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Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.

Le moine disait son bréviaire:
Il prenait bien son temps ! une femme chantait:
C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait !
Dame Mouche s'en va chanter à leurs oreilles,

Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail, le coche arrive au haut:
"Respirons maintenant ! dit la Mouche aussitôt :
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine.”
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,

S'introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.

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Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait

Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l'argent;
Achetait un cent d'æufs, faisait triple couvée:
La chose allait à bien par son soin diligent.

"Il m'est, disait-elle, facile
D'élever des poulets autour de ma maison;

Le renard sera bien habile
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;
Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable:
J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,

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Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?”
Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.
La dame de ces biens, quittant d'un ceil marri 126

Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari,
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce en fut fait;
On l'appela le Pot au lait.

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Quel esprit ne bat la campagne?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole,127 Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous.
Chacun songe en veillant; il n'est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes;

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi;
Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi ; 128

On m'élit roi, mon peuple m'aime;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant:
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,
Je suis gros Jean

comme devant.

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LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN

VII. 16

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Du palais d'un jeune Lapin
Dame Belette, un beau matin,

S'empara : c'est une rusée.
Le maitre étant absent, ce lui fut chose aisée
Elle porta chez lui ses pénates, un jour
Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour

Parmi le thym et la rosée.
Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.

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La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
"O Dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraitre ?
Dit l'animal chassé du paternel logis.

Holà! Madame la Belette,

Que l'on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les Rats du pays.”
La dame au nez pointu répondit que la terre

Etait au premier occupant.

C'était un beau sujet de guerre,
Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.

Et quand ce serait un royaume,
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l'octroi
A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi."
Jean Lapin allégua la coutume et l'usage:
“Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
“Le premier occupant,” est-ce une loi plus sage?

- Or bien, sans crier davantage, Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.” 180 C'était un Chat vivant comme un dévot ermite,

Un chat faisant la chattemite,181
Un saint homme de Chat, bien fourré, gros et gras,

Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l'agrée.
Les voilà tous deux arrivés

Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : "Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause."
L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,

Grippeminaud, 182 le bon apôtre,
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.

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Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois
Les petits souverains se rapportants aux rois.

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La Mort ne surprend pas le sage;
Il est toujours prêt à partir,

S'étant su lui-même avertir
Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,

Il n'en est point qu'il ne comprenne
Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelque fois
Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse :

La Mort ravit tout sans pudeur ;
Un jour le monde entier accroitra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré,
Et puisqu'il faut que je le die,188

Rien où l'on soit moins préparé.
Un Mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l'heure,

Sans qu'il eût fait son testament,
Sans l'avertir au moins. “Est-il juste qu'on meure
Au pied levé? 184 dit-il; attendez quelque peu:
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô Déesse cruelle !

Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris ;
Tu te plains sans raison de mon impatience:
Eh! n'as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux ; trouve-m'en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose:

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J'aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouie;
Toute chose pour toi semble être évanouie;
Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus;
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.

Je t'ai fait voir tes camarades

Ou morts, ou mourants, ou malades :
Qu'est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?

Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n'importe à la Republique

Que tu fasses ton testament.”
La Mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge
On sortit de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet ;
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
Tu murmures, vieillard! Vois ces jeunes mourir,

Vois-les marcher, vois-les courir
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret:
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

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LES DEUX PIGEONS

IX. 2
Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre:
L'un d'eux, s'ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit: "Qu'allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?

L'absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.

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