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voyait devant lui à une demi-lieue de là; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à terre, et de se reposer auprès d'elle. Virginie lui dit alors: "Mon frère, le jour baisse; tu as encore des forces, et les miennes me manquent; laisse-moi ici, et retourne seul à notre case, 's pour tranquilliser nos mères. -Oh! non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend dans ces bois, j'allumerai du feu, j'abbattrai un palmiste; tu en mangeras le chou, et je ferai avec ses feuilles un ajoupa pour te mettre à l'abri.” Cependant Virginie, s'étant un peu reposée, cueillit sur le tronc 10 d'un vieux arbre, penché sur le bord de la rivière, de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son tronc. Elle en fit des espèces de brodequins, dont elle s'entoura les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car, elle avait oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraicheur 15 de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en s'appuyant d'une main sur ce roseau, et de l'autre sur son frère.

Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois: mais la hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent 20 bientôt perdre de vue la montagne, sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil, qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent, sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu'alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d'arbres, de lianes et de 25 roches, qui n'avait plus d'issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir ça et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se fatigua en vain. Il monta en haut d'un grand arbre, pour découvrir au moins la montagne; mais il n'aperçut autour de lui que les cimes des 30 arbres, dont quelques-unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées ; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil, un profond silence regnait dans ces solitudes, et on n'y entendait d'autre bruit que 35 le bramement des cerfs qui venaient chercher leurs gites dans ces lieux écartés. Paul, dans l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria alors de toute sa force: “Venez, venez au secours de Virginie !" Mais les seuls échos de la

forêt répondirent à sa voix et répétèrent à plusieurs reprises : “Virginie! ... Virginie !"

-Paul et Virginie, 1787.

CHÉNIER

5

IO

(1762-1794)

L'INVENTION
Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui
Qui peint ce que chacun put sentir comme lui;
Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites,
Etale et fait briller leurs richesses secrètes;
Qui, par des næuds certains, imprévus et nouveaux,
Unissant des objets qui paraissaient rivaux,
Montre et fait adopter à la nature mère
Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire;
C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards,
Retrouve un seul visage en vingt belles épars,
Les fait renaitre ensemble, et, par un art suprême,
Des traits de vingt beautés forme la beauté même.
Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs
Respirent dans les vers des antiques auteurs.
Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes.
Tout a changé pour nous, mours, sciences, coutumes.
Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin,
Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin,
Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent,
Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent,
Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu,
Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? ...
Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs,
Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs;
Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques ;
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète,
Travaille, ose achever cette illustre conquête.
De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin ?

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Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin.
Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même.
Si pour toi la retraite est un bonheur suprême,
Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux
Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux,
Si tu sens chaque jour, animé de leur âme,
Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme,
Travaille. A nos censeurs c'est à toi de montrer
Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer,
Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire
Quand ils verront enfin cette gloire étrangère
De rayons inconnus ceindre ton front brillant.
Aux antres de Paros 360 le bloc étincelant
N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible.
Mais le docte ciseau, dans son sein invisible,
Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits.
Oh! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs
De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs,
Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,
Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple,
Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux,
Ce qu'eux-même ils feraient s'il vivaient parmi nous !
Que la nature seule, en ses vastes miracles,
Soit leur Fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles;
Que leurs vers, de Téthys 361 respectant le sommeil,
N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil ;
De la cour d'Apollon 362 que l'erreur soit bannie,
Et qu'enfin Calliope,363 élève d'Uranie, 364
Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,
En langage des dieux fasse parler Newton ! 365

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LA JEUNE CAPTIVE
"L'épi naissant mûrit de la faux respecté;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été

Boit les doux présents de l'aurore;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,

Je ne veux pas mourir encore.

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"Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort:
Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord

Je plie et rélève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux !
Hélas ! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts ?

Quelle mer n'a point de tempête ?
“L'illusion féconde habite dans mon sein:
D'une prison sur moi les murs pèsent en vain;

J'ai les ailes de l'espérance.
Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel

Philomèle chante et s'élance.
"Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors,
Et tranquille je veille; et ma veille aux remords

Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux :
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux

Ranime presque de la joie.
"Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encor pleine.
"Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson;
Et comme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
Je n'ai vu luire encor que les feux du matin:

Je veux achever ma journée.
"O mort! tu peux attendre, éloigne, éloigne-toi ;
Va consoler les cours que la honte, l'effroi,

Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès 866 encore a des asiles verts,
L'avenir du bonheur, les Muses des concerts :

Je ne veux pas mourir encore."

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Ainsi triste et captif, ma lyre toutefois
S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,

Ces veux d'une jeune captive;
Et secouant le joug de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents

De sa bouche aimable et naïve.

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Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux

Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours,
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle.

(1794.)

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IAMBES

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Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre

Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaie encore ma lyre.

Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Peut-être avant que l'heure, en cercle promenée,

Ait posé sur l'émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,

Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.

Avant que de ces deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,

Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldats,
Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,

Où, seul dans la foule, à grands pas
J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,

Du juste trop faibles soutiens,
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime;

Et chargeant mes bras de liens,
Me traîner, amassant en foule à mon passage

Mes tristes compagnons reclus

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