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Ce qui précède doit suffire pour donner une idée du Bhàminî-Vilàsa, et pour lui assigner sa place et sa valeur dans la littérature sanscrite. Malgré le caractère artificiel de cette poésie, il est impossible de ne pas lui reconnaître un certain charme, et de ne pas se laisser séduire à son ingénieuse subtilité. Ni la pensée ni l'image n'y sont jamais vulgaires, et si la langue en est recherchée, elle est partout pure et correcte. L'auteur n'a pas toujours cédé du reste au mauvais goût de son époque : il aime, il est vrai, les longs composés, les jeux de mots, les assonnances et le cliquetis répété des syllabes semblables; mais on rencontre aussi chez lui des vers simples, pleins de naturel et de grâce. Quant à l'étudiant indianiste, il ne saurait trouver un meilleur exercice que celui de dénouer pour ainsi dire ces stances difficiles, et d'y suivre dans toutes ses complications le mécanisme de la composition sanscrite. Enfin sous le rapport lexicologique il y a également beaucoup à tirer du texte publié par M. A. B. On ferait une assez longue liste des mots que les meilleurs lexiques, sans excepter celui de Saint-Pétersbourg, n'appuient d'aucun exemple ou ne donnent même pas du tout. Et je ne veux pas parler seulement de ces expressions dont le nombre est illimité, comme les composés, les dénominatifs, etc., mais de mots simples et appartenant vraiment à la langue. Comme dans d'autres œuvres modernes, le Bhâgavata-Purâna entre autres, on voit aussi quelques termes archaïques et védiques revenir au jour, peut-être après des siècles de désuétude. C'est là un fait auquel il faut toujours s'attendre de la part de ces poètes érudits et grands chasseurs de mots. Je ne me dissimule pas combien l'autorité d'un faiseur de concetti du xvi0 siècle est peu sûre. Mais telle quelle, il lui reste toujours une certaine valeur, et elle pourra, le cas échéant, nous édifier sur le choix d'une leçon. Je regrette à cet égard que M. A. B. n'ait pas joint un petit glossaire à son travail. Plus un texte est moderne, plus cet excellent usage des anciens éditeurs me semble bon à garder, maintenant que l'activité lexicologique se concentre toujours davantage, et avec raison sans nul doute, sur les textes védiques.

M. A. B. a mis autant de soin à la traduction qu'à l'établissement du texte. Presque partout il a réussi à la rendre dans une égale mesure fidèle, élégante et complète. Ce n'était pourtant pas chose aisée. En présence de ces strophes compactes où la composition usurpe pour ainsi dire les fonctions de la structure syntactique, et où chaque mot doit quelquefois se résoudre en plusieurs propositions subordonnées les unes aux autres, que d'hésitations n'éprouve-t-on pas, quand il s'agit de les faire passer dans notre langue sobre, précise et analytique! Que d'essais et de retouches avant de se résoudre à sacrifier les nuances ou à les forcer! Comment se flatter de choisir toujours juste parmi ces allusions multiples, où il faut également craindre de ne pas assez ou de trop deviner? A chaque pas il se présente ainsi des questions de mesure où l'on n'est pas toujours sûr d'être de son propre avis. M. A. B. ne s'étonnera donc pas de ne pas me trouver sur toutes choses du sien, et il me permettra de lui soumettre quelques-uns de mes doutes. Pour çirodharya (I, 26) je préférerais la traduction littérale donnée en note à celle du contexte, et pour madândhexana (I, $1) celle de «aveuglé par la raada» à « aveuglé par l'orgueil. » — L'opposition entre d'âridrya, pauvreté et nidhi, trésor (II, 70) a tout à fait disparu, et celle entre samlje et devaîâ (III, 12) ne se fait plus assez sentir. — Pourquoi ne pas conserver l'image que renferme udgâra (IV, 14), et la nuance d'amertume qu'il y a dans kakvarapush (I, 101)? Cette nuance est même si forte qu'on se demande si ce n'est pas là une épithète à kaleh, « cet âge Kali qui ne songe qu'à se remplir » la panse. » — « Superfétation » pour punarukîi (II, 156) est sans doute plus élégant que « tautologie; » mais il y a dans l'emploi de ce terme technique comme un trait de mœurs poétiques qui méritait d'être recueilli du moins en note. — Kâpi racanâ vacanâvalïniim (I, 68) me paraît signifier simplement « le » tour de leurs moindres discours. » — Jïvana (I, 36) a bien aussi le sens de « eau, » et c'est d'eau qu'il s'agit en effet; mais ce n'est qu'en lui laissant sa signification ordinaire de « vie » qu'on rend l'opposition que l'auteur entend établir entre la nuée orageuse et le lion : l'un et l'autre ils rugissent; mais le nuage donne « sa vie » pour entretenir celle d'autrui; le lion fait tout le contraire. — Au rugissement du lion les éléphants ne se sauvent pas « au bout du monde » (I, 1), mais « au bout de l'horizon, » digante; c'est bien assez. — L'omission à'udara (II, 127) est sans importance; il n'en est pas tout à fait de même de celle de sudnç (II, 138) qui me parait avoir ici la valeur d'une épithète : il n'est pas indifférent pour la jeune femme que sa rivale soit belle. Quand à vadana omis (II, 125), il est absolument nécessaire pour l'exactitude de l'image. — Parmata (II, 11 s) prête à un double sens : la femme est pour les jeunes gens la pénitence « incarnée. » — Pour jarajanman (IV, 46) j'aurais voulu voir indiquée, du moins en note, son autre signification de « plagiaire; » les plagiaires usurpent la gloire des poètes comme les bâtards le bien des enfants légitimes. La métaphore n'appartient pas à l'auteur; elle est reçue dans la langue. — Nisargâd suivi de ârâme (1,5 3) ne peut guère dépendre de kriti. Si on le rapporte à nidadhe il faudra le prendre dans le sens de «permission, faveur» : Le jardinier daigne «par grâce» assigner un coin même au bakula. Mais il vaut mieux le faire dépendre du composé qui termine le pada et, en décomposant samâropa en sama âropa (cf. I, 32, qui n'est qu'une variante de la même idée), traduire: « le jardinier qui par » bienveillance naturelle donne les mêmes soins à la plantation de tous les » arbres du jardin. » — Pânditya (1, 76) est plutôt « le talent » que « la science. » Or sans le talent que vaut la louange? Il semble donc qu'il faille traduire ici pantin par « prodiguer » plutôt que par « renoncer à; » l'opposition entre parihntya et âlambita subsisterait tout de même; seulement elle ne serait plus que verbale. — De même la signification ordinaire de samxip (I, 97) « jeter en frois» sant, en brisant » me conduirait à suppléer à la concision du texte d'une façon un peu différente que ne le fait M. A. B., sans doute d'après le scholiaste: le singe lèche le collier, le flaire, le jette (à terre) et lève le nez (sans plus s'en soucier). — « Chasser ses soucis dans les arbres » (II, 143) peut sembler étrange; nous comprenons mieux qu'un amant en voyage leur confie ses peines ou se repose à leur ombre de ses fatigues. La difficulté est ici dans le mot kleça, dont nous ne pouvons guère rendre qu'une moitié à la fois; quant au verbe gamay dans le sens de « se débarrasser de quelque chose, » c'est une expression courante qui n'exigeait aucune hardiesse de style. — II, 44, se précise, si on le rapproche de II, 141; c'est un compliment un peu ironique (avec jeu de mot évident sur laghiman) à l'adresse des amants qui pour prix de leurs hommages se voient en but aux caprices et aux dédains de leurs belles. — Le premier pada de II, 24 ne peut que signifier « étant sorti (d'auprès de ma maîtresse) dans un » accès de colère et après une couple d'heures étant revenu à la porte. » — karenupariçeshita (1, 52) signifie précisément le contraire de « vide d'éléphants » femelles; » la terre ne portera plus que des femelles, car celles-là seules le jeune lion les épargnera (cf. I,i). — Enfin II, 4. II, 76, M. A. B. a certainement tort de croire qu'il soit fait allusion aux yeux de la lavandière ou bergeronnette. Ce n'est pas aux yeux de cette petite bête, qui n'ont rien de particulier que je sache, mais à toute sa mignonne et frétillante personne que les poètes hindous se plaisent à comparer les yeux des coquettes. La figure n'est pas plus étrange que quand ailleurs ils les comparent à des poissons, ou qu'ils appellent les poissons les yeux des rivières (cf. II, 95, 109 et la charmante image de Kalidisa, Meghad. 41). Une fois cette méprise faite, il était difficile de tirer quelque chose de satisfaisant de II, 1*51, et le composé angabhangabhngya devenait en effet singulièrement « énigmatique. » Le sens est évidemment : que les yeux des belles présentent le naturel des bergeronnettes toujours en mouvement.

Dans les notes je relèverai aussi quelques points qui pourraient embarrasser un commençant. I, 59 M. A. B. a certainement raison de ne pas vouloir de mada comme adjectif, et non moins raison de faire suivre d'un? la proposition de séparer ce mot de dantavala : madadantâvala ne peut être qu'un composé de dépendance comme madadvipa un peu plus loin (I, 107), comme madakarin et d'autres. Mais je ne vois pas comment l'explication du commentaire a pu conduire M. B. à ces deux suppositions également inadmissibles. Rien dans les paroles du scholiaste (du moins dans ce que M, A. B. en cite) ne nous oblige à faire retomber matta sur buddhya: Il explique simplement madadantâvala par matta matanga, c'est-à-dire « éléphant en fureur » par « éléphant furieux; » et en ceci il n'a d'autre tort que d'enfoncer une porte ouverte. — L'explication du scholiaste « étalait son humiliation » (III, 11) me paraît suffisante et conforme à l'usage de la langue. L'emploi de vyatânlt n'a rien d'étrange, kavishu signifiant à la fois « aux yeux » et « à la pensée des poètes. » En français nous sommes obligés de choisir. — Je n'ai pas d'objection contre le mot lasana que donne le scholiaste (I, 83); je me défierais plutôt du sens de « tapis » qu'il lui prête: étymologiquement ce serait plutôt « balançoire. » Mais je remarque que le composé mridulssana d'où il tire Insana se laisse tout aussi bien ramener à mndula Ssana « des sièges moelleux. » — Enfin dans le composé draxàdixlguru (I, 13) dlxa. doit être rattaché à drsxn et non à guru.

On voit que ces divergences, sauf un très-petit nombre, se réduisent à peu de chose. Même aux endroits où j'ai raison contre M. A. B., ce que je ne prétends nullement être partout le cas, la tache est si légère, qu'il n'eût pas valu la peine de la relever dans un travail moins consciencieux et moins achevé. Mais la publication de M. A. B. est de celles qu'on ne saurait mieux louer qu'en essayant d'en dire un peu de mal. Non-seulement elle fait le plus grand honneur à son auteur ainsi qu'à l'École des Hautes-Études d'où elle est sortie, mais elle ne peut qu'encourager ceux qui n'ont jamais désespéré des études sanscrites en France; et il est à souhaiter qu'en dehors aussi du cercle étroit des indianistes il lui soit fait l'accueil qu'elle mérite. Ceci me conduit à présenter une dernière observation. Les notes critiques de M. A. B. s'adressent aux spécialistes; mais tel n'est pas le cas des renvois au bas des pages: Aussi voudrais-je y voir par-ci par-là un peu moins de réserve. Tous les lecteurs ne sont pas tenus de savoir par exemple quelle place le Vnndâvana tient dans la légende de Krishna, et l'indication que ce mot signifie « forêt de basilic sacré » pourrait bien être insuffisante. Or il semble que toute traduction d'une œuvre orientale littéraire doive plus que jamais s'adresser à tout le public lettré.

A. Barth.

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» cf. Lob. Rh. 60, 64. Alii (Unger, Phil. 25, 212): qui cura eget, ut oppo» natur évouxéos ».

Mais le premier fascicule du Lexicon homericum est loin de tenir toutes les promesses faites. Je n'insisterai pas sur certaines omissions dont quelquesunes sont pourtant graves, par exemple celle qui existe au motocyárvicos.

Tous les composés homériques dont le premier élément est l'adverbe nonhomérique õyov, commencent simplement par aya- : &ya-x.ders, 'Aya-raéns, 'Aya-u.ép.vwv, ’Aya-viñon, ’Ayo-w:hons, drá-spoos, 'Aya-cévns, dyk-otovos, 'Ayi-otpogos. Le seul dydwigos ferait exception, si on le lisait ainsi : ayev-v.pos. On en a conclu qu'il fallait lire åpă-.pos (pour aya-ov.pos), le o de ovepos étant prouvé par les congénères zends, gothiques et lithuaniens. Voir Curtius, Gr. der gr. Etym., p. 284. Cette explication est aujourd'hui partout. Mais laissons de côté les omissions accidentelles. En voici de systématiques. Les opinions des modernes sur l'étymologie et le sens des mots homériques ne sont représentées dans le premier fascicule du Lexicon homericum que par des Allemands. On n'y cite aucun auteur italien. Quant à la France et à l'Angleterre, elles n'y sont représentées que par Mme Dacier et M. Gladstone.

Il peut y avoir quelque galanterie à citer une femme et quelque politique à citer un premier ministre; mais, en vérité, ces noms ne suffisent pas. L'ouvrage de Mme Dacier n'a pas été le dernier mot de la France, ni celui de M. Gladstone le premier de l'Angleterre ? Le Lexicon homericum qui devait être le répertoire de tout ce que les anciens et les modernes ont dit sur chaque mot homérique ne sera donc, si les derniers fascicules ressemblent au premier, que le répertoire de toutes les opinions des anciens et des Allemands sur ce sujet. Je passe à un autre point. On nous dit que le Lexicon homericum donnera les résultats des nouvelles recherches sur l'étymologie des mots homériques. Assurément le premier fascicule les donne; mais si le lecteur entend par là résultats acquis, il sera grandement déçu. Placer sous &ypós « skt. agra-s, lat. ager, goth. akr-s », cela peut s'appeler enregistrer un résultat; car la parenté est incontestable. Mais placer sous ayeipw « 6-yep = con-ger-o », cela ne peut s'appeler de même, car ger-o qui fait au supin ges-tum, est pour ges-o, au lieu que dzép-ovto n'est pas pour &-7€5-ovto, puisqu'on ne cite aucun exemple d'un p médial devenu 6. Or, l'on trouve presque sous chaque mot des étymologies aussi improbables que celle-là. Par exemple, sous côos : « radix skr. dvish, å et oFiş sehr hassen », bien qu'il faille certainement diviser dồos de cette façon : racine ko, suffixe oç. Par exemple encore sous àloow : « Doed. Gl. 920 &vo-cô-6OsLv exsudare », c'està-dire alcow « je respire » expliqué par la racine tô « suer ».

Or la première phrase de la préface est celle-ci : « Ein kritisch gesichtetes » Lexicon homericum ist ... als hæchst nothiges Hilfsmittel für die homerischen » und etymologischen Studien gefordert worden ». Le premier fascicule est absolument tout le contraire d'une oeuvre critique. Que pensent par exemple l'auteur (B. Giseke) et le réviseur (H. Ebeling) des diverses étymologies proposées pour &yadés et des divers sens attribués à âdeuxńs? On ne saurait le dire, ainsi que le lecteur pourra s'en convaincre en se reportant aux citations faites

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