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il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.

Je suis très philosophiquement et avec la plus grande estime, etc.

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"L'AFFAIRE CALAS” 263 Monsieur le comte d'Argental 204

A Ferney, 27 mars 1762. Vous me demanderez peut-être, mes divins anges, pourquoi 5 je m'intéresse si fort à ce Calas, qu'on a roué; c'est que je suis homme, c'est que je vois tous les étrangers indignés, c'est que tous vos officiers suisses protestans disent qu'ils ne combattront pas de grand coeur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve.

Je me suis trompé sur le nombre des juges, dans ma lettre à M. de La Marche.2 Ils étaient treize, cinq ont constamment déclaré Calas innocent. S'il avait eu une voix de plus en sa faveur, il était absous. A quoi tient donc la vie des hommes ? à quoi tiennent les plus horribles supplices ? Quoi! 15 parce qu'il ne s'est pas trouvé un sixième juge raisonnable, on aura fait rouer un père de famille ! on l'aura accusé d'avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre autres enfans crient qu'il était le meilleur des pères ! Le témoignage de la conscience de cet infortuné ne prévaut-il pas sur l'illusion de huit 20 juges, animés par une confrérie de pénitens blancs qui a soulevé les esprits de Toulouse contre un calviniste ? Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il était innocent; il pardonnait à ses juges, il pleurait son fils auquel on prétendait qu'il avait donné la

Un dominicain, qui l'assistait d'office sur l'échafaud, dit125 qu'il voudrait mourir aussi saintement qu'il est mort. Il ne m'appartient pas de condamner le parlement de Toulouse; mais enfin il n'y a eu aucun témoin oculaire; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu'à des juges prévenus. Plusieurs d'entre eux étaient pénitens blancs; ils peuvent s'être trompés. 30 N'est-il pas de la justice du roi et de sa prudence de se faire au moins représenter les motifs de l'arrêt? Cette seule démarche consolerait tous les protestans de l'Europe, et apaiserait leurs clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux?

ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul 286 à
s'informer de cette horrible aventure qui déshonore la nature
humaine, soit que Calas soit coupable, soit qu'il soit innocent?
Il y a certainement, d'un côté ou d'un autre, un fanatisme hor-
rible; et il est utile d'approfondir la vérité. Mille tendres re- 5
spects à mes anges.

"PHILOSOPHIE"
A Madame la marquise du Deffand 287

12 mars 1766. Je suis enchanté, madame, de me rencontrer avec vous; ce n'est pas seulement par vanité, c'est parce qu'à mon avis, lorsque deux personnes, qui ont le sens commun et qui sont de bonne foi, pensent de même sans s'être rien communiqué, il y a 10 à parier qu'elles ont raison. Je m'occupais de votre idée lorsque j'ai reçu votre lettre : je me prouvais à moi-même que les notions sur lesquelles les hommes diffèrent si prodigieusement ne sont point nécessaires aux hommes, et qu'il est même impossible qu'elles nous soient nécessaires, par cette seule raison 15 qu'elles nous sont cachées. Il a été indispensable que tous les pères et mères aimassent leurs enfans: aussi les aiment-ils; il était nécessaire qu'il y eût quelques principes généraux de morale pour que la société pût subsister : aussi ces principes sont-ils les mêmes chez toutes les nations policées. Tout ce 20 qui est un éternel sujet de dispute est d'une inutilité éternelle. Ai-je bien pris votre idée, madame ? Il me semble qu'elle est consolante; elle détruit toute superstition, elle rend l'âme tranquille; ce n'est pas la tranquillité stupide d'un esprit qui n'a jamais pensé, c'est le repos philosophique d'une âme éclairée. 25

Je ne suis point du tout étonné que vous aimiez la vie, toute malheureuse qu'elle est, et que vous n'aimiez point la mort. Presque tout le monde en est réduit là; c'est un instinct qui était nécessaire au genre humain. Je suis persuadé que les animaux sont comme nous.

J'avoue donc avec vous, madame, que les connaissances auxquelles nous ne pouvons atteindre nous sont inutiles; mais aussi qu'il y a des recherches qui sont agréables ; elles exercent l'esprit. Les philosophes n'ont pas tant de tort d'examiner si,

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par leur seule raison, ils peuvent concevoir la création, si l'univers est éternel, si la pensée peut être jointe à la matière, comment il y a du mal dans le monde, et vingt autres petites bagatelles de cette espèce.

Nous sommes curieux; il n'y a personne qui ne voulůt sonder un peu ces profondeurs, si on ne craignait pas la fatigue de l'application, et si on n'était pas distrait par les amusemens et les affaires.

Vous êtes précisément dans l'état où l'on fait des réflexions ; la perte des yeux sert au moins au recueillement de l'âme. Il 10 me vient très souvent entre mes rideaux des idées qui s'enfuient au grand jour. Je mets à profit le temps où mes fluxions sur les yeux m'empêchent de lire; je voudrais surtout passer ce temps avec vous.

Adieu, madame; conservez au moins votre santé; c'est là 15 une chose nécessaire à tout âge et à tout état; la mienne n'est pas trop bonne, mais il est nécessaire d'avoir patience. De toutes les vérités que je cherche, celle qui me parait la plus sûre, c'est que vous avez une âme selon mon cæur, à laquelle je serai très tendrement attaché pour le peu de temps qui me 30 reste.

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"VOLTAIRE À FERNEY : POÉSIE ET POLÉMIQUE"
A Monsieur le cardinal de Bernis 269

Ferney, 22 décembre 1766. Monseigneur, je souhaite la bonne année à Votre Éminence, s'il y a de bonnes années; car elles sont toutes assez mêlées, et j'en ai vu soixante-treize dont aucune n'a été fort bonne. Je ne m'imaginerai jamais que vous abandonniez entièrement les 25 belles-lettres; vous seriez un ingrat. Vous aimerez toujours les vers français, quand même vous feriez des hymnes latins. Je ne dis pas que vous aimerez les miens, mais vous me les ferez faire meilleurs. Vous m'avez accoutumé à prendre la liberté de la consulter: je présente donc à votre muse archié- 30 piscopale une tragédie profane pour ses étrennes. Il m'a paru si plaisant de mettre sur la scène tragique une princesse qui raccommode ses chemises, et des gens qui n'en ont pas, que je n'ai pu résister à la tentation de faire ce qu'on n'a jamais

fait. Il m'a paru que toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être traitées sans bassesse; et quoique la difficulté d'ennoblir un tel sujet soit assez grande, le plaisir de la nouveauté m'a soutenu, et j'ai oublié le solve senescentem : mais, si vous me dites solve, je jette tout au feu. Jetez-y surtout ces 5 étrennes si elles vous ennuient et tenez-moi compte seulement du désir de vous plaire. Je me flatte que vous jouissez d'une bonne santé et que vous êtes heureux. Je sais du moins que vous faites des heureux, et c'est un grand acheminement pour l'être. Vous faites de grands biens dans votre diocèse; vous 10 contemplez de loin les orages, et vous attendez tranquillement l'avenir.

Pour moi, chétif, je fais la guerre jusqu'au dernier moment, jansénistes, molinistes, Frérons,270 Pompignans,271 à droite, à gauche, et des prédicans, et J.-J. Rousseau. Je reçois cent 15 estocades, j'en rends deux cents et je ris. Je vois à ma porte Genève en combustion pour des querelles de bibus,212 et je ris encore; et, Dieu merci, je regarde ce monde comme une farce qui devient quelquefois tragique.

Tout est égal au bout de la journée, et tout est encore plus 20 égal au bout de toutes les journées.

Quoi qu'il en soit, je me meurs d'envie que vous soyez mon juge, et je vous demande en grâce de me dire si j'ai pu vous amuser une heure. Vous êtes pasteur, et voici une tragédie dont des pasteurs sont les héros. Il est vrai que des bergers 25 de Scythie ne ressemblent pas à vos ouailles d'Albi; mais il y a quelques traits où l'on retrouve son monde. On aime à voir dans les peintures, quoique imparfaites, quelque chose de ce qu'on a vu autrefois. Ces réminiscences amusent et font penser. En un mot, monseigneur, aimez toujours les vers, pardonnez aux miens, et conservez vos bontés pour votre vieux et attaché serviteur.

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LE MONDE COMME IL VA

Vision de Babouc

1. Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs, et il a le département de la haute Asie. Il descendit un matin dans la demeure du Scythe 35 Babouc, sur le rivage de l'Oxus, et lui dit: "Babouc, les folies et les excès des Perses 273 ont attiré notre colère: il s'est tenu hier une assemblée des génies de la haute Asie pour savoir si on châtierait Persépolis, ou si on la détruirait. Va dans cette ville, examine tout; tu reviendras m'en rendre un compte fidèle, 5 et je me déterminerai, sur ton rapport, à corriger la ville ou à l'exterminer. — Mais, seigneur, dit humblement Babouc, je n'ai jamais été en Perse; je n'y connais personne. — Tant mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial; tu as reçu du Ciel le discernement et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance; 10 marche, regarde, écoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien reçu.”

Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journées, il rencontra vers les plaines de Sennaar 274 l’armée persane, qui allait combattre l'armée in- 15 dienne. Il s'adressa d'abord à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla, et lui demanda quel était le sujet de la guerre. "Par tous les dieux, dit le soldat, je n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire: mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais bien même dès 20 demain passer dans le camp des Indiens : car on dit qu'ils donnent près d'une demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine."

25 Babouc ayant fait un petit présent au soldat entra dans le camp. Il fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. "Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet ? J'habite à deux cents lieues de Persépolis ; j'entends dire que la 30 guerre est déclarée; j'abandonne aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire. — Mais vos camarades, dit Babouc, ne

. sont-ils pas un peu plus instruits que vous ? — Non, dit l'officier; il n'y a guère que nos principaux satrapes qui savent bien

35 précisément pourquoi on s'égorge.”

Babouc, étonné, s'introduisit chez les généraux; il entra dans leur familiarité. L'un d'eux lui dit enfin: “La cause de cette guerre, qui désole depuis vingt ans l'Asie, vient originaire

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