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INTRODUCTION

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« C'est maintenant une banalité de l'histoire littéraire que de représenter Ronsard comme le fondateur de la littérature classique en France 1», et peut-être un jour se demandera-t-on quelles différences séparaient les écrivains du XVIIe siècle de ceux du XVIe. L'une des premières, ou du moins des plus facilement reconnaissables, est dans la manière de concevoir l'imitation des Grecs et des Latins. Cette imitation est commune aux deux siècles, et à d'autres; elle diffère de nature suivant les époques. Si le moyen âge en célébrant la largesse d'Alexandre ou en paraphrasant Ovide, la Pléiade en étudiant les beaux parleurs et les élégants poètes anciens, le XVIIe siècle en habillant les héros homériques en gentilshommes galants, le révolutionnaire en « enfonçant

Le casque étroit de Sparte au front du vieux Paris », continuent tous la même tradition classique, Jean de Meung n'en diffère pas moins de Ronsard, et Racine de M.-J. Chénier: la façon d'imiter importe plus que ce qu'on imite, et pourrait servir à définir la littérature de chaque génération. Les classiques français entendaient bien s'y prendre autrement

1 E. FAGUET, (Histoire de la langue et de la littérature française publiée sous la direction de Petit de Julleville, VII, 662).

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que leurs deyanciers, si Boileau accuse Ronsard d'avoir parlé grec et latin, si La Fontaine reproche au même Ronsard de gâter

Des Grecs et des Latins les grâces intinies 1.

De du Bellay à Boileau, de Ronsard à Racine, il y avait donc quelque chose de changé, et aux yeux de beaucoup de critiques, le novateur, en ce point comme en d'autres, était le seul Malherbe. « A proprement parler, avait dit Balzac en son Entretien XXXI, ces bonnes gens (les poètes de la Pléiade) estoient des Frippiers et des Ravaudeurs. Ils traduisoient mal au lieu de bien imiter. J'oserois dire davantage, ils barbouilloient, ils desfiguroient, ils deschiroient, dans leurs Poëmes, les Anciens Poëtes qu'ils avoient leus... Les imitations de l'homme que j'ay connu... sont bien moins violentes, sont bien plus fines et plus adroites. Il ne gaste point les inventions d'autruy en se les appropriant. Au contraire, ce qui n'estoit que bon au lieu de son origine, il sçait le rendre meilleur par le transport qu'il en fait. Il va presque toujours au delà de son exemple et dans une Langue inférieure à la Latine, son François égale ou surpasse le Latin. » C'est à peu près ce que pense aussi le panégyriste de Malherbe, Godeau, moins sévère pourtant pour la Pléiade, et cette opinion a fait fortune; on la retrouve tout entière au XIXe siècle. Si Sainte-Beuve ne se borne plus, comme Ménage, à renvoyer le lecteur à «< cet illustre Mr. de Balzac dans son Entretien XXXI 2», il

Épître au prince de Conti (Œuvres de La Fontaine, éd. Regnier, IX, 373).

Les poésies de Malherbe avec les observations de Ménage, 2e éd. (1689), p. 548.

conclut, en parlant de la façon dont les deux disciples de Malherbe «ont très bien marqué un des points principaux de son innovation et de sa réforme »: « Cette observation de Balzac et de Godeau se peut résumer ainsi : Ronsard et son école ne savaient pas l'art d'imiter; dans leur ardeur et leur inexpérience première, ils transportaient tout de l'antiquité, l'arbre et les racines: Malherbe le premier sut et enseigna l'art de greffer les beautés poétiques 1». Ainsi Malherbe a joui pendant deux siècles de cette réputation d'originalité relative, et l'on a vu en lui l'homme supérieur qui avait tiré la poésie française de l'école et des mains des pédants 2. Mais voilà que les meilleurs juges s'aperçoivent que Malherbe est moins original qu'on ne l'avait cru, et trouvent qu'on a parfois surfait son rôle : M. Brunot découvre l'influence de Du Vair là où l'on ne voyait que l'élaboration naturelle d'un génie indépendant 3, M. Allais montre que déjà l'adaptation des Larmes de saint Pierre était beaucoup plus littérale et moins ingénieuse qu'on ne pensait 4, M. Brunetière nous dit non seulement que « la sensation du poète ne vibre pas dans les vers de Malherbe ... » 9 que, «sachant ce qu'il voulait dire, c'est alors seulement que, pour le mieux dire, d'une manière plus vive, qui frappe

1 Causeries du lundi, VIII, p. 58.

2 Voyez par exemple le dithyrambe do NISARD, Histoire de la littérature française (17o éd.), I, 404-405.

3 F. BRUNOT, La doctrine de Malherbe d'apres son commentaire sur Desportes, dont la découverte à cet égard a été adoptée notamment par le duc de Broglie, Malherbe (Collection des grands écrivains).

G. ALLAIS, Malherbe et la poésie française à la fin du XVIe siècle.

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davantage, et qu'on retienne mieux, il a cherché de quelle image il pourrait revêtir sa pensée 1», mais encore il rappelle ailleurs que « toute une partie de la réforme de Malherbe n'a guère consisté qu'à remplacer l'imitation des modèles grecs par celle des modèles purement latins 2 »; enfin M. Lanson, dans les pages pénétrantes qu'il consacre à Malherbe, écrit: « Il a l'imagination livresque de l'honnête homme qui a fait ses classes et vécu à la ville... Il a parlé de la mort toujours on sent Horace, ou Sénèque, ou la Bible derrière lui 3 >>.

Peut-être donc n'est-il pas sans intérêt d'examiner les sources de Malherbe, de voir exactement ce qu'il a emprunté à la Bible, aux Grecs et aux Latins, et aussi aux Italiens et aux Français, par lesquels les pensées et les images antiques lui ont souvent été transmises, de se demander enfin comment il comprenait ces diverses poésies et comment elles se conciliaient avec l'esprit classique alors en train de s'établir. Quelque part qu'il faille faire à Malherbe dans l'élaboration de cet esprit, les cinq mille trois cents.

1 F. BRUNETIÈRE, La réforme de Malherbe et l'évolution des genres.

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• ID., Études sur le XVIII siècle : I. La formation de l'idée de progrès (Revue des deux mondes, 15 octobre 1892, p. 885).

3 Histoire de la littérature française par G. LANSON (Se éd., 1903), p. 355.

Malherbe se trouve, ne fût-ce qu'en date, à l'origine de l'esprit classique, comme le dit déjà le grand théoricien de cet esprit : « On reconnaît la présence de cette forme fixe à divers indices, notamment au règne du style oratoire, régulier, correct, tout composé d'expressions générales et d'idées contiguës. Elle dure deux siècles, depuis Malherbe et Balzac jusqu'à Delille et M. de Fontanes » (TAINE, L'Ancien régime, p. 241).

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