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salles en croix grecque aux voûtes fleurdelisées, si nues, si vides de toute suggestion artistique, avec, aux murs, les majestueuses peintures de Rigaud et de Lebrun, et les mesquines tapisseries exécutées au petit point par les dames de la noblesse, ne soulevèrent pas l'enthousiasme de Gaston. Mais quand on fut arrivé sur les terrasses, au milieu de l'agglomération féerique des tourelles, des cheminées dentelées et des coupoles, où le croissant de Diane, sous la crudité du ciel, mettait comme un reflet de poésie orientale, l'enchantement commença. Au centre, le belvédère s'élevait, supportant le campanile coiffé de la gigantesque fleur de lis, haute de deux mètres, – plus grande qu'un homme qui serait très grand, — fit observer le gardien, sans attacher un sens philosophique à sa remarque. Dubourg, qui admirait tout sans réserve, déclara que c'était un conte des Mille et une Nuits. Malene ne se lassait pas de se promener le long des galeries, d'où l'on pouvait examiner de près les merveilleuses découpures des fenêtres, brodées à jour comme des collerettes de femmes. Gaston ne parlait plus, courant d'un détail à l'autre, grisé de la légèreté de l'air et de la souveraine beauté des choses.

On redescendit enfin. Dans la voiture, Dubourg félicita sa femme de la « bonne pensée qu'elle avait eue en organisant cette promenade ». Gaston regarda Malène à la dérobée, se souvenant qu'elle avait attribué à Dubourg l'idée de visiter Chambord « tous les trois ensemble, un matin ». Mais Malène, les yeux fixés au loin sur le paysage, ne sourcilla pas. Au bout d'un moment, comme on contournait Saint-Dyé avant de prendre la longue montée de Ménars, Dubourg quitta la voiture pour marcher en avant; il voulait fumer et se dégourdir un peu les jambes, car il engraissait trop et son médecin lui avait ordonné l'exercice. Gaston se mit à sa place, sur l'invitation qu'il lui en fit.

Les chevaux allaient au pas très lentement. Tout autour le pays s'étendait triste, le fleuve d'un côté, la plaine de l'autre, le clocher étroit de Saint-Lubin, le clocher trapu de Cour-surLoire, et enfin le château de la Pompadour, là-bas, derrière l'épaisse frondaison des arbres. Gaston éprouvait un singulier sentiment, mélange de malaise et de bien-être; il s'était dépouillé de son indifférence, et sentait plus aiguës maintenant la douleur comme la joie de vivre. Tout à coup quelque détail du paysage, la silhouette d'un saule singulièrement tordu de l'autre côté de l'eau, lui rappelèrent la route faite pour aller à Beaugency. Sa mère! La plaie de son cœur se rouvrit; il pleura. Malène le vit et ne s'en étonna point. Tendrement elle lui coucha la tête sur son épaule; elle le tutoya, comme elle l'eût fait pour son propre enfant. Et elle trouvait des mots compatissans à lui dire pendant qu'il se soulageait à verser des larmes dans sa poitrine : « Mon cher petit Gaston, pauvre petit ami, pleure, cela te fera du bien! Je comprends tout ton chagrin ; mais je suis là pour te consoler. » Et lui s'attendrissait davantage, à sentir sur son front la tiédeur du souffle de la femme, à se laisser bercer par le câlinement de ses paroles. Il murmurait à son tour : « Malène! oh! Malène! » oubliant qu'il ne l'avait plus appelée ainsi depuis bien longtemps, depuis qu'elle avait cessé de lui appartenir.

Un coup de fouet du cocher enveloppa les chevaux, qui partirent au grand trot à la descente. De loin, on aperçut Dubourg, comme un gros point noir, immobile; il était assis au bord de la levée, regardant paisiblement couler le fleuve.

III

Est-ce que ses mauvaises pensées allaient lui revenir? Est-ce que Malène reprendrait possession de lui, non plus violemment comme la première fois, mais peu à peu, par infiltrations lentes? Depuis son excursion à Chambord, Gaston traversait une nouvelle phase. Il était actif et remuant, inquiet loin de Mme Dubourg et agité auprès d'elle. Il s'énervait de son silence; et, quand elle lui parlait, il trouvait ses paroles trop banales. Il regrettait presque le temps où des tristesses lui remontaient à fleur de visage et obligeaient Malène à le consoler. Mais l'oubli commençait à se faire sur son deuil autour de lui et même en lui.

Il se préoccupait de savoir si le grand amour qu'il avait inspiré à Malène avait pu se changer en ce sentiment plus calme qu'elle lui montrait depuis son retour. Peut-être lui tenait-elle rigueur de n'avoir pas répondu à son appel, quand elle avait envoyé Dubourg le chercher à Beaugency, et était-ce pour cela qu'elle ne lui faisait plus aucune avance? Comme elle était tranquille maintenant, et naturelle avec lui! Pourtant il y avait des instans, rapides comme l'éclair, où il croyait sentir passer entre eux quelque fugitive étincelle de leurs ardentes caresses d'autrefois. Oh! ces caresses, aussi brûlantes que le feu, était-il possible que Malène les eût oubliées ? Lui, au contraire, y pensait davantage, à mesure qu'elles devenaient plus lointaines. Il avait beau s'en défendre, elles se représentaient à lui comme un troupeau de sirènes; elles avaient des yeux qui le regardaient, des mains qui le touchaient, une voix qui l'appelait; elles étaient la tentation sous toutes ses formes, ensorcelantes et brutales, prometteuses et chimériques; ses rêves en étaient hantés; puis des insomnies lui vinrent, où plus dangereusement elles l'assaillirent. Il passait des nuits entières avec elles, ne cherchant même plus à les combattre; elles remplissaient son cerveau et se coulaient, vivantes, dans ses artères. Alors il appelait Malène de toute la force de son désir.

Un soir il alla à Tours, avec l'espoir de guérir son mal ou de l'oublier. Il erra le long de la rue Nationale jusqu'au pont et revint sur ses pas en regardant autour de lui. De bons bourgeois se promenaient, tenant le milieu de la chaussée, leurs enfans en brochette devant eux. Quelques jeunes gens, la cigarette aux lèvres, causaient à voix haute, en faisant des moulinets avec leurs cannes. Il emboîta le pas derrière eux et machinalement les suivit. Bientôt il se trouva dans une salle que remplissaient bruyamment des airs de quadrille. De petites ouvrières, — des grisettes comme la province en conserve encore, - s'essayaient à danser le « chahut » et à décoiffer d'un coup de pied les hommes. Gaston se tint à l'écart et bientôt écæuré ne tarda pas à sortir. Décidément il n'était pas fait pour ces banales distractions. Maintenant toute son ardeur était tombée. Il rentra à l'hôtel et dormit si bien qu'il se crut délivré de ses hantises.

Mais il en fut repris aussitôt qu'il eut revu Malène. C'était elle la tentatrice qui l'enveloppait de ces effluves démoniaques. Il la détestait passionnément. Il allait jusqu'à taxer d'hypocrisie l'affection qu'elle lui témoignait; car enfin il était impossible qu'elle ne devinât pas à quel point elle le faisait souffrir. Quand il la regardait, elle devait bien voir dans ses yeux la supplication ardente qu'il y mettait; alors elle avait une façon de lui dire : « Ce cher petit Gaston! » avec une intonation protectrice qui le jetait hors de lui. Il n'était plus un enfant pourtant, bien qu'il fût plus jeune qu'elle. Il avait presque vingt-cinq ans, une longue moustache et l'allure cavalière d'un homme. Pourquoi s'obstinaitelle à le torturer?

Ah! s'il s'était écouté, il s'était laissé aller à son entraînement ! Mais sa timidité, les délicatesses qui étaient en lui, le retenaient, malgré la violence de son sang; il attendait d'elle un signe, un mouvement d'émotion, qui lui permit de l'étreindre sans être grossier et brutal. Malheureusement, elle avait repris son masque.

Était-ce coquetterie ou indifférence? — Et elle ne le regardait plus jamais, jamais, comme autrefois, de ses yeux chargés de lueurs magnétiques, phosphorescentes, qui promettaient tout et qui permettaient de tout oser.

IV

Il s'était décidé cependant. Un jour qu'il se savait pour longtemps seul avec elle, il lui avait pris la main et l'avait couverte de baisers fous; et, comme elle se laissait faire en souriant, il avait prolongé ses baisers sur ses poignets nus, aussi haut que l'étoffe l'avait permis. Alors elle l'avait arrêté; elle lui avait résisté, avec des paroles de sagesse prononcées mollement, d'un accent voluptueux qui en démentait la signification : « A quoi bon recommencer les folies d'autrefois ? Ne valait-il pas mieux rester amis tout simplement? On souffre trop après, quand on est obligé de se séparer. Elle avait peur de son cæur, peur d'elle-même et de lui. Elle s'était juré de ne plus se laisser aller à cet amour trop violent, qu'il lui avait inspiré tout de suite; elle était calme à peu près maintenant, elle voulait le demeurer encore. » Mais Gaston voyait le mensonge sortir de ses lèvres. Il n'écouta pas ces raisons faites pour être combattues par des protestations et des promesses.

A partir de ce moment, ils ne se cachèrent plus leur joie de s'appartenir. Dubourg venait justement de s'absenter pour aller passer une semaine à Paris. Ce fut pour eux huit jours de fête. Sous prétexte de mieux surveiller les affaires que Dubourg lui avait confiées, Gaston ne quittait plus la maison; mais c'était auprès de Malène qu'il restait. S'être contenu si longtemps en face d'elle, qui avait feint d'ignorer son désir, doublait le bonheur qu'il ressentait à la tenir longuement pressée contre lui. Il avait perdu l'équilibre de ses facultés, et ne pensait plus qu'à l'amour. En réalité, c'était maintenant seulement qu'il en connaissait toutes les jouissances. Sa première possession de Malène avait toujours été incomplète, troublée par d'incessans remords; à présent, il oubliait tout, il sacrifiait tout pour elle. Jamais non plus il n'avait su voir entièrement sa beauté. Elle avait le corps, fait pour le plaisir, des femmes qui n'ont jamais été mères; elle était grasse sans lourdeur, et conservait la ligne moelleuse et ferme d'une belle statue de Praxitèle; sa tête reposait sur un cou arrondi, délicieusement flexible; rien n'était plus voluptueux que le dessin de sa nuque, au-dessus de ses épaules retombantes et pleines; sa gorge, placée juste à la hauteur des aisselles, se soulevait avec la fierté du marbre, et ses hanches avaient aussi la courbe orgueilleuse que le ciseau des artistes prête à l'Astarté, dont les flancs recèlent toute la volupté du monde. Gaston ne se lassait pas de la regarder, de l'admirer, de la vouloir. Par momens il ne croyait pas à son bonheur et il l'en remerciait avec une reconnaissance émue. Un soir, il lui demanda si c'était pour ne pas le chagriner qu'elle avait refusé d'aller à Paris. « Non, c'est pour moi-même! » lui avait-elle répondu; puis elle l'avait embrassé sur les paupières : « Grand enfant, est-ce que j'aurais pu m'éloigner de toi? »

Mais Dubourg revenu, leur intimité en fut dérangée aussitôt. Malène reçut son mari avec une amabilité qui augmenta la rage furieuse de Gaston. Pendant plusieurs jours, il ne put la voir seul à seule; et, pour comble, la saison de la chasse étant finie, il n'avait plus aucune occasion prochaine de revivre les heures dont le souvenir l'accompagnait partout. Malène inventa autre chose pour qu'ils pussent se retrouver ensemble. Elle lui donnait rendezvous dans quelque endroit éloigné, puis elle allait l'y rejoindre. C'était tantôt à l'entrée de la forêt, tantôt dans le faubourg de Vienne, au delà du pont. Elle lui prenait le bras, et ils marchaient droit devant eux, serrés l’un contre l'autre, tout en se dévorant de baisers. Quelquefois ils s'amusaient à entrer dans une auberge où étaient attablés des paysans; ils s'asseyaient et se faisaient apporter de la crème toute fraîche de Saint-Gervais, qu'ils mangeaient en de petits pots de grès avec des cuillers d'étain. Gaston souffrait pour Malène, si raffinée, de la rusticité de ces goûters improvisés'; mais elle en riait, trouvant tout charmant et délicieux. Pour rentrer, ils cheminaient ensemble le plus longtemps possible, profitant de la tombée du jour qui les préservait d'être reconnus. Mais, arrivés en ville, Gaston essayait de protester, il voulait prendre un autre chemin qu'elle, il avait peur de quelque rencontre. Un jour, comme ils revenaient tous deux des Hautes-Granges, il crut apercevoir Éliane et sa mère qui longeaient la rue du Bourg-Neuf, et brusquement il voulut quitter Malène; mais elle le retint, presque fâchée, en lui demandant s'il avait honte d’être en sa compagnie; alors il céda et elle se sus

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