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au besoin, les conjectures de quelques hommes, fort éclairés d'ailleurs, suivant lesquels l'édition de 1682 auroit été surveillée et dirigée par les deux frères.

Le véritable texte de Corneille reparoît donc ici dans toute sa pureté, et, à cet avantage

incontestable, notre édition en joint un autre, non moins précieux pour ceux qui s'intéressent à la conservation des titres littéraires de la France: c'est de reproduire tous les vers que l'auteur a changés ou supprimés dans le cours de sa longue carrière dramatique, et qui n'existent plus que dans les éditions primitives, devenues fort rares aujourd'hui. Ces suppressions sont nombreuses, et comprennent souvent des scènes entières. Elles offrent un tableau naïf de l'excessive liberté du théâtre, au commencement du dix-septième siècle; et si leur publication n'ajoute rien à la gloire de Corneille, elle prouvera du moins l'amélioration de nos moeurs et marquera les progrès d'une langue et le perfectionnement d'un art qu'il devoit porter au plus haut degré.

En effet, lorsque l'auteur du Cid débuta dans la carrière dramatique, la scène étoit une école publique de scandale et de corruption. Toutes les régles de la morale et de la décence y étoient ouvertement violées, et on oseroit à peine aujourd'hui mettre en récit dans la bouche des

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sonnages la moindre des familiarités qu'ils se permettoient sous les yeux du public. La licence du langage égaloit celle des actions, ou si quelquefois l'expression étoit déguisée, c'étoit sous un voile transparent et plus propre à enflammer qu'à contenir l'imagination du spectateur.

Par exemple, dans l'Éphésienne de Pierre Brinon', Astasie, jeune veuve inconsolable de la perte de son époux, répond au général Frontin qui lui demande un baiser:

Hélas! quel appétit trouvez-vous à cela,
Pauvre et défigurée ainsi que me voilà,
Plus propre aux chirurgiens pour une anatomie,

Qu'à un homme amoureux pour étre son amie? et comme si ce langage avoit besoin d'interprétation, Téléme, femme de chambre d'Astasie, se hâte d'ajouter :

Frontin fournira donc au devoir de tous deux,
Et d'un anatomiste et d'un homme amoureux.
Il sondera fort bien les secrets de nature,
Et réduisant en un l'usage et le savoir,

Exerçant deux métiers, ne fera qu’un devoir.
La contagion étoit grande, et Corneille ne s'en

· Conseiller au parlement de Rouen. Sa pièce, qui porte le titre de tragi-comélie, et qui n'est autre chose que l'histoire de la Matrone d'Éphèse, fut jouée pour la première fois en 1614.

préserva pas d'abord. Mais une heureuse révolution s'opéroit alors dans nos moeurs : à la société déréglée et corrompue de Catherine de Médicis avoit succédé la cour galante et voluptueuse de Henri IV; Anne d'Autriche apporta bientôt en dot à la France la gravité et la décence espagnoles, et dès-lors disparurent ces allusions grossières, ces hardiesses irrévérencieuses, qui jusque-là avoient alimenté la scène. Corneille, qui exerça tant d'influence sur l'esprit de son siècle, ne pouvoit manquer de seconder ces salutaires innovations : il fit disparoître de ses pièces tout ce qu'elles avoient de contraire aux lois de la morale et du goût, et donna tout à-la-fois la regle et l'exemple des bienséances théâtrales. Souvent il atteignit son but en changeant un seul mot. C'est ainsi que dans Mélite', où Tircis, après avoir discuté avec Éraste les avantages et les inconvénients du mariage, ajoutoit d'abord :

La beauté, les attraits, le port, la bonne mine,
Échauffent bien les draps, mais non pas la cuisine;
Et l'hymen qui succède à ces folles amours,

Pour quelques bonnes nuits, a bien de mauvais jours. Corneille substitua :

La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine,

· Acte I, sc. I.

Échauffent bien le cour, mais non pas la cuisine; Et l'hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours. On entrevoit aisément le motif de ces corrections, et il nous suffit de les avoir indiquées pour les faire apprécier.

Le texte, ainsi rétabli d'après la dernière édition de Corneille', est accompagné du commentaire de Voltaire?, des notes de La Harpe, des remarques de Palissot et de tous les écrivains dont ces ouvrages immortels ont exercé la critique ou excité l'admiration. Notre édition renferme en outre plusieurs lettres et quelques autres pièces inédites. Nous reproduisons, avec Voltaire et un grand nombre des éditeurs qui l'ont précédé ou suivi, la vie de Corneille, écrite par Fontenelle son neveu, telle qu'il la donna à d'Olivet pour être insérée dans l'Histoire de l'Académie?; mais

Nous avons restitué au Cid près de cinquante vers; et l'on peut voir, dans le récit du quatrième acte, comment, en reproduisant la leçon primitive, les éditeurs modernes sont parvenus à détruire la vérité de l'expression.

Ses préfaces se retrouvent en notes, et nous avons conservé même ses remarques qui portent sur des vers supprimés ou changés par Corneille.

3 Paris, 1730, in-12, t. 11, p. 210. - Cette Vie diffère, en quelques unes de ses parties, de celle qui se trouve dans le tome u des OEuvres de Fontenelle, Paris, 1767, in-12.

pour compléter cette vie, nous avons cru devoir y joindre, sous le titre de Supplement, quelques faits relatifs à Corneille, et recueillis pour la plupart dans les écrits de ses contemporains.

Il est presque inutile d'ajouter que nous n'avons cité aucune des corrections adoptées par des comédiens qui se croient plus délicats que le public; ils seroient plus réservés, sans doute, s'ils se rappeloient que Baron, ayant osé changer quelques vers de Nicomede, fut interrompu par le parterre, qui répéta sur-le-champ et tout haut la véritable leçon : hommage éclatant qui vengeoit Corneille des atteintes de la médiocrité, et faisoit le plus bel éloge de ses ouvrages, puisqu'il prouvoit que les vers mêmes qu'on croyoit susceptibles d'être corrigés étoient dans la mémoire de tous les spectateurs. L'admiration et le respect de la postérité sont éternellement acquis à ce génie puissant qui prépara la plus belle époque de notre histoire; à cet écrivain fécond qui mit en jeu sur la scène toutes les passions du cour humain; à ce poëte sublime qui sut réunir l'énergique et savante précision de Tacite à la noble et belle simplicité de Malherbe; à cet homme prodigieux enfin, « véritablement né pour la gloire de son pays, comparable, non à tout ce que « l'ancienne Rome a produit d'excellents tragi

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