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vingt et un ans: et ainsi, ayant droit de rompre le jeûne, vous
n'y êtes point obligé.” – Oh! que cela est divertissant! lui dis-
je. On ne s'en peut tirer, me répondit-il; je passe les jours et
les nuits à le lire; je ne fais autre chose.
Le bon père, voyant que j'y prenais plaisir, en fut ravi. . .

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En vérité, mon père, lui dis-je, je ne le crois pas bien encore.
Eh quoi ? n'est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le
peut? Est-il permis de rechercher les occasions de pécher ?
ou plutôt n'est-on pas obligé de les fuir ? Cela serait assez
commode. — Non pas toujours, me dit-il; c'est selon. — Selon 10
quoi? lui dis-je. - Ho! ho! repartit le père. - Et si on rece-

vait quelque incommodité en fuyant les occasions, y serait-on obligé, à votre avis ? — Ce n'est pas au moins celui du père Bauny, que voici, p. 1084. "On ne doit pas refuser l'absolution à ceux qui demeurent dans les occasions prochaines du péché, 15 s'ils sont en tel état qu'ils ne puissent les quitter sans donner sujet au monde de parler, ou sans qu'ils en reçussent euxmêmes de l'incommodité." - Je m'en réjouis, mon père, il ne reste plus qu'à dire qu'on peut rechercher les occasions de propos délibéré, puisqu'il est permis de ne les pas fuir. — Cela 20 même est aussi quelquefois permis, ajouta-t-il. Le célèbre casuiste Basile Ponce l'a dit, et le père Bauny le cite et approuve son sentiment, que voici dans le Traité de la pénitence, q. 4, p. 94. “On peut rechercher une occasion directement et pour elle-même, primo et per se, quand le bien spirituel et temporel 25 de nous ou de notre prochain nous y porte.

Vraiment, lui dis-je, il me semble que je rêve quand j'entends des religieux parler de cette sorte! Eh quoi! mon père,

! dites-moi, en conscience, êtes-vous dans ce sentiment-là ? Non vraiment, me dit le père. — Vous parlez donc, continuai- 30

je, contre votre conscience ?. Point du tout, dit-il. Je ne parlais pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du père Bauny: et vous pourriez les suivre en sûreté; car ce sont d'habiles gens. - Quoi! mon père, parce qu'ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres, sera-t-il devenu permis de 35 rechercher les occasions de pécher ? Je croyais ne devoir prendre pour règle que l'Écriture et la tradition de l'Église, mais non pas vos casuistes. — O bon Dieu, s'écria le père, vous me faites souvenir de ces jansénistes ! Est-ce que le père

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Bauny et Basile Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion probable? - Je ne me contente pas du probable, lui dis-je, je cherche le sûr. — Je vois bien, me dit le bon père, que vous ne savez pas ce que c'est que la doctrine des opinions probables. Vous parleriez autrement si vous le saviez. Ah! vraiment, il 5 faut que je vous en instruise. Vous n'aurez pas perdu votre temps d'être venu ici; sans cela vous ne pouviez rien entendre. C'est le fondement et l'a b c de toute notre morale.

Je fus ravi de le voir tombé dans ce que je souhaitais: et, le lui ayant témoigné, je le priai de m'expliquer ce que c'était 10 qu'une opinion probable. "Nos auteurs vous y répondront mieux que moi, dit-il. Voici comme ils en parlent tous généralement, et entre autres, nos vingt-quatre, in princ. ex. 3, n. 8. “Une opinion est appelée probable, lorsqu'elle est fondée sur des raisons de quelque considération. D'où il arrive quelque 15 fois qu'un seul docteur fort grave peut rendre une opinion probable." Et en voici la raison : "car un homme adonné particulièrement à l'étude ne s'attacherait pas à une opinion, s'il n'y était attiré par une raison bonne et suffisante." — Et ainsi, lui dis-je, un seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser à son gré, et toujours en sûreté. — Il n'en faut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les jansénistes l'ont voulu faire, ils y ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Écoutez Sanchez, qui est un des plus célèbres de nos pères (Som. I. 1, c. 9, n. 7). - "Vous douterez 25 peut-être si l'autorité d'un seul docteur bon et savant rend une opinion probable. A quoi je réponds que oui. Et c'est ce qu'assurent Angelus, Sylv. Navarr. Emmanuel Sa, etc. Et voici comme on le prouve. Une opinion probable est celle qui a un fondement considérable. Or l'autorité d'un homme savant 30 et pieux n'est pas de petite considération, mais plutôt de grande considération. Car, écoutez bien cette raison : Si le témoignage d'un tel homme est de grand poids pour nous assurer qu'une chose se soit passée, par exemple, à Rome, pourquoi ne le sera-t-il pas de même dans un doute de morale ?"

35 La plaisante comparaison, lui dis-je, des choses du monde à celles de la conscience. — Ayez patience: Sanchez répond à cela dans les lignes qui suivent immédiatement: “Et la restriction qu'y apportent certains auteurs ne me plaît pas, que l'au

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torité d'un tel docteur est suffisante dans les choses de droit humain, mais non pas dans celles de droit divin. Car elle est de grand poids dans les unes et dans les autres."

Mon père, lui dis-je franchement, je ne puis faire cas de cette règle. Qui m'a assuré que, dans la liberté que vos doc

5 teurs se donnent d'examiner les choses par la raison, ce qui paraitra sûr à l'un le paraisse à tous les autres ? La diversité des jugements est si grande. - Vous ne l'entendez pas, dit le père en m'interrompant, aussi sont-ils fort souvent de différents avis, mais cela n'y fait rien. Chacun rend le sien 10 probable et sûr. Vraiment l'on sait bien qu'ils ne sont pas tous de même sentiment, et cela n'en est que mieux. Ils ne s'accordent au contraire presque jamais. Il y a peu de questions où vous ne trouviez que l'un dit oui, l'autre dit non. Et en tous ces cas-là, l'une et l'autre des opinions contraires est 15 probable. Et c'est pourquoi Diana dit sur un certain sujet, part 3, t. 4, r. 244: “Ponce et Sanchez sont de contraires avis; mais, parce qu'ils étaient tous deux savants, chacun rend son opinion probable."

Mais, mon père, lui dis-je, on doit être bien embarrassé à 20 choisir alors ! - Point du tout, dit-il, il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée le plus. — Eh quoi! si l'autre est plus probable? –

. Il n'importe, me dit-il. - Et si l'autre est plus sûr?- Il n'importe, me dit encore le père, le voici bien expliqué. C'est Emmanuel Sa, de notre société, dans son aphorisme de Dubio, 25 p. 183: "On peut faire ce qu'on pense être permis selon une opinion probable, quoique le contraire soit plus sûr. Or, l'opinion d'un seul docteur grave y suffit." - Et si une opinion est tout ensemble et moins probable et moins sûre, sera-t-il permis de la suivre en quittant ce que l'on croit être plus prob- 30 able et plus sûr ? — Oui, encore une fois, me dit-il; écoutez Filiutius, ce grand jésuite de Rome, Mor. Quæst. tr. 21, C. 4, n. 128: "Il est permis de suivre l'opinion la moins probable, quoiqu'elle soit la moins sûre. C'est l'opinion commune des nouveaux auteurs." Cela n'est-il pas clair? — Nous voici bien 35 au large, lui dis-je, mon révérend père. Grâces à vos opinions probables, nous avons une belle liberté de conscience. Et vous autres casuistes, avez-vous la même liberté dans vos réponses ? - Oui, me dit-il, nous répondons aussi ce qu'il nous plaît, ou

plutôt ce qu'il plait à ceux qui nous interrogent. Car voici nos règles, prises de nos pères, Layman (Theol. Mor. 1. I, tr. 1, C. 2, $ 2, n° 7): Vasquez (Dist. 62, c. 9, n° 47); Sanchez (in Sum. 1. I, c. 9, no 23); et de nos vingt-quatre (in princ. ex. 3, n° 24). Voici les paroles de Layman, que le livre de nos 5 vingt-quatre a suivies : “Un docteur, étant consulté, peut donner un conseil, non-seulement probable selon son opinion, mais contraire à son opinion, s'il est estimé probable par d'autres, lorsque cet avis contraire au sien se rencontre plus favorable et plus agréable à celui qui le consulte: SI FORTE et illi favora- 10 bilior seu exoptatior sit. Mais je dis de plus qu'il ne sera point hors de raison qu'il donne à ceux qui le consultent un avis tenu pour probable par quelque personne savante, quand même il s'assurerait qu'il serait absolument faux.”

Tout de bon, mon père, votre doctrine est bien commode. 15 Quoi! avoir à répondre oui et non à son choix? On ne peut assez priser un tel avantage. Et je vois bien maintenant à quoi vous servent les opinions contraires que vos docteurs ont sur chaque matière. Car l'une vous sert toujours, et l'autre ne vous nuit jamais. Si vous ne trouvez votre compte d'un côté, 20 vous vous jetez de l'autre, et toujours en sûreté. — Cela est vrai, dit-il, et ainsi nous pouvons toujours dire avec Diana, qui trouva le père Bauny pour lui, lorsque le père Lugo lui était contraire: Sæpe, premente Deo, fert Deus alter opem."

25 Si quelque Dieu nous presse, un autre nous délivre.

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"PENSÉES"

7 A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux; les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.

II Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les

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émeut et les fait naître dans notre cæur, et surtout celle de l'amour: principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées : sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les 5 mêmes effets, que l'on voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui ôtent la crainte des âmes pures, qui s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage.

Ainsi, l'on s'en va de la comédie le coeur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, et l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naitre dans le coeur de quelqu'un, pour 15 recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.

18 La maladie principale de l'homme est la curiosité inquiète des choses qu'il ne peut savoir; et il ne lui est pas si mauvais d'être dans l'erreur, que dans cette curiosité inu- 20

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44 Voulez-vous qu'on croie du bien de vous ? n'en dites pas.

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Diseur de bons mots, mauvais caractère.

66 Il faut se connaître soi-même : quand cela ne servirait pas à trouver le vrai, cela au moins sert à régler sa vie, et il n'y a 25 rien de plus juste.

72 Disproportion de l'homme. . . . Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent. Qu'il regarde cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour 30 éclairer l'univers, que la terre lui paraisse comme un point au

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