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Il y avait en effet cinq semaines à présent qu'Amatifou avait succombé, cinq semaines qu'à ces horreurs en avaient succédé d'autres, que des massacres se répétaient tous les jours, et que deux cents esclaves déjà, dans l'épouvante des sacrifices, étaient allés tenir à leur maître une compagnie sans fin. Rien n'en avait transpiré à la côte et dans la crainte d'une intervention du gouverneur français, on avait, ce jour-là même seulement, répandu le bruit dans Assinie qu'Amatifou venait de mourir.

Derrière les assistans de marque, en longues files noires s'alignait la famille du défunt; elle entourait, assis sur l'escabeau national, tout seul dans cette hautaine attitude qui marque chez tous les peuples les races royales, avec l'aspect silencieux de son visage impénétrable, Akassimadou, le fils de sa sœur, héritier du trône agni, et que le vertige du sang gagnait déjà. Quant aux bascôtés du quadrilatère, ils regorgeaient d'une foule bariolée et hurlante.

Le soleil, déclinant au delà des forêts, faisait ruisseler ces faces convulsées de frénésie, inondait d'une lueur violette et d'or les murs de pisé; de larges taches rouges marbraient le sol argileux de la cour; un monceau de bouteilles brisées s'élevait à côté de chaque personnage et l'odeur, violente de l'alcool exaltait toutes les têtes.

Un grand cri s'éleva de la foule quand on fit entrer la dernière fournée des esclaves.

Il y en avait six. Les trois premiers étaient des captifs mâles, les autres, des femmes, toutes jeunes, presque des enfans. Ils s'avançaient en file indienne, tout nus, les mains liées derrière le dos, les traits résignés, les yeux attachés au sol. Les hommes avaient, aux coins de la bouche, les trois balafres en éventail qui marquent la race soudanaise des Bambaras. Pour prolonger le plaisir, on en retint cinq à l'écart; le premier, seul, pénétra dans l'enceinte humaine. Il allait, les jambes fléchissantes, la poitrine rentrée, grelottante, les épaules à vif; un nègre colossal courait derrière lui, une trique à la main. On le forçait ainsi à côtoyer ce cordon de bourreaux devant lequel d'autres, avant lui, avaient marqué déjà leur piste de sang. Effaré d'angoisse, il prenait sa course comme un fou, s'arrêtait soudain, repartait en claquant des dents; et, chaque fois au passage, toutes ces mains sournoises, allongeant vivement un machete, un épieu, une arme quelconque, l'accrochaient, le piquaient, le déchiraient d'une entaille profonde. Quand le coup était bien porté, toute l'assistance trépignait; une joie délirante soulevait les poitrines, tandis que le condamné, dégouttant de sueur et de sang, avec un hurlement atroce, s'enfuyait en boitant comme une bête blessée, laissant derrière lui une longue traînée pourpre.

Enfin, haché, déchiqueté, couvert de lambeaux qui retombaient sur ses hanches, ayant presque perdu l'apparence humaine il s'affaissa en buttant, le front en avant, s'écroula à terre, replié sur lui-même. Les coups mêmes n'arrivaient plus à le relever; de temps à autre seulement, un grand soubresaut faisait frissonner toute cette chair pantelante. Alors on vit s'approcher, en se dandinant, les jambes écartées, un grand gaillard qui brandissait un machete fraîchement affilé. Longtemps sa main, tremblante d'ivresse, la plongea, poussée et ramenée à la façon d'une scie, dans le cou du supplicié. Mais l'atroce victime se débattait, avec des bonds violens de droite et de gauche; son sang inondait le bourreau ; puis, soudain, masse inerte, elle se détendit tout de son long, retomba, immobile à jamais. Les autres esclaves, dont c'était le tour, contemplaient hagards, tremblant de tous leurs membres et redoublant de cris.

Deux d'entre eux, pourtant, furent jetés tour à tour à ces mêmes tortures et achevés pareillement. Il n'en restait plus maintenant que trois à faire mourir — les trois femmes — et dont on se promettait plus de plaisir encore.

L'avant-dernière avait quinze ans. C'était une belle enfant, déjà forte comme une femme et qui sanglotait de désespoir. Des pleurs coulaient le long de ses joues, jusqu'à la pointe de ses seins d'où ils tombaient lentement vers la terre. Elle avait tant crié les mêmes syllabes rauques indéfiniment, que tous les sons s'arrêtaient dans sa gorge; et son jeune corps frémissait, secoué d'une douleur si affreuse que ses bourreaux eux-mêmes en étaient agacés. Rien au surplus, ni la touchante fragilité de son destin, ni ses formes gracieuses, n'était capable de les désarmer, et elle attendait à présent la minute suprême avec la certitude affolée que plus rien ici-bas ne l'y pourrait soustraire.

Tout à coup, comme un vent mystérieux venu on ne sait d'où, une rumeur grossissante courut sur cette foule; un brouhaha indescriptible envahit la féroce assemblée; en un clin d'œil, chacun fut debout, disparut furtivement. Tout s'évanouit, jusqu'au sang même répandu à terre, jusqu'aux trois esclaves qui attendaient leur tour; il se fit un grand silence; les ombres s'allongeaient sur la cour, le soleil brillait plus doré, entre les hauts bananiers : et brusquement l'on vit entrer un homme vêtu de blanc, un Européen, qui, les poings tombans, d’un pas sonore, s'avançait à travers le quadrilatère des cases.

Une foule grouillante, avide de curiosité, le suivait. D'abord il lança autour de lui un regard circulaire, comme intrigué, comme si quelque détail lui semblait suspect, mais bientôt rassuré sans doute, il continua à marcher vers la véranda de palmes sèches à l'ombre de laquelle Akassimadou était resté. Et deux hommes étant venus de sa part déposer lourdement, aux pieds du chef nègre, une caisse de champagne, entre le blanc et son hôte royal, tout seuls face à face, aussitôt, par interprètes, le dialogue suivant s'engagea :

Tu es le roi de Krinjabo? Je suis heureux de te voir. Et ta santé est bonne, je pense?

Merci. La tienne aussi, probablement. Mais toi-même, comment t'appelles-tu ?

Le capitaine Jacques Story. - Peux-tu me dire ce que tu viens faire à Krinjabo?

Te saluer, visiter les pays voisins où l'on trouve de l'or, te demander une queue d'éléphant comme sauf-conduit pour y pénétrer.

Parfaitement. C'est entendu; je te l'enverrai demain avec un porte-canne.

Merci donc et au revoir. · Au revoir. Et le capitaine Jacques, – tous les blancs en pays noir sont capitaines,-s'en retourna lentement chez lui, par le même chemin qu'il était venu. Sa tente était dressée à l'entrée du village, au bord de la mélancolique avenue d'acajous et de cocotiers qui conduit de Krinjabo à l'embarcadère de la rivière Bia. L'endroit était tout ombragé, tout charmant. Des singes y secouaient du haut des cimes, en s'enfuyant, les escarpolettes des lianes; des oiseaux, d'un bleu merveilleux, y passaient en éclairs à travers le feuillage acéré d'éclatantes fleurs, rouges, violettes et azurées. Et le soir, en tombant, y ramenait, avec la chaude chanson d'amour des cigales, comme un petit coin rêveur et flottant d'ombre de France.

C'était après souper, dans la frèle maison de toile à la porte

hermétiquement close de toutes ses willères. Une veilleuse éclairait, droite et gaie, ce minuscule home. Elle semblait, elle aussi, regarder en silence un portrait que le voyageur, accoudé devant elle, au bord de son lit de camp, contemplait, immobile, le front dans ses mains. Et la photographie, sous sa lueur, s'éclairait - était-ce illusion? — d'un indéfinissable sourire. Elle régnait vraiment, cette superbe fille brune, à l'opulent décolletage, au regard de velours, profond et hautain comme celui d'une patricienne de Venise. Les narines palpitaient au-dessus de la bouche sinueuse et passionnée Une aigrette de diamans tremblait à sa lourde chevelure. Et sur la marge, au bas du portrait, se lisait cette variante d'un vers :

Vous qui passez, songez à moi, car je demeure...

Avec ce nom : Claudia Préault.

La nuit était profonde au dehors, lourde d'orages prochains, et sur l'étoffe transparente de la tente, Jacques Story pouvait voir, par instans, en relevant la tête, les éclairs promener leur large lueur violâtre. Il écoutait, l'oreille presque inquiète, le cri grandissant, effroyable, d'un aïhua éloigné; la vibration énervée des insectes montait de toutes parts; déjà le premier souffle de la tornade secouait longuement le bouquet de plumes des cocotiers, dans l'ombre électrique et chaude. Les yeux du voyageur revenaient invinciblement, des noires silhouettes immobiles tachant le plafond de toile, à l'impassible figure évoquée devant lui, à ce front haut et grave, à ce coup d'eil souverain, à cette marge blanche...

Songez à moi, car je demeure...

Quand un frôlement singulier agita précisément la tremblante porte, effort caressant et brutal, rampement amorti de quelque chose qui se trainait. D'un bond fébrile, Jacques se trouva debout, décrochant son revolver pendu au mât de la tente. Était-ce quelque bête des bois, quelque python, un caïman égaré, une créature en détresse, le tâtonnement d'une main criminelle?

Qui va là? fit-il, la voix étranglée.—Rien ne lui répondit, mais le bruit étrange cessa un instant. — Allons, qui est là ? répéta-t-il plus impatiemment. De nouveau, sous une secousse déterminée, la porte tirée en arrière se tendait, allait céder, les ceillères s'arrachaient. Il braqua l'arme, prêt à faire feu. Mais en même temps, au ras du sol, soulevant péniblement la toile, une tête apparaissait enfin, une tête étonnée, jeune, presque jolie, avec deux grands yeux, sombres et sourians, et des joues rondes, enfantines, où de grosses larmes avaient coulé.

Jacques rejeta joyeusement son revolver sur le lit de camp. Sa surprise, son charme égayé, étaient extrêmes. Maintenant une petite femme tout entière était là, debout devant lui, un peu gauche, un peu émue, elle aussi, de se retrouver là, mais bien modelée dans ses quinze ans précoces, le pagne rouge drapé sur l'épaule, les pieds parallèlement écartés.

Certes, en une lumineuse seconde il avait compris, il souriait... et sa vanité intime, celle qui n'abandonne jamais l'homme le plus raisonnable, le plus froid, se rengorgeait, un peu flattée, tout au fond même de cet hommage amoureux d'une noire. Mais pour prolonger un instant de plus le piquant agréable de l'incident, il lui demanda, très doucement, en la prenant par la main :

Eh bien, qui es-tu donc et que viens-tu faire ici? Pour toute réponse, ce furent quelques syllabes confuses, inintelligibles. Il reprit :

Toi ne comprends donc pas? Toi ne parle pas français ? Alors, tout en bredouillant à nouveau une kyrielle d'incompréhensibles onomatopées, elle eut le geste nègre, si naïf, des deux mains qui se joignent pour claquer l'une contre l'autre et retombent ensuite pendantes, abandonnées, le long du corps, dans une mimique puérile d'impuissance, d'ignorance, de fatalité. Il était inutile de continuer.

Mais, comme il avait cessé de l'interroger, à présent elle repartait d'elle-même, à perte de vue, en d'interminables explications. D'un signe négatif du doigt, Jacques l'interrompit. Elle se tut, comprenant à son tour. L'interprète était allé coucher au village, dans quelle case? à la merci, peut-être, de quelque hospitalité galante? On ne pourrait s'entendre que le lendemain. Mais Jacques, à présent, songeait, intrigué : qu'allait-elle bien faire ? Oh! ce fut très simple. Déjà, tranquillement, sans hésitation, comme obéissant à un plan mûrement combiné, elle s'étendait toute seule, d'elle-même, roulée dans son pagne, au long de la terre, et gauchement, d'une manière compliquée, entre les pieds de la petite table. Il s'était donc trompé! Sans doute, elle ne demandait qu'une simple protection temporaire, un asile, un abri, oh! très égoïste, très chaste, contre quelque péril imaginaire. Tout

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