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retiré tout entier. Là, le bal commença, en meilleure ordre et plus beau qu'il n'avait été à l'entour de la fontaine. Et la plus magnifique chose qui y fût, c'est, Monseigneur, que j'y dansai. Mlle. de Bourbon jugea qu'à la vérité je dansais mal, mais que je tirais bien des armes, pour ce qu'à la fin de toutes les

5 cadences il semblait que je me misse en garde. Le bal continuait avec beaucoup de plaisir quand tout à coup un grand bruit que l'on entendit dehors obligea toutes les dames à mettre la tête à la fenêtre: et l'on vit sortir du grand bois qui était à trois cents pas de la maison un tel nombre de feux d'artifice, 10 qu'il semblait que toutes les branches et les troncs des arbres se convertissent en fusées; que toutes les étoiles du ciel tombassent, et que la sphère du feu voulût prendre la place de la moyenne région de l'air. Ce sont, Monseigneur, trois hyperboles, lesquelles appréciées et réduites à la juste valeur des choses, 15 valent trois douzaines de fusées. Après s'être remis de l'étonnement où cette surprise avait mis chacun, on se résolut de partir et on reprit le chemin de Paris à la lueur de vingt flambeaux.

Nous étions environ une lieue par delà Saint-Denis,eo 20 et il était deux heures après minuit. Le travail du chemin, le veiller, 61 l'exercice du bal et de la promenade m'avaient extrêmement appesanti, quand il arriva un accident que je crus devoir être cause de ma totale destruction. Il y a une petite bourgade entre Paris et Saint-Denis, qu'on nomme la Villette. 25 Au sortir de là, nous rencontrâmes trois carrosses, dans lesquels s'en retournaient les violons que nous avions fait jouer tout le jour. Le diable alla mettre en l'esprit de Mlle. de Rambouillet de leur faire commander de nous suivre et d'aller donner des sérénades toute la nuit. Cette proposition me fit 30 dresser les cheveux en la tête. Cependant tout le monde l'approuva. On fit arrêter les carrosses, on leur alla dire le commandement. Mais, de bonne fortune, les bonnes gens avaient laissé leurs violons à la Barre, et Dieu les bénie. 62 Enfin nous arrivâmes à Paris. Et ce que je m'en vais vous 35 dire est plus épouvantable que tout le reste. Nous vimes qu'une grande obscurité couvrait toute la ville, et au lieu que nous l'avions laissée, il n'y avait que sept heures, pleine de bruit, d'hommes, de chevaux et de carrosses, nous trouvâmes un

grand silence et une effroyable solitude partout, et les rues tellement dépeuplées que nous n'y rencontrâmes pas un homme, et vimes seulement quelques animaux qui, à la lueur des flambeaux, se cachaient.

—“Lettre à Monseigneur le Cardinal de la

Vallette," 1630.

STANCES

5

Je me meurs tous les jours en adorant Sylvie ;
Mais dans les maux dont je me sens périr

Je suis si content de mourir,
Que ce plaisir me redonne ia vie.

Quand je songe aux beautés, par qui je suis la proie
De tant d'ennuis qui me vont tourmentant,

Ma tristesse me rend content
Et fait en moi les effets de la joie.

10

Les plus beaux yeux du monde ont jeté dans mon âme
Le feu divin qui me rend bien heureux;

Que je vive ou meure pour eux,
J'aime à brûler d'une si belle flamme,

15

Que si dans cet état quelque doute m'agite,
C'est de penser que dans tous mes tourments

J'ai de si grands contentements
Que cela seul m'en öte le mérite.

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Ceux qui font en aimant des plaintes éternelles
Ne doivent pas être bien amoureux.

Amour rend tous les siens heureux
Et dans les maux couronne ses fidèles.

25

Tandis qu'un feu secret me brûle et me dévore,
J'ai des plaisirs à qui rien n'est égal,

Et je vois au plus fort de mon mal
Les cieux ouverts dans les yeux que j'adore.

Une divinité de mille attraits pourvue
Depuis longtemps tient mon cæur en ses fers;

Mais tous les maux que j'ai soufferts,
N’égalent point le bien de l'avoir vue.

-Voiture.

“LA QUERELLE DES SONNETS” 63

1. SONNET À URANIE

5

Il faut finir mes jours en l'amour d'Uranie:
L'absence ni le temps ne m'en sauraient guérir,
Et je ne vois plus rien qui me pût secourir,
Ni qui sût rappeler ma liberté bannie.

IO

Dès longtemps je connais sa rigueur infinie;
Mais pensant aux beautés pour qui je dois périr,
Je bénis mon martyre, et content de mourir,
Je n'ose murmurer contre sa tyrannie.

Quelquefois ma raison par de faibles discours
M'incite à la révolte et me promet secours;
Mais lorsqu'à mon besoin je me veux servir d'elle,

15

Après beaucoup de peine et d'efforts impuissants,
Elle dit qu'Uranie est seule aimable et belle,
Et m'y rengage plus que ne font tous mes sens.

-Voiture, 1649.

II. JOB

Job, de mille tourments atteint,
Vous rendra sa douleur connue,
Et raisonnablement il craint
Que vous n'en soyez pas émue.

30

Vous verrez sa misère nue;
Il s'est lui-même ici dépeint.
Accoutumez-vous à la vue
D'un homme qui souffre et se plaint.

25

Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances,
On voit aller des patiences
Plus loin que la sienne n'alla.

Il souffrit des maux incroyables ;
Il s'en plaignit, il en parla;
J'en connais de plus misérables.

-Benserade,64 1649.

5

REMARQUES SUR LES DEUX SONNETS

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1. "General Criticism."

Les deux sonnets sont de deux caractères différents; et, par conséquent, s'il en faut croire les maîtres de l'art, il ne se peut faire ici de comparaison, ni adjuger de préférence. Pour le moins, la comparaison ne saurait être que défectueuse et la 10 préférence sera toujours contestée, parce qu'elle sera toujours disputable.

Le Sonnet d'Uranie est dans le genre grave; le Sonnet de Job dans le délicat. Il y aura des gens qui estimeront davantage celui d'Uranie, et tout ensemble aimeront davantage celui de 15 Job. L'un semble avoir plus d'éclat et plus de force; l'autre plus d'agrément et plus de finesse. Celui-là parle tout de bon et fait ce qu'il fait; celui-ci se joue et donne le change. Le grand est plus rhétoricien et plus de l'école; le petit est plus ingénieux et plus de la conversation; il sent moins le lieu com- 20 mun et tient plus de l'original: mais le lieu commun du grand est traité d'une manière si peu commune, qu'il peut prétendre en nouveauté aussi bien que l'original du petit. Dans le premier, la passion du poète est étalée avec pompe; dans le second, le poète découvre sa passion, en se cachant. L'un va 25 en plein jour et avec ses habillements de fête à l'adoration d'Uranie; l'autre se sert de l'obscurité, se travestit et prend le masque de Job, pour mieux réussir en son dessein.

Achevons la comparaison défectueuse des deux sonnets; l'un se peut appeler beau et l'autre joli. Mais quand je dis 30 joli, je ne donne pas gagné pour cela à l'autre que je dis beau; je me conforme seulement à l'opinion d'Aristote, qui, assignant à chaque chose les termes qui lui sont propres, reconnait que

la petite taille a des avantages mais ne compte pas la beauté au nombre des avantages qu'il reconnait: il n'accorde pas aux petites choses ce qu'à son avis la Nature n'a donné qu'aux grandes.

J'eusse opiné peut-être de cette sorte, si j'eusse été de la s conversation de l'hôtel de Longueville. Mais mon confesseur, qui entend peu la galanterie de la cour et qui s'attache extrêmement à la sévérité de la théologie, n'a garde d'être de mon avis. Il blâme le sonnet d'Uranie, parce qu'il ne s'accorde pas avec la morale et celui de Job, parce qu'il offense la 10 religion. Il ne peut souffrir qu'on se serve de la raison pour faillir et beaucoup moins qu'on emploie les choses saintes et le nom des Saints à faire l'amour.

Si autrefois, dit-il, un poète paien fut puni visiblement du Ciel pour avoir mêlé dans ses vers je ne sais quoi qu'il avait 15 dérobé de nos livres; que ne doit craindre celui qui est coup able de pis, dans le sonnet qu'il a fait de Job? Un tel exemple ne doit-il pas faire trembler les poètes chrétiens, quand ils sont si téméraires que de profaner les Ecritures qu'ils appellent Saintes ? C'est les profaner (ajoute mon confesseur) que 20 de ne s'en pas servir sérieusement: à plus forte raison, que de les mettre à toutes sortes d'usage; que d'y chercher de quoi plaire aux femmes; de quoi cajoler une maîtresse; de quoi lui faire un poulet en vers.

Il n'y a point d'apparence de me demander après cela : 25 Lequel des deux Sonnets aimeriez-vous mieux avoir fait? Je ne pense pas qu'on me doive presser là-dessus. Je serais contraint de répondre que je ne voudrais avoir fait ni l'un ni l'autre, parce que je ne veux point faire de sonnets dont je sois obligé de me confesser.

30 Mais quand il n'y aurait pas de péché, il y a toujours de la messéance à un homme de mon âge de se mêler de semblables choses.

Il a neigé cinquante ans sur ma tête 66 aussi bien que sur celle de Ronsard. La vieillesse s'est venu saisir de moi, avec 35 tout son funeste équipage, accompagnée de toutes ses misères et de tous ses maux. En cet état-là, il vaudrait autant me demander de laquelle des deux courantes 67 j'aimerais mieux être l'auteur, ou de la Mauleurier ou de la Chabote.

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