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blesses; mais vous devez les aimer et respecter mes larmes, qui viennent d'un caur tout à vous.

“BOILEAU ET LE JÉSUITE"

A MADAME DE GRIGNAN

Aux Rochers, 104 ce dimanche 15 janvier 1690. .. Corbinelli 105 m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me rendait compte d'une conversation et d'un diner chez M. de Lamoignon : 106 les acteurs étaient les maitres du logis, M. de

5 Troyes,107 M. de Toulon,108 le P. Bourdaloue, 109 son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes ; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait à son goût et les vieux et les nouveaux. Le compagnon 110 de Bourdaloue qui faisait 10 l'entendu et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit ? Il ne voulut pas le nommer. Corbinelli lui dit: "Monsieur, je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit.” Despréaux lui répondit en riant: “Ah! Mon- 15 sieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré.” Le Jésuite reprend et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux, avec un air dédaigneux, un cotal riso amaro 111 Despréaux lui dit: "Mon Père, ne me pressez point." Le Père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et, le 20 serrant bien fort, lui dit: “Mon Pére, vous le voulez: eh bien! c'est Pascal, morbleu! — Pascal, dit le Père tout rouge, tout étonné, Pascal est beau autant que le faux peut l'être. Le faux, dit Despréaux, le faux! sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable; on vient de le traduire en trois langues." Le 25 Père répond: “Il n'en est pas plus vrai.” Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou: "Quoi! mon Père, direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu? Osez-vous dire que cela est faux ? — Monsieur, dit le Père en fureur, il faut dis

30 tinguer. – Distinguer dit Despréaux, distinguer, morbleu! distinguer, si nous sommes obligés d'aimer Dieu !” et, prenant Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de la chambre; puis,

revenant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du Père, s'en alla rejoindre la compagnie, qui était demeurée dans la salle où l'on mange: ici finit l'histoire, le rideau tombe. ...

"UN PRINTEMPS"

A MADAME DE GRIGNAN

Aux Rochers, mercredi 19 avril 1690. Je reviens encore à vous, ma bonne, pour vous dire que si

5 vous avez envie de savoir, en détail,ce que c'est qu'un printemps, il faut venir à moi. Je n'en connaissais moi-même que la superficie; j'en examine cette année jusqu'aux premiers petits commencements. Que pensez-vous donc que ce soit que la couleur des arbres depuis huit jours ? répondez. Vous allez 10 dire: "Du vert." Point du tout, c'est du rouge. Ce sont de petits boutons, tout prêts à partir, qui font un vrai rouge; et puis ils poussent tous une petite feuille, et comme c'est inégalement, cela fait un mélange trop joli de vert et de rouge. Nous couvons tout cela des yeux; nous parions de grosses 15 sommes, mais c'est à ne jamais payer,

que ce bout d'allée sera tout vert dans deux heures; on dit que non: on parie. Les charmes ont leur manière, les hêtres une autre. Enfin, je sais sur cela tout ce que l'on peut savoir.

-Lettres inédites de Mme, de Sévigne

à Mme. de Grignan (Campas, 1876).

MADAME DE LA FAYETTE

(1634-1693)

PRINCESSE DE CLÈVES [Mlle, de Chartres has married the Prince de Clèves, whom she esteems but does not really love. At the court, she meets the Duc de Nemours, who conceives for her a love which she soon shares. Fearing to trust herself in these circumstances, she confesses her love to her husband, who, touched by her sincerity, forgives her. Later, tormented by unfounded suspicions, he dies of grief. Mme. de Clèves refuses to marry the Duc de Nemours, and rest of her short life in complete seclusion.)

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"LA CONFESSION DE LA PRINCESSE DE CLÈVES"

Monsieur de Clèves disait à sa femme: “Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris ? Qui vous peut retenir à la campagne ? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude, qui m'étonne, et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous trouve même plus triste que de coutume, 5 et je crains que vous n'ayez quelque sujet d'affliction. — Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air embarrassé; mais le tumulte de la Cour est si grand, et il y a toujours un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du 10 repos. — Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre âge. Vous êtes, chez vous et dans la Cour, d'une sorte à ne vous pas donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien d'être séparée de moi. Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, 15 reprit-elle avec un embarras qui augmentait toujours; mais je vous supplie de me laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie, pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais. — Ah! Ma- 20 dame, s'écria Monsieur de Clèves, votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule, que je ne sais point, et je vous conjure de me les dire.” Il la pressa longtemps de les lui apprendre, sans pouvoir l'y obliger ; et, après qu'elle se fut défendue d'une manière qui aug- 25 mentait encore la curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés ; puis, tout d'un coup, prenant la parole et le regardant: "Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en ai eu plusieurs fois le dessein. 30 Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la Cour. — Que me faites-vous envisager, Madame! s'écria Monsieur de Clèves; je n'oserais vous le dire de peur de vous offenser." Madame de Clèves ne répondit point; et 35 son silence achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avait pensé: “Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que

je ne me trompe pas. - Hé bien! Monsieur, lui répondit-elle

· en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force.

Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la Cour, et que je veux éviter 5 les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la Cour. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne 10 d'être à vous. Je vous demande mille pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent; du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu. Conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi 15 encore, si vous pouvez."

M. de Clèves, était demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il la vit à ses genoux, le visage couvert de larmes, et d'une 20 beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et, l'embrassant en la relevant: “Ayez pitié de moi, vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne, et pardonnez, si, dans les premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous 25 me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais existé. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre ; 30 elle dure encore: je n'ai jamais pu vous donner de l'amour et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte? Depuis quand vous plaît-il ? Qu'a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cæur? Je 35 m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire : j'ai, tout ensemble, la jalousie d'un mari et celle d'un amant. Mais il est impossible d'avoir

Vous avez 5

celle d'un mari après un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne pas me donner une sûreté; il me console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d'un prix infini. Vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. raison, madame, je n'en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée à son mari; mais, madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter. - Je vous supplie de ne me le point 10 demander, répondit-elle; je suis résolue de ne vous le dire pas, et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme. — Ne craignez point, madame, reprit M. de Clèves; je connais trop le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que l'on soit amoureux de sa femme. 15 ... Encore une fois, madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai envie de savoir. — Vous m'en presseriez inutile

ment, répliqua-t-elle; j'ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai fait n'a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que 20 pour entreprendre de la cacher”

Lorsque ce prince fut parti, que Madame de Clèves demeura seule, qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si épouvantée, qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva qu'elle s'était ôté elle-même le cæur et l'estime de 25 son mari, et qu'elle s'était creusé un abime dont elle ne sortirait jamais. Elle se demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein. La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple, lui en faisait voir 30 tout le péril.

Mais quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il fût, était le seul qui la pouvait défendre contre Monsieur de Nemours, elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir, et qu'elle n'avait point trop hasardé. Elle passa 35 toute la nuit pleine d'incertitude, de trouble et de crainte; mais enfin le calme revint dans son esprit; elle trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un mari qui le méritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amitié

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