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Y briller en sa place, y triompher de joie!
Goûtez bien le bonheur que le ciel vous envoie,
Bergėres; jouissez de mille võux offerts
Dans l'absence d’Iris. Les moments vous sont chers.
Qu'elle eût orné les jeux! que d'yeux tournés sur elle !
Et qu'on m'eût rendu fier en la trouvant si belle !
Elle eût mis cet habit qu'elle-même a filé,
Chef-d'oeuvre de ses doigts qu'on n'a point égalé.
Souvent, à cet ouvrage un peu trop attachée,
Il semblait de mon chant qu'elle fût moins touchée.
Il est vrai cependant que, pour mieux m'écouter,
La belle quelquefois voulait bien le quitter.
Elle aurait mis en næuds sa longưe chevelure;
La jonquille à ces neuds eût servi de parure.
Elle est jaune, Iris brune, et sans doute l'emploi
De cueillir cette fleur ne regardait que moi.
Peut-être, dans les jeux, elle eût bien voulu prendre
Le moment d'un regard mystérieux et tendre,
Qu'avec un air timide elle m'eût adressé,
Et de tous mes tourments j'étais récompensé.
Peut-être qu'à l'écart si je l’eusse trouvée,
D'une troupe jalouse un peu moins observée,
Elle m'eût, en fuyant, dit quelque mot tout bas,
Avec sa douce voix et son doux embarras.
Elle l'a déjà fait aux noces de Sylvie.
Ce plaisir imprévu pensa m'ôter la vie.
Mon coeur se trouble encore à ce seul souvenir.
Quel moment! Ah! grands dieux, s'il pouvait revenir !
Alcandre, que dis-tu ? La bergère est absente,
Peut-être pour longtemps, peut-être peu constante,
Et jusqu'à ses faveurs tu portes ton espoir !
Tu serais trop heureux seulement de la voir.

Trois jours s'étaient passés, trois jours qu'avaient perdus
Et Delphire et Damon, qui ne s'étaient point vus.
Leurs troupeaux, jusqu'alors confondus dans la plaine,
Tristement séparés, ne paissaient qu'avec peine.
Tandis que le berger ne songeait qu'à choisir
Les lieux, les sombres lieux où l'on rêve à loisir,
La bergère affectait de paraître suivie
Des plus jeunes bergers dont elle fùt servie;
Mais elle était distraite, et des soupirs secrets
Allaient aprés Damon jusqu'au fond des forêts.
Vois de quelle rigueur était cette bergère !
Damon lui déroba quelque faveur légère :
Delphire le bannit dans un premier courroux.
Peut-être, un peu plus tard, l'ordre eût été plus doux.
Un soir que les troupeaux, sortant du pâturage,
D'un pas tardif et lent marchaient vers le village,
Et que tous les bergers chantaient, à leur retour,
Les douceurs du repos qui suit la fin du jour,
Delphire, qui, malgré l'ombre déjà naissante,
Vit Damon d'aussi loin que peut voir une amante,
S'arrêta sur sa route, et prit soin d'y chercher
L'endroit le plus obscur où l'on se pût cacher.
Rêveur, plein d'une triste et sombre nonchalance,
Tel qu'on peut souhaiter un amant dans l'absence,
Il laissait ses brebis errer en liberté,
Et son hautbois oisif pendait à son côté.
Delphire en fut touchée, et, pour être aperçue,
Elle fit quelque bruit. Il détourna la vue,
Et, quand vers la bergère il adressa ses pas,
Elle le reçut mal, mais elle ne fuit pas.
Que ne lui dit-il point? Les nymphes du bocage
N'entendirent jamais de plus tendre langage;
L'écho, qui des bergers connaît tous les amours,
Ne répéta jamais de plus tendres discours.

Tantôt il condamnait lui-même son audace,
D'un ton de suppliant il demandait sa grâce,
Et tantôt, moins soumis, il trouvait trop cruel
Qu'un léger attentat l'eût rendu criminel.
Par quels soins assidus et par quelle constance
Avait-il prévenu cette amoureuse offense!
Et combien voyait-on d'amants moins empressés,
Moins ardents qu'il n'était, et mieux récompensés !
A la fin, cependant, il revenait à dire
Qu'il était trop content, puisqu'il aimait Delphire,
Et que, sans ses faveurs, sans cet heureux secours,
Il conserverait bien d'éternelles amours.
Plein de sa passion, alors Damon lui jure
Que la simple amitié ne serait pas plus pure;
Il semble que ses yeux le jurent à leur tour.
L'amour fait qu'il renonce à tous les biens d'amour.
Et, dans le même instant qu'avec tant de tendresse
Il tâche à réparer son trop de hardiesse,
Au milieu des serments de ne prétendre rien,
Poussé par un transport qu'il ne connait pas bien,
Troublé par les regards dont la douceur l'attire,
Il s'approche, il avance, il embrasse Delphire.
On dit que le berger, lorsqu'on l'avait banni,
Pour un moindre sujet avait été puni;
Et, sans savoir pourquoi, Delphire, moins sévère,
Sur ce crime nouveau n'entre point en colère.

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LA STATUE DE L'AMOUR.

« Dans le fond d'un bocage impénétrable au jour

« Est un petit temple rustique « Où le roi des bergers reçoit un culte antique.

« Ce dieu n'est point Pan, c'est l'Amour.

« D'un simple bois on y voit sa figure; « Elle n'a point ces traits hardis et délicats « Qu'aurait sous son ciseau fait naître Phidias : « On reconnaît pourtant le roi de la nature;

« L'ouvrier champêtre était plein

« De ce dieu qu'exprimait sa main. « L'autel suffit à peine aux festons, aux guirlandes,

« Qu'y portent d'innocents mortels.
« Il est de plus riches autels,

« Mais ils sont moins chargés d'offrandes. « Là parut un berger qui d'un secret souci

« Portait dans l'âme une profonde atteinte.
« Profanes cours, n'écoutez point sa plainte :
« Au dieu d'amour il s'exprimait ainsi.»

Toi qu'avec nos bergers Jupiter même adore,
Amour, tu le veux donc, tu veux que j'aime encore !
Tu n'avais fait sur moi qu'un essai de tes coups;
Le dernier de tes traits est le plus fort de tous.
Je ne murmure point de ton ordre suprême:
On doit avec excės aimer celle que j'aime ;
Et si de faibles veux s'offraient å tant d'appas,
Ou mème si mon cour ne les adorait pas,
S'il leur manquait un caur si tendre et si fidèle,
On te reprocherait d'être injuste envers elle.
Mais quand je me soumets au devoir de l'aimer,
Pourquoi ne suis-je pas plus propre à l'enflammer?
Je ne suis qu'un berger, elle égale Diane;
Mes veux sont trop hardis, sa beauté les condamne.
J'espère quelquefois en mes soins assidus;
Mais je la vois paraître, et je n'espère plus.
A force d'être aimable, elle devient terrible;
Dieux ! pour oser l'aimer qu'il faut être sensible !
Cependant elle daigne écouter ces chansons,

Ou je ne fais, Amour, que te prêter des sons ;
Où ce que tu répands de tendresse et de flamme,
Satisfait quelquefois aux transports de mon âme.
Mais c'est là ce qui fait mon plus cruel tourment :
Ma musette est pour elle un simple amusement;
Elle écoute un berger de qui la voix l'attire,
Et ne s'aperçoit pas de l'amant qui soupire :
Sans songer au sujet, elle goûte mes chants ;
Ils ne la touchent point, et lui semblent touchants.
Je n'ai que mon amour, mais enfin je présume
Qu'il doit être flatteur pour celle qui l'allume :
Vif et soumis, plus fort que son propre intérêt,
Il lui fait bien sentir tout le prix dont elle est.
Aussi n'a-t-elle pas, grand Dieu, je t'en rends grâce,
De toute sa fierté terrassé mon audace!
J'aimais, et j'ai parlé; mes hommages, mes soins,
Paraissent plaire assez : mais, quoi! je lui plais moins.
Ce n'est qu'à mon amour qu'il est permis de plaire :
Sûre de son repos, elle en est moins sévère ;
Sa tranquille bonté regarde sans danger
Un trouble qu'elle cause et ne peut partager.
On fléchit les rigueurs, on désarme la haine;
Mais comment surmonter så douceur inhumaine,
Sa funeste douceur, qui m'ôte enfin l'espoir
Qu'elle-même d'abord m'avait fait concevoir ?
Quel sera mon destin? Tu peux seul me l'apprendre.
Ne me reste-t-il plus, Amour, rien à prétendre ?
A mon plus grand bonheur suis-je donc arrivé?
Est-ce lå tout le prix que tu m'as réservé ?

« En achevant ces mots, il attachait sa vue

« Sur le dieu qu'implorait sa voix ; « Il vit, ou les amants se trompent quelquefois,

« Il vit sourire la statue.

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