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teur. » Il le dirait sûrement, d'autant mieux qu'il détestait Henriette.

Éloi Madiot n'avait plus que cette seule pensée. Et les jours fuyaient, avec une rapidité effrayante. Il était averti du transport d'Antoine de la prison de la Roche-sur-Yon à celle de Nantes, puis de la date probable de l'audience. Enfin il recevait une citation à comparaître, comme témoin à décharge, le 27 février, à une heure de l'après-midi.

Henriette, quelques jours après l'arrestation d'Antoine, avait écrit à Mme Lemarié : « Vous comprendrez, madame, que je ne puisse plus aller vous voir, m'exposer à rencontrer chez vous M. Lemarié. Malgré tout, je ne serais pas seur, si je n'étais portée à défendre mon frère, et si je ne souffrais pas, comme je fais, de la peine terrible dont il est menacé. Je n'oublierai pas la bonté que vous avez eue pour moi, et je suis toujours, madame, votre respectueuse et dévouée — Henriette Madiot. »

Elle attendait, elle aussi, dans l'angoisse, obligée de taire ses pensées, et de travailler sans goût, sans cette fraicheur d'imagination que bien souvent ses camarades lui avaient enviée. Lorsqu'elle passait sur le quai, pour se rendre à l'atelier, elle voyait, dans son armature d'échafaudages, la coque de la chaloupe d'Étienne. Déjà, sur les membrures courbées, des ouvriers fixaient les planches. Elle se disait qu'il faudrait peu de temps encore, pour que le bateau fût achevé. Les coups de marteau qu'elle entendait lui sonnaient dans le cæur. Et deux dates s'approchaient pour elle, qu'elle redoutait également : celle du jugement d’Antoine, et celle du départ d'Étienne.

XXVIII

A l'extrémité de Nantes, vers l'est, une rue s'ouvre, toute neuve, entre deux murs blancs, celui du quartier de cavalerie et celui de la prison militaire. Triste fin de faubourg. Personne ne passe là, que des gens de corvée, commandés par le métier, soldats, maraîchers, laitiers, officiers de service. Le pavillon de la prison fait l'angle de la rue, à gauche, continué par un bâtiment bas, qui est la salle du conseil de guerre où Antoine Madiot va être jugé. Puis le mur file, droit, aveuglant de blancheur, vers les terrains vagues et la campagne.

Il est une heure. A l'intérieur de la salle, on n'entend que la conversation à demi-voix d'une douzaine de soldats assis sur les bancs qui font le tour des murs, dans la partie réservée au public. Ils causent, le fusil entre les jambes. Le sergent qui commande le piquet ne dit rien; il considère alternativement, du même air bourru qui tient ses hommes en respect, ses souliers merveilleusement cirés et les rideaux d'un rouge sombre, couleur de sang jeune et riche, qui pendent aux fenêtres. Il pense au beau temps, et à la chance qu'a eue un de ses camarades d'obtenir la liberté depuis midi jusqu'au soir. La salle est presque jolie sous ces reflets de soleil. Les lambris de chêne ciré luisent tout autour. Au delà de la balustrade qui sépare la salle en deux moitiés, deux tables surélevées, tendues de drap bleu, portent une ligne de clous dorés qui égaient l'espace. La plus grande, barrant le fond, est la table du tribunal; l'autre, perpendiculaire, le long de la rue, est celle du ministère public et du greffier.

Une heure et demie. Les vitres tremblent au passage d'une voiture. Plusieurs chevaux de selle s'arrêtent dans la rue, invisibles. Les soldats écoutent le pas des officiers qui mettent pied à terre. Un sabre a dû frapper le granit du trottoir. Un silence absolu règne maintenant dans la salle, où il n'y a pas de public. Les soldats se sont levés, rangés en ligne, face à ceux qui vont venir. Deux officiers entrent, une serviette sous le bras: un jeune lieutenant d'infanterie, rose et blond, que l'on devine aimable et bon vivant, et l'officier d'administration qui tiendra la plume. Ils disposent leurs papiers sur la plus petite des tables, et ils attendent les juges.

Il y a là quatorze hommes, et pas une pensée n'est préoccupée du sort d'Antoine Madiot. Il n'aura pas un regard, en arrivant, qui ne lui soit hostile ou indifférent. Le ministère public relit ses premières phrases et ses dernières; qu'il a écrites; le greffier classe des pièces; le sergent et les soldats ne connaissent pas Madiot.

A ce moment, une femme en noir, voilée, hésitante, s'est glissée dans l'auditoire désert. Elle va s'asseoir contre la balustrade de séparation, à l'angle du mur. On voit le sombre de ses yeux à travers sa voilette. Celle-là pense à Antoine, pour tous ceux qui n'y pensent pas.

- Portez armes ! Présentez armes!

Les sept officiers du conseil font leur entrée par la porte du fond. Ils sont en grande tenue. Les plus jeunes ont à peu près

TOME CXL.

1897.

2.

l'âge d’Antoine, des moustaches d'adolescens, des cheveux qu'ils relèvent d'un coup de main en se découvrant, des gants blancs qu'ils posent sur l'extrême bord de la table, à côté du képi galonné, ou du casque dont la crinière tombe droite le long du drap bleu. Ils sont tous graves, quelques-uns avec effort. Ils vont s'ennuyer, parmi ces affaires, toujours les mêmes, qu'ils ont l'habitude et le devoir de juger. Qu'est-ce que ce paquet, affalé contre la boiserie, et tourné obstinément vers la porte par où pénètrent les accusés, la porte de la cour de la prison, que défend un vieux sergent retraité? C'est une fille du peuple, qui n'a que des yeux passables. Alors ils regardent la muraille en face, audessus de la haie des soldats. Et ils s'asseyent, chacun occupant, à droite ou à gauche du colonel qui préside, un rang déterminé par les préséances, officiers d'infanterie, d'artillerie, de cavalerie, un commandant, deux capitaines, des lieutenans.

Marie, pelotonnée dans son coin, ne les avait vus qu'une seconde. Elle fixait une seule chose : la fente, faite d'ombre et de poussière, qui marquait la forme de la porte, en haut. Par là, c'était sa honte, sa vie et son seul amour, hélas ! qui allait entrer. Un homme vêtu d'une toge noire, gros, soufflant, en retard, traversa l'auditoire, et alla se placer derrière une sorte de box à claire-voie destiné à l'accusé. Elle n'y fit pas attention. Quelqu’un le suivait : le vieux Madiot, serré dans sa redingote du dimanche, honteux et digne, son chapeau de soie à la main, n'osant pas s'avancer, et que le sergent fit asseoir de l'autre côté de la balustrade, en face de la table bleue. Marie le reconnut à son pas. Elle épiait l'aube funèbre de la porte, le bruit du bouton de cuivre qu’on allait tourner. Et tout à coup la fente noire s'illumina, s'ouvrit en épée de feu, s'élargit, et donna passage à un homme entre deux gendarmes.

Marie se leva à moitié, un genou appuyé au banc, ne laissant paraitre, au-dessus de la cloison de bois, que le haut de son visage, et le chapeau de feutre avec l'aile dont elle avait enlevé les plumes rouges. Antoine ne la reconnaîtrait peut-être pas ainsi. Il s'avançait, la tête basse, chétif dans sa veste de petite tenue. Marie le trouvait diminué, plus étroit d'épaules qu’autrefois, et comme d'une autre espèce que ceux qui le jugeaient. Tandis qu'il marchait, les officiers l'accompagnaient du regard, les paupières un peu plissées et méprisantes, jusqu'à l'espèce de cage où il s'assit. Un léger frémissement courut entre eux, un signe d'intelligence à peine perceptible : « L'affaire Madiot, la plus grave d'aujourd'hui, un sale type. »

Antoine continuait de pencher la tête, absorbé, n'ayant pas l'air de se soucier de connaître ses juges, ni le public s'il y en avait un, ni la salle où on l'avait conduit.

Le colonel dit : — Levez-vous !

La voix était rude et épaisse. L'homme, grand et fort, sanglé dans sa tunique, le teint rouge, les yeux bleus, les moustaches grises tombantes, était un de ces juges habitués qui ne doutent pas de la culpabilité des accusés qui passent devant eux. Il savait que les instructions étaient soigneusement faites. Il aurait récité le code militaire comme une théorie. Il classait du premier coup d'æil les inculpés d'après leur tempérament : il y avait celui qui ruse, celui qui ment, celui qui menace, et il avait vite fait d'amener à se contredire l'homme qui voulait lutter. Du même ton, il demanda :

Vous vous appelez bien Antoine-Jules Madiot, né à Nantes, ouvrier ajusteur, actuellement sous les drapeaux, au 93° régiment d'infanterie, en garnison à la Roche-sur-Yon?

Avant qu'il eût achevé, un mouvement de surprise fit se dresser toutes les têtes des spectateurs. Antoine Madiot venait de lever les yeux. L'homme n'était plus le même. Ce fut, parmi les officiers et les soldats, un sursaut d'intérêt, comme celui qu'éprouve la foule à l'ouverture du toril, quand le taureau bondit et se révèle bien armé, combatif et puissant. Ces yeux, fixés sur le colonel, étaient d'un gris de métal, durs, sans une nuance d'intimidation. Ils disaient une volonté irréductible, un orgueil que ni les fortes voix, ni les galons, ni la punition assurée n'entameraient. Entre la vie et l'audace qu'ils exprimaient et ce corps d'enfant usé avant de s'être épanoui, il y avait un défaut de proportion saisissant. Une fois de plus, le Breton reparaissait, avec son masque de violence muette et passive. Personne ne pouvait voir au delà. Derrière le masque, dans le secret de l'âme, des larmes coulaient peut-être, mais elles resteraient cachées, à jamais et à tous. Il répondit, sans effort de voix, sans le moindre tremblement :

Oui, mon colonel, c'est moi. La bouche, pâle, demeurait entr'ouverte. On distinguait ses dents blanches. Les paupières ne s'abaissaient pas. Les officiers pensaient : « Il a un regard de forçat. » Marie ne songeait qu'à une chose : « Pourvu qu'il ne me reconnaisse pas! Je lui enlèverais le courage! »

Vous êtes mal noté. Vos chefs vous considèrent comme un indiscipliné, une mauvaise tête. Bien que vous ne soyez au régiment que depuis le mois de novembre dernier, vous aviez déjà quinze jours de salle de police et dix jours de prison, avant ce soir du 25 janvier où vous avez frappé deux de vos supérieurs, le sous-lieutenant de réserve Lemarié et le caporal Magnier. Racontez ce qui s'est passé. Pas un mot de réponse. Antoine, debout, fixement, regardait.

Vous ne voulez pas parler ?... C'est bien. Les témoins parleront. Sergent, introduisez le premier témoin.

Le premier témoin était le caporal Magnier, un paysan déluré, bien nourri, satisfait d'être bien vu de ses chefs, qui s'avança en arrondissant le bras, salua, prêta serment, et dit :

– J'étais monté le premier dans la chambre, au retour du tir. Je mets mon fusil, pour le nettoyer, sur mon lit. J'entends quelqu'un derrière moi, je me retourne, et je vois le soldat Madiot qui jette son fusil à côté du mien. Pour lors, je lui dis : « Emportez vot'fusil, c'est pas vot’chambre. — Si, qu'il me dit. — Non, que je dis, sortez, et vivement. Vot' chambre est au-dessus. » Comme il n'obéissait pas, je le prends par l'épaule. Il résistait, mais il venait tout de même. Ca faisait du bruit. Voilà

que

le lieutenant Lemarié passait dans l'escalier, et qu'il entend le tapage. « Qu'est-ce que c'est que ça? Encore Madiot? » Il n'avait pas plus tôt parlé, mon colonel, que Madiot se jette sur lui et sur moi, lui envoie deux coups de pied dans le ventre, un autre à moi dans la jambe, en criant : « Celui-là, je lui ferai son affaire! » Les hommes l'ont empoigné. Ç'a été fini.

Il était ivre?

A peu près, mon colonel. Il avait bu sur le terrain de manæuvre. A lui, il ne lui en faut pas beaucoup.

Reconnaissez-vous les faits, Madiot ? La voix, sans émotion, répondit :

Oui.

Et à qui s'adressait la menace : « Je lui ferai son affaire ! » au caporal ou à l'officier?

A l'officier, dit le caporal.

Vous en êtes sûr ? - Parfaitement : il avait les yeux dessus.

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