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gile a si bien loué Caton, en disant qu'il préside à l'assemblée des plus gens de bien, qui, dans les Champs Elysées , sont séparés d'avec les autres ? C'est que Caton était mort; et Virgile , qui n'espérait rien ni de lui, ni de sa famille , ne lui a donné qu'un seul vers, et a borné son éloge à une pensée raisonnable. D'ou vient qu'il vous a si mal loué en tant de paroles au commencement de ses géorgiques ? Il avait pension de vous.

AUGUSTE.
J'ai donc perdu bien de l'argent en louanges ?

PIERRE ARÉTIN. J'en suis fàché. Que ne faisiez-vous ce qu'a fait un de vos successeurs, qui, aussitôt qu'il fut parvenu à l'empire , défendit , par un édit exprès, que l'on composât jamais de vers pour lui ?

AUGUSTE. Hélas! il avait plus de raison que moi. Les vraies louanges ne sont pas celles qui s'offrent à nous, mais celles que nous arrachons.

· DIALOGUE II.

SAPHO, LAURE.

LAURE.

Il est vrai que dans les passions que nous avons eues toutes deux, les muses ont été de la partie, et y ont mis beaucoup d'agrément; mais il y a cette différence, que c'était vous qui chantiez vos amans, et moi j'étais chantée par le mien.

SAPHO.

Hé bien , cela veut dire que j'aimais autant que vous étiez aimée.

LAURE. Je n'en suis pas surprise, car je sais que les femmes ont d'ordinaire plus de penchant à la tendresse que les hommes. Ce qui me surprend, c'est que vous ayez marqué à ceux que vous aimiez, tout ce que vous sentiez pour eux, et que vous ayez en quelque manière attaqué leur cour par vos poésies. Le personnage d'une femme n'est que de se défendre.

SAPHO. Entre nous, j'en étais un peu fâchée ; c'est une injustice que les hommes nous ont faite. Il ont pris le parti d'attaquer, qui est bien plus aisé que celui de se défendre.

LAURE.

Ne nous plaignons point; notre parti a ses avantages. Nous qui nous défendons, nous nous rendons quand il nous plaît; mais eux qui nous attaquent, ils ne sont pas toujours vainqueurs , quand ils le voudraient bien.

SAPHO. Vous ne dites pas que si les hommes nous attaquent, ils suivent le penchant qu'ils ont à nous attaquer; mais quand nous nous défendons, nous n'avons pas trop de penchant à nous défendre.

. LAURE. Ne comptez-vous pour rien le plaisir de voir , par tant de douces attaques, si long-temps continuées, et redoublées si souvent, combien ils estiment la conquête de votre cour?

SAPHO. Et ne comptez-vous pour rien la peine de résister à ces douces attaques ? Ils en voient le succès avec plaisir dans tous les progrès qu'ils font auprès de nous, et nous, nous serions bien fâchées que notre résistance eût trop de succès.

LAURE. Mais enfin, quoiqu'après tous leurs soins, ils soient victorieux à bon titre, vous leur faites grâce en reconnaissant qu'ils le sont. Vous ne pouvez plus vous défendre, et ils ne laissent pas de vous tenir compte de ce que vous ne vous défendez plus.

SAPHO. Ah! cela n'empêche pas que ce qui est une victoire pour eux, ne soit toujours une espèce de défaite pour nous. Ils ne goûtent dans le plaisir d'être aimés, que celui de triompher de la personne qui les aime; et les amans heureux ne sont heureux, que parce qu'ils sont conquérans.

LAURE. ; Quoi ! auriez-vous voulu qu'on eût établi que les femmes attaqueraient les hommes ?

SAPHO. Eh! quel besoin y a-t-il que les uns attaquent, et que les autres se défendent? Qu'on s'aime de part et d'autre autant que le cour en dira.

. LAURE. Oh! les choses iraient trop vite, et l'amour est un commerce si agréable, qu'on a bien fait de lui donner le plus de durée que l'on a pu. Que serait-ce, si l'on était reçu dès que l'on s'offrirait? Que deviendraient tous ces soins qu'on prend pour plaire, toutes ces inquiétudes que l'on sent, quand on se reproche de n'avoir pas assez plu, tous ces empressemens avec lesquels on cherche un moment heureux, enfin tout cet agréa

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ble mélange de plaisirs et de peine qu'on appelle amour? Rien ne serait plus insipide, si l'on ne faisait que s'enir'aimer.

SAPHO. Hé bien, s'il faut que l'amour soit une espèce de combat, j'aimerais mieux qu'on eût obligé les hommes à se tenir sur la défensive. Aussi bien , ne m'avez-vous pas dit que les femmes avaient plus de penchant qu'eux à la tendresse? A ce compte, elles attaqueraient mieux.

LAURE. Oui, mais ils se défendraient trop bien. Quand on veut qu'un sexe résiste, on veut qu'il résiste autant qu'il faut pour faire mieux goûter la victoire à celui qui attaque, mais non pas assez pour la remporter. Il doit n'être ni si faible, qu'il se rende d'abord , ni si fort, qu'il ne se rende jamais. C'est là notre caractère, et ce ne serait peut-être pas celui des hommes. Croyezmoi , après qu'on a bien raisonné ou sur l'amour , ou sur telle autre matière qu'on voudra, on trouve au bout du compte que les choses sont bien comme elles sont, et que la réforme qu'on prétendrait y apporter gâterait tout.

DIALOGUE III.

SOCRATE, MONTAIGNE.

MONTAIGNE.

C'est donc vous, divin Socrate? Que j'ai de joie de vous voir! Je suis tout fraîchement venu en ce pays-ci, et dès mon arrivée , je me suis mis à vous y chercher. Enfin, après avoir rempli mon livre de votre nom et de vos éloges, je puis m'entretenir avec vous,

TOM. III.

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et apprendre comment vous possédiez cette vertu si naïve', dont les allures étaient si naturelles, et qui n'avaient point d'exemple, même dans les heureux siècles où vous viviez.

SOCRATE.

Je suis bien aise de voir un mort qui me paraît avoir été philosophe: mais comme vous êtes nouvellement venu de là-haut, et qu'il y a long-temps que je n'ai vu ici personne (car on me laisse assez seul, et il n'y a pas beaucoup de presse à rechercher ma conversation), trouvez bon que je vous demande des nouvelles. Comment va le monde ? N'est-il pas bien changé?

MONTAIGNE.
Extrêmement. Vous ne le reconnaîtriez pas.

SOCRATE. J'en suis ravi. Je m'étais toujours bien douté qu'il fallait qu'il devint meilleur et plus sage qu'il n'était de mon temps.

MONTAIGNE.

Que voulez-vous dire? il est plus fou et plus corrompu qu'il n'a jamais été. C'est le changement dont je voulais parler, et je m'attendais bien à savoir de vous l'histoire du temps que vous avez vu, et où régnait tant de probité et de droiture.

- SOCRATE. Et moi, je m'attendais au contraire à apprendre des merveilles du siècle où vous venez de vivre. Quoi ! les hommes d'à présent ne se sont point corrigés des sottises de l'antiquité ?

MONTAIGNE.

Je crois que c'est parce que vous êtes ancien, que

· Termes de Montaigne.

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