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comme j'ouvrirai les bras, largement, joyeusement! Cette joie de se pencher, et d'attirer à soi, je n'en sais pas de pareille! Antoine me l'a refusée. Marie m'en a vite privée.

« Que de choses se succèdent autour de moi, qui m'enlèvent la préoccupation de moi-même! Mon oncle m'inquiète aussi. Je le trouve, pour la première fois, renfermé. Il doit avoir bien du mal à me cacher ce qu'il a. Je ne lui croyais pas de secrets pour moi, et je sens qu'il en a un, maintenant. La maison est plus sombre. J'ai de la peine à rester celle qu'on nommait la gaie Henriette.

« Mieux vaut, de toute façon, penser aux autres. L'idée m'est venue de compléter les litanies que je trouve dans les livres. C'est facile. Moi, je dis :

Seigneur, ayez pitié des mères dont les enfans souffrent;

Ayez pitié de ceux qui ont le goût de la justice, et qui ne croient pas en vous;

« Ayez pitié de celles qui sentent grandir l'usure de leur jeunesse;

« Ayez pitié des jeunes filles qui s'abandonnent; « Ayez pitié de ceux qui aiment et qu'on ne peut pas aimer; « Ayez pitié des faibles que vous appelez tout bas. »

Dès la fin de décembre, les nouvelles d'Antoine, que l'oncle apprenait par Étienne, étaient mauvaises. Réputation de mauvaise tête, de querelleur. A la caserne, « on l'avait à l'ail, » et les punitions pleuvaient déjà, les unes justifiées, les autres s'ajoutant par surcroît, à cause du fâcheux renom d'Antoine Madiot, qui payait pour d'autres.

Le vieil Éloi avait honte. Et, quand le premier janvier vint, il n'osa plus aller à la prairie de Mauves, comme il faisait depuis de si longues années, à pareille date. Il redoutait d'entendre encore : « Tristes nouvelles, monsieur Madiot... »

Ce fut le grand Étienne qui vint, quelques jours plus tard, un dimanche que le soleil était doux. Et il ne cherchait pas l'oncle : il cherchait Henriette.

XXVI

Henriette était sortie. C'était l'après-midi. A travers les brumes transparentes, on voyait le ciel bleu pâle. Les pavillons des bateaux de la Loire ne remuaient pas. On ne sentait, dans l'atmosphère, que le mouvement égal des grandes couches d'air frais qui descendaient jusqu'au sol, et s'élevaient après l'avoir touché.

Aussi, les gens du quartier, les femmes surtout et les enfans, étaient montés sur l'esplanade de l'église Sainte-Anne, longue place plantée, que termine au sud, brusquement, l'escalier monumental à deux branches, qui tombe jusqu'aux quais de la Loire. Ils étaient là chez eux, toute l'année, car les riches n'y viennent guère, et les voitures ne traversent pas l'avenue une fois par jour.

La tiédeur bienfaisante de l'air avait mis dehors même les malades, les vieux et les nouveau-nés. Marcelle Esnault avait été traînée sur la butte dans sa voiture d'infirme, et, par tout son visage que relevait l'oreiller, aspirait la lumière vivifiante, dont c'était une des bien rares fêtes. Les cloches sonnaient

pour

les vệpres.

Une habitude ancienne assemblait en petits groupes, invariablement les mêmes, tous ceux qui dépassaient la quinzième année. Chaque arbre avait ses familiers, assis en rond sur des chaises apportées de la maison. On tricotait, on causait, on ne faisait rien, les mains sur le tablier ou dans les poches. De temps en temps, une mère jetait un regard sur les enfans qui jouaient par bandes, le long des murs; elle reconnaissait les siens, les comptait, et reprenait l'attitude première. Toute la misère se chauffait. Toutes les poitrines lasses ouvraient leurs cavernes à la marée délicieuse de la tiédeur hivernale. Henriette, une habituée aussi, mais une passante, allait de groupe en groupe, saluer ses amis. Elle était la seule qui eut l'air d'une riche, - et elle ne l'était pas,

dans ces rassemblemens qui, de loin, faisaient foule, et où l'on ne voyait que des tailles de percale, des tabliers sur des jupes noires ou à rayures, des chignons tortillés au-dessus de tempes dégarnies, des jaquettes de toutes saisons, et les casquettes à oreilles des vieux compagnons du vent de Loire. Elle se penchait pour questionner, elle se cambrait pour écouter, fine, longue, coiffée d'un tout petit feutre noir sur sa chevelure d'or, et se profilant, pour tous ces bonnes gens assis, dans la lumière laiteuse qui emplissait l'horizon. Les groupes voisins la regardaient d'un cil jaloux : « Elle parle à ceux-ci : viendra-t-elle à nous ? » Elle allait à tous, et ceux qu'elle quittait la suivaient aussi du regard, comme une joie perdue.

Sous le premier arbre, il y a un groupe nombreux : Marcelie Esnault, l'infirme, la mère et quatre Bretonnes, femmes de carriers. Personne n'a de sang. Les cheveux, mêlés et mous, ressemblent à du lin battu. « Figurez-vous, madame Esnault, que cette petite Marcelle a prétendu, l'autre jour, que j'allais me marier, et elle en pleurait! Je pense que tu es consolée, mon amie Marcelle? » En parlant, Henriette caressait le visage de l'enfant, immobile dans la charrette aux roues pleines. Les quatre femmes ont dit, l'une après l'autre : « Ne vous mariez pas! Ne vous mariez pas! Ne vous mariez pas ! Ne vous mariez pas ! » La mère a parlé la dernière : « Mariez-vous, si vous trouvez, parce que vous vieillirez. » L'infirme n'a rien dit. Son amitié était comme ses souffrances, qu'elle ne disait que tout bas.

Un peu plus loin, sont assis trois autres amis d'Henriette, trois habitués de la place : un vieil homme en blouse, aveugle; une femme encore jolie, brune, proprement vêtue d'une robe noire qui n'a plus d'âge; et une petite fille, trop pâle et trop sérieuse, l'aïeul, la mère, l'enfant. Henriette, qui sait le passé, et de quelle espérance toujours déçue ces trois pauvres sont hantés, demande : « Vous n'avez rien de nouveau, madame Lusignan? » Le grand-père répond le premier : « Non, mademoiselle Henriette; les bibliothèques des chemins de fer, c'est comme les choses qu'on promet aux enfans pour avoir la paix, et qu'on ne donne pas. Pourtant Ernestine y a droit! Son mari est mort d'accident, pour le service. » La petite femme brune reprend vivement : « Mais sans doute, papa. Personne ne prétend le contraire. C'est ce que tu ne veux pas comprendre. Les inspecteurs ont tous reconnu qu'il était mort d'accident. Malheureusement, il n'a pas été tué sur le coup, et alors la Compagnie en fait passer d'autres avant moi. » Elle regarde sa fille : « Et c'est bien long d'attendre. » Elle regarde Henriette : « Il faudrait des protections, des hautes. » Henriette a bien causé un quart d'heure avec la femme qui attend une bibliothèque, et, comme elle connaît une riche, elle espère l'intéresser dans l'affaire si difficile, qui est tout l'avenir de ces trois êtres, et toute leur conversation.

Mademoiselle Henriette ? Cette fois, c'est une voix fraîche qui a parlé, une porteuse de pain, en taille claire malgré la saison. Elle tient, appuyée contre sa poitrine, la tête de sa sæur jeune, une créature bien frèle, anémiée, malade, qui est petite ouvrière dans une maison de couture. « N'est-ce pas, mademoiselle Henriette, qu'elle a tort de ne pas vouloir mettre un vésicatoire? » Les lèvres blanches de la couturière ont répondu : « Il n'y a plus de place pour en mettre. Et puis j'ai mal partout, surtout aux yeux. Connaissez-vous cette douleur-là, mademoiselle Henriette, sous les paupières, comme des charbons? - Oui, quelquefois je l'ai eue, à force de veiller, et de voir passer des couleurs. Le grain de l'étoffe lime les yeux. » La porteuse de pain a repris : « Si vous pouviez la faire envoyer dans le Midi, ou dans une maison où on la soignerait mieux que chez nous ? » Et, comme la malade faisait signe que non, étant de celles qui se sentent trop blessées, qui ne croient plus aux remèdes, Henriette s'est mise à genoux, pour être plus près d'elle, et elle a parlé si doucement, si bien, que la petite a fini par dire : « Vous croyez?... Je peux guérir?... Vous trouverez l'argent qu'il faudra? » Les trois jeunes filles étaient serrées l'une contre l'autre. Leurs visages, qui se ressemblaient si peu, avaient la fraternité charmante du même sentiment.

Et ainsi de suite, d'arbre en arbre, Henriette allait, faisant ses visites. Ce n'était pas seulement des malades ou des pauvres qu'elle rencontrait. Il y avait des demi-riches, c'est-à-dire des gens qui vivent de leur travail sans avoir peur d'en manquer; et aussi des bien portans, des vaillans, des ménagères qui avaient dix enfans et de la patience pour douze au moins, des gamins rouges comme des brugnons, et des jeunes filles dont le rire, par momens, s'envolait sur la Loire avec le bruit des cloches. Mais elle s'arrêtait plus longtemps auprès de ceux qui souffraient. On la désirait; on la regrettait; une bénédiction s'élevait vers elle de cette foule. Henriette se sentait tout enveloppée de pensées qui disaient : « Ne nous abandonnez plus ! Quelle autre que vous s'est penchée sur la misère de ceux-ci? Les voilà plus forts; les voilà meilleurs. Une grâce est en vous, qui adoucit la peine. Versez-la sur les abandonnés. Soyez celle qui laisse après elle comme un étonnement d'être heureux. Mademoiselle Henriette, l'Espérance est malade en ce monde. »

Elle marchait, dans une joie légère. Elle remontait la partie de l'avenue qui touche l'église, lorsque, devant elle, Étienne déboucha d'une rue voisine. Presque en même temps, ils s'aperçurent l'un l'autre. Henriette changea à peine d'expression. Mais elle s'arrêta au milieu de la chaussée, et elle le regardait s'approcher. Lui, dans sa veste noire à boutons de corne, sa tête hardie dominant les groupes de promeneurs, il arrivait en se

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balançant, n'ayant qu'une volonté et qu'une hâte : lire sa destinée écrite là, dans les yeux transparens où luisaient des étoiles. Et, ni l'un ni l'autre, ils ne songeaient à se cacher, parce que l'heure était venue.

Elle avait un peu pâli. Elle enlevait lentement un de ses gants,
afin que son ami sentît mieux la chaleur de l'étreinte, et qu'il
ne lui dît pas une seconde fois : « Je suis trop peu de chose
pour vous. »
Elle lui tendit la main si délibérément, qu'il en fut surpris.

Je ne vous fais pas honte, aujourd'hui?
Pas plus que jamais, Étienne.

J'ai été vous chercher rue de l'Ermitage, parce qu'il y a des nouvelles d'Antoine. Il est en prison pour dix jours. Je ne sais trop ce qu'il a fait. On ne me le dit pas.

Il ajouta, pour écarter encore la question souveraine, la question d'amour qui seule remplissait leurs åmes :

On est sévère pour lui plus que pour les autres. Mais ils ne pensaient pas à Antoine ; et le grand pêcheur de Loire, quand il parlait ainsi dans la tiédeur brève du jour tombant, ne songeait qu'à la belle fille arrêtée devant lui, et dont le sourire ressemblait à celui du temps : très doux, mais sans promesse d'aucune sorte.

Mademoiselle Henriette, dit-il enfin, depuis la dernière fois, voilà des mois, je n'ai eu d'idée que pour vous. Je ne peux plus vivre ainsi dans la peine. Je n'ai le cœur ni à la pêche, ni à la chasse, ni à rien. Ma mère le sait. Elle m'a dit : « Demande-lui au nom de la mère Loutrel, qui est son amie, et elle te répondra.

Il vit qu'elle devenait plus pâle. Elle cessa de le regarder, baissa la tête, et dit :

Mon pauvre ami! mon pauvre ami! Sa voix se fit plus humble, et reprit :

Il m'en coûte, allez, de vous faire de la peine. Pardonnezmoi, mais je ne peux pas vous dire oui, je ne peux pas !

Le visage du jeune homme devint rude. Ses sourcils se froncèrent.

- Voilà donc ce que j'ai gagné à vous aimer, et à vous attendre!

Que voulez-vous, Étienne? Je me suis interrogée bien souvent, mais c'est peut-être mon métier qui m'a changé le cæur : il me semble que je ne me marierai pas. Vous ne me croyez pas ?

Non, bien sûr !

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