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fonière, mais bel et bien madame Dutour, madame pour toi, madame pour les autres, et madame tant que je serai au monde, entends-tu ?"

Tout ceci ne se disait pas sans tâcher d'arracher le bâton des mains du cocher qui le tenait, et qui, à la grimace et au 5 geste que je lui vis faire, me parut prêt à traiter Mme. Dutour comme un homme. Je crois que c'était fait de la pauvre femme: un gros poing de mauvaise volonté, levé sur elle, allait lui apprendre à badiner avec la modération d'un fiacre, si je ne m'étais pas hâtée de tirer environ vingt sols, et de les 10 lui donner. Il les prit sur-le-champ, secoua l’aune entre les mains de Mme. Dutour assez violemment pour l'en arracher, la jeta dans son arrière-boutique, enfonça son chapeau, en me disant: "Grand merci, mignonne," sortit de là et traversa la foule qui s'ouvrit alors, tant pour le laisser sortir, que pour 15 livrer passage à Mme. Dutour qui voulait courir après lui, que j'en empêchai, et qui me disais que, jour de Dieu! je n'étais qu'une petite sotte : "Vous voyez bien, ces vingt solslà, Marianne, je ne vous les pardonnerai jamais, ni à la vie, ni à la mort...."

-Vie de Marianne, Part II, 1741.

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PRÉVOST

(1697-1763) [The Chevalier des Grieux, an honest, inexperienced youth, meets by chance the beautiful Manon, and, forgetting rank and career, flees with her to Paris, where the pleasure-loving girl plunges him into a life of shame. After many futile struggles with his better self, he finds that his love is stronger than his conscience, and freely follows his faithless mistress to America when she is deported by the police. There, personal suffering and the devotion of des Grieux finally touch the girl's soul, and she dies repentant in her lover's arms in the depths of the Louisiana wilderness. In connection with this selection, the student should read the burial scene in Chateaubriand's Atala.]

LES FUNÉRAILLES DE MANON ... Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit; je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n'osais

pousser le moindre souffle dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour en touchant ses mains qu'elle les avait froides et tremblantes; je les approchai de mon sein pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit d'une 5 voix faible qu'elle se croyait à sa dernière heure.

Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans 10 lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaitre que la fin de mes malheurs approchait.

N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis, je reçus d'elle des marques d'amour au moment même 15 qu'elle expirait; c'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me trouva point assez rigoureusement puni, il a voulu que j'aie trainé depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volon- 20 tairement à la mener jamais plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon 25 trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer, et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir 30 aux liqueurs que j'avais apportées; elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans le

. lieu où je me trouvais ; c'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à creuser; mais 35 j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse ; j'y plaçai l'idole de mon coeur après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir

embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle, je la considérai longtemps; je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours 5 dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable; je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et, fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du ciel, et j'attendis la mort avec impatience.

-Histoire du chevalier des Grieux et de

Manon Lescaut, Part III, 1728-31.

10 THE BEGINNINGS OF ROMANTICISM

ROUSSEAU - SAINT-PIERRE – CHÉNIER

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) marks a reaction against the aristocratic, monarchical and classical traditions handed down more or less intact from the seventeenth century. A philosopher, Rousseau demanded, in the name of the natural goodness of man when untrammelled by the conventions of civilization, a simpler and more idealistic system of education (Emile, 1762) and a reorganization of government along the lines of popular sovereignty (Le Contrat Social, 1762). As a writer, he was not content, following classical examples, to deal with psychological generalities, with types of mankind, but he laid bare his own individual soul, his conception of God, his feeling for external nature, his baser as well as his nobler emotions (Nouvelle Héloïse, 1761 ; Les Confessions, 1781-1788). The Revolution will utilize his political ideas, and romantic poetry will find in his lyric pages some of its principal themes.

Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), developing the sentiment of nature emphasized by Rousseau, added the love for nature itself

- for its color, perfume and exotic beauty—that Chateaubriand will inherit.

With André Chénier (1762-1794) lyric poetry, which had practically disappeared from French literature with the advent of Malherbe, returned in verses still classic in form but often permeated with distinctly personal emotion.

ROUSSEAU

(1712-1778)

JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOÏSE

(Julie d'Etanges loves her tutor, Saint-Preux, but as her parents will not approve her union with a commoner, marries M. de Wolmar. Julie confesses to her husband her love for Saint-Preux, and M. de Wolmar, trusting in his wife's honor, installs him in his own household. This severe moral trial to which the lovers are exposed is brought to an end by the death of Julie, who succumbs to pneumonia, contracted in rescuing her little son from drowning. ]

1. "UNE PROMENADE AU LAC DE GENÈVE"

(La Nouvelle Héloïse, Part IV, letter xvii)

[During a voluntary absence of M. de Wolmar, who felt that the lovers would reach a more serene state of mind and of sentiments if allowed to see each other freely, Saint-Preux and Julie have spent a day on the Lake of Geneva. A storm has forced them to land at Meillerie, close to a solitary spot where Saint-Preux years before had given away to despair. He decides to revisit this spot with Julie.)

Nous y parvinmes après une heure de marche par des sentiers tortueux et frais, qui, montant insensiblement entre les arbres et les rochers, n'avaient rien de plus incommode que la longueur du chemin. En approchant et reconnaissant mes anciens renseignements 330 je fus prêt à me trouver mal; 5

à mais je me surmontai, je cachai mon trouble, et nous arrivâmes. Ce lieu solitaire formait un réduit sauvage et désert, mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles, et paraissent horribles aux autres. Un torrent, formé par la fonte des neiges, roulait à vingt pas de 10 nous une eau bourbeuse, et charriait avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derrière nous une chaîne de roches inaccessibles séparait l'esplanade où nous étions de cette partie des Alpes qu'on nomme les Glacières, parce que d'énormes sommets de glace qui s'accroissent incessamment les couvrent 15 depuis le commencement du monde. Des forêts de noirs sapins nous ombrageaient tristement à droite. Un grand bois de chêne était à gauche au delà du torrent; et au-dessus de nous cette immense plaine d'eau que le lac forme au sein des Alpes nous séparait des riches côtes du pays de Vaud, dont 20 la cime du majestueux Jura couronnait le tableau.

Au milieu de ces grands et superbes objets, le petit terrain où nous étions étalait les charmes d'un séjour riant et champêtre; quelques ruisseaux filtraient à travers les rochers, et roulaient sur la verdure en filets de cristal; quelques arbres 25 fruitiers sauvages penchaient leurs têtes sur les nôtres; la terre humide et fraiche était couverte d'herbes et de fleurs. En comparant un si doux séjour aux objets qui l'environ

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