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de domicile pendant la belle saison; le gros des touristes, le profanum vulgus, n'allait guères que jusqu'au Giesbach, ou bien ne faisait que traverser rapidement Brienz pour se rendre à Meyringen ei de là revenir en bâte à Interlaken en traversant la grande Scheideck et la WengernAlp.

Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Brienz par uue belle soirée de juillet; toute la nature était calme et heureuse et semblait silencieusement absorbée dans la jouissance d'elle-même. C'était un dimanche; les habitants du village se promenaient lentement sur la grève dans leurs vêtements de fête; on ne distinguait plus que vaguement toutes ces figures qui passaient et repassaient ; cependant on voyait encore à la clarté de cette belle nuit d'été, briller aux habits des hommes les boutons de métal astiqués avec soin et l'on entendait craquer à chaque pas des femmes les plis des chemisettes bouffantes et les manches de toile de chanvre fraichement empesées. Au loin, sur les larges pentes de gazon relentissaient les cris des petits garçons et les harmonieux éclats de rire des jeunes filles, répétés par les échos du lac et des rochers d'alentour. Les belles batelières venaient d'amarrer leurs barques au rivage et s'amusaient à faire clapoter l'eau en la frappant nonchalamment du bout de leurs rames. Pour moi, échappé de la veille à mes prosaïques occupations, et transporté si rapidement dans ce monde idéal, je sentais, à la douce haleine du soir, s'envoler de mon âme la poussière des bouquins qui s'y était amassée depuis dix mois; une impression irrésistible de volupté se répandait dans tout mon être. Les sentiments dont j'étais rempli cherchaient à s'exhaler, j'aurais voulu être poète, peintre ou musicien pour donner une expression aux mouvements indéfinissables qui s'élevaient en moi. Mais je n'étais rien de tout cela, et lorsque je voulus formuler en harmonie poétique ce que j'éprouvais en ce moment, je me vis arrêté par la rime et ne pus jamais aller au delà des deux premiers vers; j'essayai de chanter, mais les mélodies d'une suavité infinie

que j'entendais dans mon coeur se dénaturaient en traversant mon gosier et me revenaient en notes fausses qui écorchaient mes propres oreilles. Tous ces sentiments refoulés, tous ces élans avortés retombaient lourdement sur mon âme et l'oppressaient péniblement, si bien qu'en peu d'instants mon inspiration se changea en un amer dépit ; je me levai brusquement du banc de pierre sur lequel j'étais assis, et, saisi d'un accès de bouderie contre ce Brienz où un quart-d'heure auparavant j'avais formé le veu de passer ma vie, je m'en retournai du côté de l'hôtel, prêt à partir le plus tôt possible pour n'importe quelle

å autre vallée des Alpes.

II

Pendant que je m'acheminais vers l'hôtel de l'Ours, j'aperçus un jeune homme en habit gris et en chapeau de paille, demi-bourgeois, demi-manant, qui se dirigeait vers moi de l'air d'un homme qui désire entrer en conversation ou faire des offres de service. Etait-ce un garçon de la Croix-Blanche qui allait tenter de me rendre infidèle à l'Hôtel de l'Ours et m'offrir un asile sous son pavillon? Etait-ce un loueur de chevaux ou de bateaux, désirant m'engager à une promenade tardive au Giessbach? Allaitil chercher à s'insinuer dans ma bourse en élalant à mes regards toute la bimbeloterie de bois blanc dont Brienz est la grande fabrique, casse-noisettes å têtes grotesques, services å salade sur le manche desquels circule une guirlande de pampre terminée par une grappe de raisin en bas-relief, plioirs dont la poignée recourbée est faite d'une corne de chamois, châlets en miniature dont le toit s'enlève à volonté , statuettes de toute espèce destinées à s'abriter sous le globe d'une pendule pour faire l'ornement d'une cheminée, petits bonshommes grimaçants préposés à la garde d'un paquet d'allumettes phosphoriques ?...... Enfin , que me voulait cet homme, qui évidemment me voulait quelque chose, ou plutôt, selon toute apparence, voulait quelque chose de moi? J'aurais pu éviter d'éclaircir cette question, et en doublant le pas me dérober à cet inconnu, mais j'ai pour principe que l'on ne doit jamais refuser d'entendre un homme qui veut nous parler. Jusqu'à preuve du contraire, nous n'avons pas le droit de considérer un de nos prochains comme un homme dangereux ou même comme un importun dont nous puissions d'avance nous débarrasser. Frappe, mais écoute. Vous pouvez quereller, frapper, renvoyer un homme qui vous importune; vous pouvez, si cela vous fait plaisir, le jeter par la fenêtre, vous en avez le droit, mais vous n'avez pas celui de le consigner à la porte. Homo sum, oui, je suis homme, et si un homme, quel qu'il fút, avait le pouvoir de m'ennuyer, j'en rougirais pour moi et non pour lui.

O morale! ô principes! que me voulez-vous? Et par quel singulier mirage venez-vous vous mêler au souvenir de mon passage à Brienz? Hélas ! en ce temps là je n'avais pas besoin de vous, j'avais la sainte inspiration de la jeunesse, je n'avais pas besoin de me prêcher l'humanité; je sentais battre dans mon coeur et circuler dans mes veines l'universelle sympathie; en tout homme je voyais un frère inconnu.

D'ailleurs j'aimais la couleur locale, et en ce moment-lå j'étais assez dés@uvré et assez las de contemplation pour que le premier venu fùt le bienvenu. A mon tour, je me dirigeai donc vers lui :

Que désirez-vous ? lui dis-je. - Monsieur est étranger?

Oui, - étranger et voyageur.
Monsieur cherche un guide ?

Je ne cherche rien, mais je suis prêt à tout.Voyons, qu'avez-vous à me proposer? Quelle est l'ascension à la mode? A quel sommet, à quel glacier, à quelle cascade, à quel point de vue voulez-vous me conduire ? Avez-vous dans votre poche un pistolet pour me faire admirer un écho qui répète huit fois ? Connaissez-vous près d'ici quelque grotte avec des stalactites, ou quelque hauteur sur laquelle on puisse cueillir des rhododendrons, ou quelque camp romain, ou quelque endroit où l'on dit qu'il y a eu jadis un château dont on ne sait plus le nom? Ou bien voulezvous simplement m'indiquer les heures de l'office anglican , ou me conduire à Meyringen par la grande route, comme le guide que je pris à Lucerne l'été dernier et qui, après m'avoir montré le Lion, ne trouva rien de mieux que de me faire faire le tour du lac en bateau à vapeur ?

Monsieur, dit l'Oberlandais, je ne suis pas guide de mon métier, je sculpte des objets en bois. Mais c'est bon pour l'hiver, à cette saison je voudrais trouver une occupation qui ne me forçât pas à rester toujours assis, et aussi qui me fìt gagner un peu plus, car je vais me marier et j'ai besoin de mettre quelque chose de côté. Ainsi je vous conduirai partout où vous voudrez.

A la bonne heure. Voilà qui est parlé. Eh bien ! voulez-vous me conduire à Engelberg par le Titlis ? Connaissez-vous le chemin?

Je n'y ai jamais été, mais c'est égal, je trouverai bien. J'irai vous réveiller à trois heures demain matin. Monsieur loge à l'Ours?

- Comment? Vous ne connaissez pas le chemin et vous voulez me conduire ? On ne passerait cela qu'à un homme d'état, mon ami. Et si j'allais rester dans les neiges ou être enseveli par une avalanche, à une pareille distance de tout chien du St-Bernard? Si...

Oh! Monsieur, cela n'y fait rien. Je trouverai bien. D'ailleurs, tenez ! si je vous égare, ou s'il vous arrive quelque malheur, vous ne me payerez rien; voilà tout. Non, Monsieur, aussi vrai que je m'appelle Trückmann, je ne vous demanderai rien, pas de pour-boire, — mais rien !

Cet argument, qu'il croyait irrésistible, me toucha peu. Une assurance sur la vie, représentée par six francs d'économie, me paraissait insuffisante. Il me semblait que je valais mieux que cela.

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Tenez, lui dis-je, laissons lå le Titlis. Conduisez-moi å Allorf par le Susten, si toutefois vous connaissez ce passage.

Oh! je trouverai bien! je trouverai bien. Ma future à eu un oncle de sa mère qui demeurait à Altorf! Il y a longtemps de ça,- je n'étais pas encore né. D'ailleurs, une supposition. Que nous nous perdions dans les neiges, que nous tombions dans une crevasse, eh bien! quoi! nous périssons ensembie, moi aussi bien que vous, - voilà tout. Venez ; je vous conduirai où vous voudrez.

Trückmann, lui dis-je, je vous aime. Mais, pourquoi le dissimuler? nous ne sommes pas liés depuis assez longtemps pour qu'il me fût doux de mourir avec vous. Ainsi, ne parlons plus du Susten, ni du Titlis, et dites-moi simplement, - oui ou non , --- si vous avez déjà passé le Brünig?

- Le Brünig ! Mais il n'y a rien de si aisé que le Brünig. Et puis Monsieur prendra un cheval, et le petit garçon qui conduira le cheval pourra dire à Monsieur si je ne le guide pas bien. Oh! oui, que je le connais, ce chemin-là.

Trückmann avait-il réellement traversé le Brünig ou voulait-il per fas et nefas, me servir de guide dans une excursion quelconque? je l'ignore. Peu m'importait du reste. J'avais déjà passé moi-même ce col deux ou trois fois, de sorte que, à supposer que Trückmann, le petit garçon et le cheval vînssent à s'égarer, j'étais bien sûr de pouvoir toujours les remettre dans le bon chemin.

Il fut donc convenu et arrêté que le lendemain, lundi 14 juillet, au point du jour, nous partirions pour l’Unterwald en traversant le col du Brünig.

III

Si la vie est un voyage, chère Mathilde, - et un voyage fatigant, - pour ceux-là surtout qui sont bons comme vous et qui portent les fardeaux des autres, — je ne vois pas

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