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« Ce prodige douteux flatta pourtant son coeur ;

« Mais enfin qu'aurait voulu dire
« Le plus incontestable et le plus vrai sourire ?

« C'était peut-être un sourire moqueur. »

HÉROIDES.

FLORA A POMPÉE.

(Pompée, étant encore jeune, aima la courtisane Flora, dont la beauté

était si grande, qu'on la fit peindre dans le temple de Castor et de Pollux, Geminius, aimé de Pompée, devint éperdûment amoureux d'elle; mais, comme elle était prévenue de la passion qu'elle avait pour Pompée, elle n'écouta pas Geminius. Pompée, ayant pitié de son ami, la lui céda. Elle en tomba malade de chagrin, et c'est dans cet état qu'elle lui écrit.)

Prête à voir arriver la mort que je désire,
Je t'écris dans un lit tout baigné de mes pleurs;
Ma main encor n'a la force d'écrire

Que pour exprimer mes douleurs.
De mes tristes regards on voit le feu s'éteindre;
Mon teint perd cet éclat qui m'attirait les yeux;
Et croirait-on que Rome me fit peindre

Pour orner les temples des dieux ?

En vain sur ces portraits les étrangers me vantent.
Qu'on les ôte, Pompée, ils me font trop d'honneur.
Non, ce n'est plus Flora qu'ils représentent

Depuis qu'elle n'a plus ton cæur.

Te souvient-il du temps ou ta flamme inquiète
Craignait si tendrement des rivaux malheureux ?
Ah! disais-tu, dans quel trouble me jette

L'offre qu'ils te font de leurs veur!
Pourras-tu, ma Flora, résister à leurs larmes ?
Pourrai-je dans ton cour tenir seul contre eux tous?
Que mon amour veut de mal à ces charmes

Qui m'attirent tant de jaloux !
Je te disais alors, je mettais en usage
Tout ce qui te pouvait guérir de ce souci.
Ciel ! quelle erreur! était-ce mon partage

Que de te rassurer ainsi ?

C'était toi qui devais jurer å ta maîtresse
Que tu ne serais point touché par les rivaux ,
Que tu pourrais jouir de sa tendresse,

Malgré la pitié de leurs maux.
Que me reproches-tu? J'étais trop insensible
Aux soupirs qu'on poussait pour ébranler ma foi;
De tendres soins me trouvaient invincible

Lorsqu'ils ne partaient pas de toi.
Voilà, dieux immortels, voilà ce qui l'irrite:
Vous écoutez ici les plaintes d'un amant.
Et qu'est-ce donc désormais qui mérite

Un éternel attachement ?
Ne dis point qu'aux douceurs de la plus vive flamme
Il fallait d'un ami préférer le repos ;
Ne prétends point nous déguiser ton âme

Sous de vains discours de héros.

On sait jusqu'à quel point l'amitié doit s'étendre,
Jusqu'où doit nous pousser un si cher intérêt.
D'autres héros ont daigné nous apprendre

Qu'où l'amour parle tout se tait.

Ton changement n'a point une cause plus belle
Que ceux qui font gémir tant de ceurs amoureux;
Tu n'es au fond qu'un amant infidèle,

Et non un ami généreux.
Pourquoi, lorsqu'il voyait sa flamme rebutée,
Ton rival t'a-t-il pu toucher par ses ennuis ?
Et moi, qui perds tout ce qui m'a flattée,

Et moi, qui meurs, je ne le puis !
J'attendris ton ami par ma douleur extrême.
Comment de tes présents jouirait-il jamais ?
Il se reproche, il condamne lui-même

La cruauté de tes bienfaits.
Il veut te rappeler; je le retiens sans cesse:
Car, quand tu reviendrais, quel sort serait le mien ?
Je devrais tout à sa seule tendresse,

Pompée, et ne te devrais rien.

En me cédant à lui, tu t'es rendu justice;
Il n'est pas, comme toi, barbare et sans amour.
Je n'aurais pas à craindre un sacrifice,

Si je pouvais l'aimer un jour.

Faut-il que de mon cour, hélas ! rien ne t'efface !
Quel charme malheureux a su me prévenir?
Que je voudrais l'adorer en ta place

Pour te plaire ou pour te punir!
Alors mes soins pour lui, tendres, ardents, durables,
Passeraient tous les soins que pour toi j'ai perdus;
Et je rendrais encor plus désirables

Tous les biens que tu n'aurais plus.
Trop vaine illusion et trop tôt dissipée !
Quoi ! d'un fatal amour je pourrais me guérir !
Quoi ! j'aimerais un autre que Pompée !

Non, je ne saurai que mourir.“

CLÉOPATRE A AUGUSTE.

(On sait l'histoire de Cléopâtre. Il est besoin de se la rappeler un peu

pour bien entrer dans l'esprit de cette lettre, car je suppose que Cléopâtre, après la mort d'Antoine, s'étant enfermée dans les tombeaux des rois d'Egypte, écrit à Auguste, et lui tourne le plus adroitement qu'elle peut, pour sa justification, les principaux événements de sa vie. Surtout il faut se souvenir combien Cléopâtre était une princesse galante, et que, dans l'état où elle se trouvait alors, il ne lui restait plus d'autre ressource, auprès d'Auguste, qu'une coquetterie bien conduite.)

Je crois devoir, seigneur, vous épargner ma vue.
En l'état où je suis j'évite tous les yeux ;
Je fuis le soleil même, et je suis descendue

Dans les tombeaux de mes aïeux.
Ce funeste séjour, conforme à mes pensées,
Excite mes soupirs et nourrit mes douleurs;
Ces morts m'offrent en vain leurs fortunes passées :

Rien n'approche de mes malheurs.
Ne croyez pas, seigneur, que Cléopâtre y compte
La gloire dont le ciel se plaît à vous charger ;
Dans l'univers entier elle aurait trop de honte

D’être seule à s'en affliger.
Reine sans diadème, et n'attendant que l'heure
D'une prison affreuse ou d'un bannissement,
Dans ses États conquis Cléopâtre ne pleure

Que la perte de son amant.
Quand cet amant et moi, par ses désirs guidée,
Nous armions contre vous tant de peuples divers,
Nous n'avions point conçu l'ambitieuse idée

De vous disputer l'univers.

Et ne voyons-nous pas que toujours vers l'empire
Le destin vous faisait quelque nouveau degré?
Je me rendis å lui, sur les mers de l'Épire,

Avant qu'il se fùt déclaré.
Rien ne nous annonçait encor notre disgrace :
J'en voulus en fuyant prévenir les arrêts ;
Et depuis vous savez si l'Egypte eut l'audace

. De s'opposer à vos progrès.
Non, non, sans jalousie et d'un esprit tranquille,
De vos heureux succès nous regardions le cours;
Nous voulions seulement assurer un asile

A de malheureuses amours.
Marc-Antoine passait pour le second de Rome.
Par mille heureux exploits ce nom fut confirmé.
Ses manières, son air, tout était d'un grand homme,

L'âme encor plus, et je l'aimai.
Je sais que son esprit violent, téméraire,
Toujours aux passions se laissait prévenir,
Et je craignais pour lui la fortune prospère

Qu'il ne savait pas soutenir.
Je l'aimai cependant : c'est une loi fatale
Que l'amour doit causer tous mes événements;
Je m'attache aux héros, je suis tendre et j'égale

Leurs vertus par mes sentiments.
Ah ! seigneur, å vos yeux lorsque j'irai paraitre,
Prenez d'un ennemi le visage irrité ;
Traitez-moi, s'il se peut, comme un superbe maître:

Je craindrai trop votre bonté.
Je m'apprête à me voir en esclave traînée
Dans ces murs orgueilleux des fers de tant de rois
La maison des Césars, telle est ma destinée,

Doit triompher de moi deux fois.

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