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préfère de beaucoup Paris, Paris, capitale de l'opinion, Paris, ville de luxe, d'intelligence, de plaisirs. Je vis avec les philosophes, tout en me défiant de leurs doctrines, dont ils ne comprennent pas bien la portée. Courtisan de Louis XV à Versailles, je suis à Paris le familier des rois et des reines de la mode. Je vais chez la marquise du Deffand, sans me brouiller avec Mlo de Lespinasse. Je rencontre chez Mme Geoffrin ces grands seigneurs, hommes d'esprit et de goût, qui, mêlés aux écrivains et aux artistes, établissent une fusion entre l'aristocratie et la littérature, ces diplomates étrangers qui se montrent ravis de la civilisation française et parisienne. Je suis de ces soupers délicieux où l'on oublie, pour un instant, tout ce qui est triste, tout ce qui est morose dans l'existence, pour ne songer qu'à ce qui est aimable et agréable. Je fais à mes heures un peu de politique. Quand le duc de Choiseul tombe en disgrâce, je me pose comme son courtisan et je vais inscrire mon nom sur la colonne de Chanteloup. Les querelles de la magistrature et de la royauté m'intéressent, mais je ne les prends pas au tragique.

Je vois une société divisée en deux camps :

les pessimistes et les optimistes,ceux qui croient au péril social et ceux qui n'y croient pas. Mais ce sont les derniers qui ont la majorité. Les premiers déclarent que si l'autel n'est plus solide, le trône aussi ne peut plus l'être. Ils regrettent les jésuites. Ils blâment hautement Voltaire. L'avenir leur apparaît en noir. Ce sont les prophètes de malheur.

Les seconds sourient, quand on émet une crainte. Lorsqu'ils ont prononcé les mots de justice, de tolérance, d'égalité, de liberté, ils croient avoir tout dit. Ils se moquent des Cassandres prédisant les malheurs publics, des prê. tres se lamentant sur l'incrédulité, de Louis XV contemplant avec une sorte d'inquiétude le portrait du roi d'Angleterre, Charles I'r. Comment une nation loyale, chevaleresque, une nation telle que la nation française, ferait-elle monter son roi sur l'échafaud ? La société ne deviendrait-elle pas chaque jour plus douce, plus éclairée, plus tolérante ? Les vieilles querelles religieuses ne 'tombent-elles point dans l'oubli ? La noblesse ne se met-elle pas elle-même à la tête d'un mouvement libre et généreux ? Les prêtres ne sont-ils pas devenus aussi agréables que les gens du monde ? L'instruction

ne fait-elle point chaque jour des progrès ? Quand la littérature a-t-elle eu plus de prestige ? Quand les idées libérales, le goût des réformes utiles, les projets civilisateurs ont-ils été plus à la mode ? La science qui chaque jour réalise des prodiges nouveaux, ne s'accordera-t-elle pas avec la philosophie pour embellir, pour pacifier, pour régénérer le genre humain ? Et c'est un pareil temps qu'on voudrait signaler comme une période condamnée aux troubles, à l'anarchie, aux violences sanguinaires ! « Arrière, trembleurs,s'écrient les philosophes! Arrière, hommes rétrogrades, qui voulez enchaîner et dégrader l'humanité ! Rien n'empêchera la diffusion des lumières ! Rien, non, rien n'entravera le mouvement irrésistible qui entraîne vers le progrès, vers la perfectibilité indéfinie, illimitée, la France, et, à la suite de la France, toute l'Europe. Laissez de côté les raisonnements pusillanimes, les alarmes imaginaires, les terreurs enfantines ou séniles. Tous les spectres que vous agitez ne vous effrayeront point. Votre fantasmagorie nous fait rire. En vain vous grossissez la voix pour nous intimider par vos menaces tragiques et par vos prédictions lugubres. Arrière, arrière trem

»

bleurs ! Le monde marche, vous ne l'arrêterez pas !

J'écoute ce flux de belles paroles. Mais, je l'avoue, elles ne me persuadent pas tout à fait. Je ne crois pas tant que cela à l'approche de l'âge d'or. Après moi le déluge, s'écrie, dit-on, Louis XV, dans le boudoir de la Du Barry. Louis XV n'augure rien de bon de l'avenir. Peut-être a-t-il raison. Et moi, qui suis emporté par le tourbillon du monde, moi, qui mène cette vie agitée, fiévreuse, brillante, vie de la cour et de la ville, des salons et des boudoirs, des académies et des théâtres, moi qui suis de tous les soupers, de toutes les premières représentations, de toutes les fêtes, moi l'ami de tous les grands seigneurs, de tous les hommes célèbres, de toutes les beautés à la mode, moi aussi, j'ai, comme le vieux roi, mes heures de tristesse, de découragement. Parfois tous ces hommes, toutes ces femmes que je rencontre, me paraissent, comme à la vieille marquise Du Deffand, « des machines à ressort qui vont, viennent, parlent, rient, sans penser, sans réfléchir, sans sentir, chacun jouant son rôle par habitude. » Gens du monde, gens passionnés à la surface, indifférents au fond du coeur, conversations malicieuses, qui êtes l'aliment de la jalousie et de l'oisiveté, galanterie fade, qui est la parodie de la passion, dissertations sempiternelles faites sur l'amour et l'amitié

par

des personnes qui n'ont jamais connu, qui ne connaîtront jamais que la théorie de ces deux sentiments, combinaisons artificielles, égoïstes, glaciales de la vie de salons, oui, il y a des moments où vous m'excédez, où je vous prends en horreur. Il y a des moments ou je me dis : Où aboutira cette rage de philosopher? Que bâ. tira-t-on sur tant de ruines ? Que sera le trône sans l'autel,la noblesse sans le clergé ? Comment finira ceite Babel, qui se nommel’Encyclopédie ? Et que de mélancolie réelle au fond de cette gaieté apparente! Que d'inanité, que de misères ? Que d'amertume au fond de ces coupes de cristal ! Que d'épines à ces roses ! Que de soucis dans ces têtes poudrées ! Beautés brillantes, comme la souffrance creuse vos joues couvertes de rouge ! Dix-huitième siècle, siècle si fier de ton esprit, de ton audace, de tes prétendus progrès, siècle des philosophes, des grandes dames instruites, des grands seigneurs artistes, des littérateurs, tout-puissants, siècle de Rousseau et de Voltaire, de Diderot et

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