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paragraphe de la force armée. C'est qu'en effet quelque chose de la France révolutionnaire passe ici à l'empire qu'on appelle encore autocratique et despotique, comme s'il était à jamais gouverné par Ivan le Terrible. La Russie nous doit cette loi d'égalité et de justice, et cela vaut mieux que notre argent dont nous sommes devenus si fiers.

Pense-t-on que cet emprunt imposé du dehors ait rien troublé dans l'évolution propre de la nation qui empruntait? L'obligation du service militaire universel convenait si bien à l'esprit russe que le peuple l'a tout de suite dénommée la loi cosaque ; il trouvait dans son vocabulaire le plus familier une locution toute prête pour caractériser un changement si opportun et si normal.

V

A peine les devoirs de société sont-ils moins impérieux, par ce temps de carême, que les devoirs professionnels; on se réunit dans des buts de bienfaisance, on s'amuse par charité. Une loterie de la Croix-Rouge se prépare au club des marchands; c'est pourquoi l'étendard de la convention de Genève flotte à l'entrée même du club ou s'attache au balcon de la Société économique des officiers. En vain la croix du Christ avait-elle prétendu être un signe de paix universelle; ce n'est qu'en devenant guerrière et sanglante qu'elle est devenue internationale.

Les lots sont encore pêle-mêle dans la salle de bal, carrée, haute et claire; des colonnes stuquées l'entourent d'un péristyle, une galerie la couronne à l'étage. Pas un ornement de couleur sur cette architecture blanche, si ce n'est, à hauteur des balcons et des lustres, le nécessaire portrait de l'Empereur.

Le cheval, la vache à lait qu'on pourra gagner avec un seul billet de vingt-cinq kopeks n'ont pu trouver place ici; ils sont simplement mentionnés sur des affiches.

On met les plus gros objets aux places d'honneur; c'est que le peuple cède au désir des choses plutôt qu'il n'apprécie les chances de les atteindre ; joueur naturel, il obéit à cette force bien difficile à réduire en formules, quoique Laplace s'y soit essayé, à l'espoir.

Des gendarmes défont les caisses, transportent les meubles; des jeunes femmes attachent à chaque chose une étiquette; une poupée offre son numéro en étendant la main: un bouledogue

TOYE CXL.

1897.

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porte le sien dans la gueule. Des sous-lieutenans du régiment François-Joseph, bien élevés, parlant français, pourvus de ces qualités mondaines propres en tout pays aux officiers de cavalerie et si jeunes, si heureux de vivre, travaillent aux étalages; le colonel les surveille lui-même; assis sur un lavabo, il joue de l'harmonium.

Bien que la Société de la Croix-Rouge soit en Russie d'utilité publique, chaque communauté qui se fonde et fonde une clinique ne doit compter que sur elle-même; ses ressources de fonds ne lui suffisant pas, elle a recours ans petits moyens. Des enveloppes timbrées d'une croix rouge, vendues par le secrétaire de l'étatmajor, le dévoué Ivan Stépanovitch, jouissent de cette vertu qu'une carte jetée à la poste sous une de ces enveloppes équivaut à une visite de Pâques ou de Noël. La loterie est une autre source de revenus aléatoires. Mais vraiment il serait injuste que l'argent manquât à ces nobles femmes alors que ni la bonne volonté, ni le savoir médical, ni l'infatigable dévouement ne leur font défaut. Les voici mêlées aux jeunes filles, aux officiers; elles circulent et causent avec cette légitime aisance, signe de la valeur personnelle. Alors que chez nous les religieuses hospitalières mettent au service des pauvres gens une obéissance toute monacale et, dans leur costume même, dans la rigidité de leurs guimpes aux contours géométriques, trahissent la rigueur d'une règle ecclésiastique, celles-ci avec leur costume de grisette, leur tablier blanc marqué de la croix rouge, leur béguin envolé par-dessus la coiffure, disent assez qu'un sentiment purement humain a seul fait d'elles les sours des soldats.

Et ce soir même, au sortir d'une conférence tenue à l'étatmajor sur les dernières maneuvres autrichiennes, il faut courir au théâtre où l'on donne des Tableaux vivans. Spectacle de bienfaisance et rendez-vous de société; la scène déborde dans la salle; des figures grimées paraissent par momens au fond des loges. Le rideau se levant tantôt sur un épisode de la vie de l'Ukraine et tantôt sur l'évocation de quelque légende populaire, toute la salle goûte des réminiscences pastorales ou littéraires desquelles je n'attrape rien; mais je peux dire qu'un wil d'Occident est bien aise d'apercevoir enfin autre chose que des pelisses, des chinèles et des touloupes; que dans cette soirée vertueuse il s'adonne au péché d'aimer la forme libre, le geste gracieux, les visages clairs et les costumes éclatans. Par tout ce que réveillent ces courtes apparitions après un long jeûne artistique, on le voit avec évidence, qu'il n'est au fond d'autre beauté que l'humaine et que tout ce que nous aimons nous est venu de .

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Comme je rentre vers une heure, le téléphone m'appelle pour souper chez Wladimir Mikaïlovitch. Les auditeurs de la conférence sur les manceuvres d'Autriche se retrouvent là autour des tables de vint. Tous appartiennent à l'état-major général, cette élite qui ne se mélange pas volontiers au reste des officiers.

Je me mêle à eux, étonné encore de leurs formules, car quand je leur demande : « Comment vous portez-vous ? » Ils me répondent : Rien, grâce à Dieu. Les Russes n'aiment pas à s'avouer en parfaite santé. Un colonel de mon âge, qui me considère déjà comme au service de Russie, me vante dans le plus pur français « l'homme éminent qui est à notre tête, » Un capitaine me demande, en langage franco-russe, comment nous résolvons cette question théorique, de l'emploi d'une réserve dans le combat de cavalerie; un autre tout songeur et dont les préoccupations présentes ne sont pas militaires cherche simplement au moyen de correspondre secrètement avec une dame qui habite Paris; un autre encore auquel je fais part de mes observations sur le tracé de la frontière et des propriétés que j'attribue au triangle stratégique LoutzkDoubno-Rovno me donne la meilleure des leçons en déclarant qu'il n'entend rien à cela; une seule chose le touche dans la prochaine guerre, l'obligation de quitter sa femme et ses deux petits enfans. Puis, je ne sais comment, la conversation tombe sur les gibiers. M. de Buffon a dû en oublier quelques-uns, car il nous faut une grande heure pour aller de la sarcelle commune aux rares aurochs retirés dans les forêts de Volhynie.

Au dehors, la neige épaisse est toute bleue; de pauvres izvoztchiks attirés par la lumière comme des papillons de nuit attendaient sous les fenêtres. Ils se précipitent vers le perron, nous embarquent, puis leur flottille se disperse sur cette mer blanche. Le mien file avec des Pst! Pst! par la rue Catherine. Au tourner devant la petite église qui est maintenant ma paroisse, nous croisons un étrange équipage. Ce cheval qui s'en va sagement au pas ramène au logis son maître endormi, tombé en avant, tête et bras pendans : un moine en extase dans son prie-Dieu. Une assez juste image de l'homme russe que cet homme à genoux, allant n'importe où.

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des prisonniers turcs ramenés en Russie après la campagne de 1828, les églises, l'université, l'arsenal, les troupes, mécontent qu'on lui rendit les honneurs après le coucher du soleil ou que l'on criât : « Hourrah! » pendant un défilé en ordre cérémoniel. Il terrifiait les moins timides au tonnerre de sa voix et à l'éclat de son regard. « Personne n'osait lui mentir quand il était en colère; même pour éviter la potence, on ne lui aurait pas menti... »

Une de ses visites les plus mémorables, fut pour l'hôpital de Kief. Il savait par une dénonciation que des désordres s'y commettaient; dès lors, à chaque pas fait dans ce coupe-gorge, il avait dans son cæur de justicier la satisfaction de découvrir une malversation nouvelle : derrière une porte dont on ne retrouvait pas la clef et qu'il ordonnait de forcer, le linge infect qu'on venait justement de retirer aux malades; dans un bocal de pharmacie, de la quinine mêlée de craie... Traînant derrière lui le personnel consterné et silencieux, il arrivait de la sorte à la cuisine, où le majordome, un vieux feldwebel décoré de Saint-Georges, présidait justement à la distribution. L'Empereur, prenant au hasard un pain sur la table et le rompant, y trouvait... — Je ne sais s'il en est en France comme en Russie, poursuivait ici le narrateur, mais chez nous n'y eût-il qu'un soldat ignare dans un bataillon de mille hommes, un cheval rétif dans un régiment de cavalerie, un seul charançon dans cent rations de pain, que l'Empereur mettrait au hasard le doigt juste sur le soldat, sur le cheval, ou sur le charançon.

Qu'est-ce que cela ? cria Nicolas Pavlovitch de sa voix tonnante. Le premier docteur regarda l'insecte sans oser répond puis, soit trouble d'esprit, soit habitude de se décharger sur quelqu’un, il le passa au second docteur, qui le remit de même au troisième, ainsi de suite jusqu'au feldwebel.

Qu'est-ce que cela ? répéta l'Empereur, d’un ton plus élevé encore qui fit frémir ce vieux soldat et tressauter sur sa poitrine sa croix de Saint-Georges.

- Sire, répondit-il résolument, c'est un grain de raisin.

Et, se dévouant pour l'honneur de sa cuisine, il fit disparaître sous ses dents loyales la pièce à conviction.

Vous le voyez, Patrik Veniaminovitch, concluait ici le conteur, ce feldwebel était le seul militaire dans cette bande d'apothicaires...

Nous arrivons de la sorte à l'entrée du village et trouvons là

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