissent résistance?
Ces jours passés, je le vis cependant
Avec l'Amour en bonne intelligence.
Tous deux, tous deux, l'enfant et le vieillard,
Ils composaient une chaine durable;
Le Temps lui-même en serrait avec art
Tous les chaînons. N'est-ce point une fable?
Non, je l'ai vu, vu de mes propres yeux,
Ou je le sens, pour vous dire encor micux.

SUR UN CLAIR DE LUNE.

Quand l'amour nous fait éprouver
Son premier trouble avec ses premiers charmes,
Contre soi-même encor c'est lui prêter des armes

Que d'être seul et de rêver.
La dominante idée, à chaque instant présente,

N'en devient que plus dominante;
Elle produit de trop tendres transports;

Et plus l'esprit rentre en lui-même,
Libre des objets du dehors,

Plus il retrouve ce qu'il aime.
Je conçois ce péril, et qui le connait mieux ?
Tous les soirs, cependant, une force secrete

M'entraine en d'agréables lieux,
Ou je me fais une retraite

Qui me dérobe à tous les yeux.
Lå, vous m'occupez seule, et, dans ce doux silence,
Absente je vous vois, je suis à vos genoux;
Je vous peins de mes feux toute la violence.
Si quelqu'un m'interrompt, j'ai le même courroux

Que s'il venait par sa présence Troubler un entretien que j'aurais avec vous. Le Soleil dans les mers vient alors de descendre; Sa sæur jette un éclat moins vif et moins perçant ; Elle répand dans l'air je ne sais quoi de tendre,

Et dont mon âme se ressent. Peut-élre ce discours n'est guère intelligible : Vous ne l'entendrez point. Je sais ce que j'y perds : Un caur passionné voit un autre univers

Que le cæur qui n'est pas sensible.

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