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Mais de tous les Mortels, grace aux devotes Ames,
Nul n'est fi bien soigné qu'un Directeur de Femmes.
Quelque leger dégouft vient-il le travailler ?
Une foible vapeur le fait-elle bâailler ?
Un escadron coëffé d'abord court à son aide :
L'une chauffe un bouillon, l'autre apprese un remede.
Chez lui syrops exquis, ratafias vantés,
Confitures sur tout vôlent de tous costés :
Car de tous mets sucrez, secs, en paste, ou liquides,
Les estomachs devots toûjours fureat avides :
Le premier masse-pain pour eux, je croy, fe fit,
Et le premier citron à Rouen fut confit.

Noftre Docteur bien-toft va lever tous ses doutes,
Du Paradis pour elle il applanit les routes;
Et, loin sur ses defauts de la mortifier,
Lui-mesme prend le soin de la justifier.
Pourquoy vous alarmer d'une vaine cenfure ?
Du rouge qu'on vous void on s'étonne, on murmure.
Mais a-t-on, dira-t-il, fujet de s'étonner?
Eft-ce qu'à faire peur on veut vous condamner?
Aux usages receûs il faut qu'on s'accommode,
Une Femme sur tout doit tribut à la Mode.
L'orgueil brille, dit-on, sur vos pompeux habits :
L'œil à peine soutient l'éclat de vos rubis.
Dieu veut-il qu'on étale un luxe fi profạne ?
Oui, lors qu'à l'étaler nostre rang nous condamne.
Mais ce grand jeu chez vous comment l'autorizer?
Le jeu fut de tout temps permis pour s'amuzer.
On ne peut pas toujours travailler , prier, lire.
Il vaut mieux s'occuper à jouer qu'à médire.
Le plus grand jeu joué dans cette intention,
Peut mesme devenir une bonne action.
Tout est sanctifié par une ame pieuse.
Vous estes, poursuit-on, avide, ambitieuse.
Sans cesse yous brûlez de voir tous vos parens.
Engloutir à la Cour charges, dignitez, rangs.
Voltre bon naturel en cela pour Ēux brille.
Dicu ne nous deffend point d'aimer nostre famille.

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D'ailleurs tous vos parens sont sages, vertueux..
Il est bon d’empescher ces emplois faitueux
D'estre donnez peut-estre à des Ames mondaines,
Eprises du neant des vanitez humaines.
Laissez-là, croyez-moi, gronder les Indevots,
Et sur voftre falut demeurez en repos.

Sur tous ces points douteux c'est ainsi qu'il prononce.
Alors croyant d'un Ange entendre la réponse,
Sa Devote s'incline, & calmant son esprit,
A cet ordre d'en haut sans replique souscrit.
Ainfi pleine d'erreurs, qu'elle croit legitimes,
Sa tranquille vertu conserve tous ses crimes,
Dans un caur tous les jours nouri du Sacrement
Maintient la vanité, l'orgueil, l’entestemcat,
Et croit que devant Dieu ses frequens sacrileges
Sont pour entrer au Ciel d'asseurez priviléges.
Voila le digne fruit des soins de son Docteur.
Encore eft ce beaucoup, fi ce Guide impofteur,
Par les chemins fleuris d'un charmant Quietisme
Tout-à-coupl’amenant au vrai Molinozisme,
Il ne lui fait bien-toft, aidé de Lucifer,
Gouster en Paradis les plaisirs de l'Enfer.

Mais dans ce doux état molle, delicieuse,
La hais-tu plus, dy-moi, que cette Bilieuse,
Qui follement outrée en fa severité,
Baptizant son chagrin du nom de pieté,
Dans sa charité fause, ou l'amour propre abonde,
Croit que c'est aimer Dieu que haïr tout le monde ?
Il n'est rien où d'abord son soupçon attaché
Ne présume du crime, & ne trouve un peché.
Pour une Fille honneste & pleine d'innocence,
Croit-elle en ses valets voir quelque complaisance?
Reputés criminels, les voila tous chassés,
Et chez eile à l'instant par d'autres remplacés.
Son Mari qu'une affaire appelle dans la Ville ,
Et qui chez lui, sortant, a tout laissé tranquille,
Se trouve assez furpris, rentrant dans la maison,
De voir que le Portier lui demande son nom,

D 2

EC

Et que dans son logis, fait neuf en fon absence,
Il cherche vainement quelqu'un de connoissance.

Fort bien : Le trait eit bon. Dans les Femmes, dis-tu,
Enfin vous n'approuvez ni vice, ni vertu.
Voila le Sexe peint d'une noble maniere !
Et Theophraite niesme aidé de la Bruyere ,
Ne m'en pourroit pas faire un plus riche tableau.
C'est assez: Il est temps de quitter le pinceau.
Vous avez desormais épuisé la Satire.
Epuisé, cher Alcippe! Ah, tu me ferois rire !
Surce vaste sujet li j'allois tout tracer,
Tu verrois sous ma main des tômes s'amaffer.
Dans le Sexe j'ay peint la pieté caustique.
Et que feroit-ce donc, fi Censeur plus tragique

J'alloist'y faire voir l’atheïsme établi,
Ět non moins que l'honneur, le Ciel mis en oubli?
Sij'allois t'y montrer plus d'une Capanée,
Pour souveraine Loy mettant la Deitinée,"
Du tonnerre dans l'air bravant les vains carreaux,
Et nous parlant de Dieu du ton de Des-Barreaux ?

Mais, fans aller chercher cette Femme infernale ,
T'ay.je encor peint, dy-moi, la fantasque Inégale,
Qui m'aimant le matin, souvent me hait le soir?
T'ay-je peint la Maligae aux yeux faux, au coeur noir?
T'ay-je encore exprimé la brusque Impertinente?
T'ay-je tracé la Vieille à morgue dominante,
Qui veut, vingt ans encore aprés le Sacrement,
Exiger d'un Mari les respects d'un Amant ?
T'ay-je fait voir de joye une Belle animée,
Qui souvent d'un repas sortant toute enfumée,
Fait mesme à ses Amans trop foibles d'estomach
Redouter ses baisers pleins d'ail & de tabac ?
T'ay-je encore

décrit la Dame brelandiere, Qui des Joueurs chez soy se fait Cabaretiere, Et fouffre des affronts que ne souffriroit pas L'Hostesse d'une Auberge à dix sous par repas ? Ay-je offert à tes yeux ces triftes Ty Giphones, Ces monstres pleins d'un fiel que n'ont point les Liones,

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Qui prenant en dégout les fruits nés de leur flanc,
S'irritent sans raison contre leur propre fang,
Toujours en des fureurs que les plaintes aigrifTent,
Battent dans leurs Enfans l’Epoux qu'elles haïilent,
Et font de leur maison digne de Phalaris,
Un sejour de douleur, de larmes & de cris?
Enfin t'ay-je dépeint la Superstitieule,
La Pédante au ton fier, la Bourgeoise ennuieuse,
Celle qui de son chat fait son seulentretien,
Celle qui toujours parle, & ne dit jamais rien ?
llen ett des milliers : mais ma bouche enfinlasse
Des trois quarts, pour le moins, veut bien te faire grace.

J'entens. C'est pousser loin la moderation !
Ah! finissez, dis-iu, la declamation.
Pensez-vous qu'éblouï de vos vaines paroles,
J'ignore, qu'en effet tous ces discours frivoles
Ne sont qu'un badinage, un simple jeu d'esprit
D'un Censeur, dans le fond, qui folaftre & qui rit,
Plein du mesme projet qui vous vint dans la teste,
Quand vousplaçastes l'Homme au dessous de la Beste ?
Mais enfin vous & moy c'est assez badiner..
Il est temps de conclure; & pour tout terminer,
Je ne diray qu’un mot. La Fille qui m'enchante,
Noble, sage, modeste , humble, honneste, touchante ,
N'a pas un des defauts que vous m'avez fait voir.
Si par un fort pourtant qu'on ne peut concevoir
La Belle tout à coup renduë infociable,
D'Ange, ce sont vos mots, se transformoit en Diable:
Vous me verriez bien-toft, fans me desesperer,
Lui dire: Hé bien, Madame, il faut nous separer.
Nous ne sommes pas faits, je le voy, l'un pour l'autre :
Mon bien se monte à tant : Tenez, voila le vostre:
Partez: Délivrons-nous d'un mutuël fouci.

Alcippe, tu crois donc qu'on se separe ainsi?
Pour sortir de chez toy , fur cette offre offensante,
As-tu donc oublié qu'il faut qu'elle y consente?
Et crois-tu qu'aisement elle puisie quitter
Le favoureux plaisir de t'y persecuter?

Bien

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Bien-toft son Procureur , pour elle ufant sa plume,
De ses pretentions va t'offrir un volume.
Car, grace au Droit receu chez les Parifiens,
Gens de douce nature, & Maris bons Chrestiens,
Dans ses pretentions une Femme est sans borne
Alcippe, à ce discours je te trouve un peu morne.
Des Arbitres, dis-tu, pourront nous accorder.
Des Arbitres.. Tu crois l'empescher de plaider ?
Sur ton chagrin déja contente d'elle-mesme,
Ce n'est point tous ses droits,c'est le procez qu'elle aime.
Pour elle un bout d'arpent, qu'il faudra difputer,
Vaut mieux qu'un fief entier acquis sans contester.
Avec elle il n'est point de droit qui s'éclaircisse,
Point de procez li vieux qui ne se rajeunisse;
Et sur l'art de former un nouvel embarras,
Depant elle Rolet mettroit pavillon bus.
Croy.moy, pour la fléchir trouve enfin quelque voye:
Ou je ne répons pas dans peu qu'on ne te voye
Sous le faix des procez abbattu, confterné,
Triste, à pié, fans Laquais, maigre, sec, ruïné,
Vingt fois dans ton malheur refolu de te pendre,
Et, pour comble de maux, reduit à la reprendre,

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