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LA LÉGENDE DES SIÈCLES, 1859-77-83

LA CONSCIENCE

IO

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Cain se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne en une grande plaine;

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Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
Lui dirent: · Couchons-nous sur la terre, et dormons.
Cain, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
- Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.

15 Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.420

Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'ail à la même place au fond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. - Cachez-moi! cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, 25 Tous ses fils regardaient trembler l'aieul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert profond:

Étends de ce côté la toile de la tente. Et l'on développa la muraille flottante; Et quand on l'eut fixée avec des poids de plomb : Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, 421 l'enfant

blond, 422 La fille de ses fils, douce comme l'aurore; Et Cain répondit:- Je vois cet cil encore !

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Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria: Je saurai bien construire une barrière. —
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.

Et Caïn dit:

Cet oeil me regarde toujours!

Hénoch 428 dit: Il faut faire une enceinte de tours

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Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle.
Bâtissons une ville, et nous la fermerons.
Alors Tubalcain,424 père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.

Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d'Enos 425 et les enfants de Seth,
Et l'on crevait les yeux à quiconque passait;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,
Et la ville semblait une ville d'enfer;

L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes;
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava: "Défense à Dieu d'entrer."
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre.
Et lui restait lugubre et hagard. — O mon père !
L'œil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla.
Et Cain répondit: - Non, il est toujours là.
Alors il dit: Je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien."
On fit donc une fosse, et Caïn dit: "C'est bien!"
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

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ΙΟ

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POÈMES ANTIQUES ET MODERNES, 1826

MOÏSE
Le soleil prolongeait sur la cime des tentes
Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,
Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,
Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts.

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428

το

La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne.
Du stérile Nébo 426 gravissant la montagne,
Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil,
Sur le vaste horizon promène un long coup d'ail.
Il voit d'abord Phasga, 427 que des figuiers entourent; ;
Puis, au delà des monts que ses regards parcourent,
S'étend tout Galaad, Éphraïm, Manassé,
Dont le pays fertile à sa droite est placé;
Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale
Ses sables où s'endort la mer occidentale;
Plus loin, dans un vallon que le soir a pali,
Couronné d'oliviers, se montre Nephtali;
Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes,
Jéricho s'aperçoit : c'est la ville des palmes;
Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phogor, 429
Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor.
Il voit tout Chanaan, et la terre promise,
Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.
Il voit; sur les Hébreux étend sa grande main,
Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.

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Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte,
Pressés au large pied de la montagne sainte,
Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon
Comme les blés épais qu'agite l'aquilon.
Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sables
Et balance sa perle au sommet des érables,
Prophète centenaire, 431 environné d'honneur,
Moïse était parti pour trouver le Seigneur.
On le suivait des yeux aux flammes de sa tête,
Et, lorsque du grand mont il atteignit le faite,
Lorsque son front perça le nuage de Dieu
Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu,
L'encens brûla partout sur les autels de pierre.
Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,
A l'ombre du parfum par le soleil doré,
Chantèrent d'une voix le cantique sacré;
Et les fils de Lévi, 438 s'élevant sur la foule,
Tels qu'un bois de cyprès sur le sable qui roule,

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Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,
Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.

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Et, debout devant Dieu, Moise ayant pris place,
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
Il disait au Seigneur: “Ne finirai-je pas ?
Où voulez-vous encor que je porte mes pas ?
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire ?
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
Que vous ai-je donc fait pour être votre élu?
J'ai conduit votre peuple 434 où vous avez voulu.
Voilà que son pied touche à la terre promise.
De vous à lui qu'un autre accepte l'entremise,
Au coursier d'Israël qu'il attache le frein;
Je lui lègue mon livre 135 et la verge 436 d'airain.

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"Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,
Puisque, du mont Horeb 137 jusques au mont Nébo,
Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ?
Hélas ! vous m'avez fait sage parmi les sages!
Mon doigt du peuple errant a guidé les passages;
J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ; 138
L'avenir à genoux adorera mes lois;
Des tombes des humains j'ouvre la plus antique ;
La mort trouve à ma voix une voix prophétique ;
Je suis très grand; mes pieds sont sur les nations,
Ma main fait et défait les générations. —
Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire ;
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!

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"Hélas ! je sais aussi tous les secrets des cieux,
Et vous m'avez prêté la force de vos yeux.
Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ;
Ma bouche par leur nom a compté les étoiles.
Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela,
Chacune s'est hâtée en disant: “Me voilà."
J'impose mes deux mains sur le front des nuages
Pour tarir dans leurs flancs la source des orages;

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